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La première lettre de Saint-Just à Robespierre le 19 août 1790 :

Un article de Bruno Decriem

mardi 25 juin 2019

Dans la plupart des biographies de Robespierre (par exemple celle d’Hervé Leuwers publiée à la Librairie Arthème Fayard en 2014, P. 165) et la quasi-totalité de celles consacrées à Saint-Just, on cite cette célèbre lettre de Saint-Just adressée à Robespierre, le 19 août 1790. On s’arrête sur le début puis la fin de la lettre qui montre l’enthousiasme du jeune homme à l’égard du député d’Arras luttant pied à pied à l’Assemblée Constituante pour les droits du peuple. « Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l’intrigue, vous que je ne connais que, comme Dieu, par des merveilles ; je m’adresse à vous, monsieur. » [1] « Je ne vous connais pas, mais vous êtes un grand homme. Vous n’êtes point seulement le député d’une province, vous êtes celui de l’humanité et de la République. » [2] Ces lignes extrêmement élogieuses sont rentrées dans l’histoire. Albert Soboul écrira : « Ainsi débutèrent les relations de Saint-Just et de Robespierre. » [3]

Une simple vérification dans un échantillon d’une quinzaine de biographies de Saint-Just montre que ces phrases sont constamment citées, parfois la lettre entière. Rappelons qu’il ne s’agissait qu’une demande d’intervention relativement banale afin que Blérancourt puisse conserver son marché, considéré comme menacé par la proximité de Coucy, commune plus importante. On ignore d’ailleurs si Robespierre lui a répondu voire intervenu mais Blérancourt conserva, semble-t-il, son marché.

La lettre est bien connue par les historiens car Courtois l’a insérée dans son fameux rapport prononcé le 16 nivôse an III- 29 décembre 1794 concernant les papiers trouvés chez Robespierre ; (pièce numéro 23) Pour Courtois, elles est une preuve d’idolâtrie dont faisait preuve, selon lui, l’Incorruptible. Il évoquera des « flagorneries niaises. » [4] Pour des historiens plus sérieux, comme Bernard Vinot, auteur en 1985 d’une biographie-référence sur Saint-Just, l’explication est plus simple : « Saint-Just exprime la plus grande admiration pour le député d’Arras. » [5] Ralph Korngold publia en 1937 l’intégralité de la lettre et ajouta cette analyse : « Sa lettre marque le début de leur amitié. Elle a vraisemblablement décidé du destin de Saint-Just. » [6] Autre époque, autre biographe, Yves Michalon en 1981 : « Il écrit à Robespierre une lettre dithyrambique. […] Robespierre conserva la lettre jusqu’à sa mort. » [7] On pourrait multiplier les commentaires concernant « cette fameuse lettre, tant de fois citée. » selon Charles Vellay [8]. Signalons que Robespierre commençait seulement à être reconnu à la Constituante par son opiniâtreté à défendre les droits du peuple, et plus encore sans doute au club des Jacobins. Saint-just, obscur « électeur au département de l’Aisne » [9] comme il le signe lui-même n’a pas encore tout-à-fait 23 ans et « languit » dira-t-on de ne pouvoir s’investir davantage dans un engagement politique national. Les historiens n’ont eu donc qu’à puiser dans les pièces imprimées par Courtois.

Cependant, il manquait l’essentiel : la source de la lettre, et, à tout le moins, un fac-similé prouvant son authenticité. Pas de référence ni de reproduction et une lettre copiée de biographies en biographies pouvaient interroger.

Lors d’un travail de recherches aux Archives Nationales sur les actes du Comité de Salut public, encouragé en cela par une belle lettre de Marc Bouloiseau, spécialiste des Archives révolutionnaires, il y a déjà plusieurs décennies, je trouve par le plus pur des hasards, sans la rechercher, l’original de la fameuse lettre. (F7 4435, pl. 6, p. 46) On peut imaginer sans peine mon émotion en tenant en mains, extrêmement délicatement, la précieuse missive.

Les début et fin de lettre sont soulignés à grands traits. Des numéros sont ajoutés en exergue ainsi que quelques écritures « Lettre de St-Just » « Pièce remise par Courtois. » Ce sont effectivement les conséquences fâcheuses des multiples manipulations de Courtois. Manipulations dans tous les sens du terme d’ailleurs, car chez Courtois, les omissions, les déprédations et les vols de documents sont malheureusement courants. La lettre n’en fut pas moins conservée miraculeusement.

Autre étonnement, la conservation de l’enveloppe avec l’écriture de Saint-Just : « A Monsieur Monsieur de Robespierre à l’assemblée nationale à Paris. » [10]

Selon les méthodes, non-numériques des années quatre-vingt-dix, je décidai d’en obtenir une copie grâce à l’obtention d’un micro-film de 35 mm accompagné d’un tirage sur papier.

Il n’est peut-être pas inutile aujourd’hui d’offrir aux lecteurs de l’A.R.B.R. un fac-similé de cette célèbre et émouvante lettre nouant le début d’une grande amitié entre les deux révolutionnaires.

Bruno DECRIEM (27 novembre 2017)
Recto de la lettre de Saint-Just

Verso de la lettre de Saint-Just

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Verso de la lettre de Saint-Just


[1Saint-Just, Œuvres Complètes, édition établie et présentée par Anne Kupiec et Miguel Abensour, éditions Gallimard, 2004, 1248 P. , P. 1153-1154 : Lettre à Robespierre.

[2Saint-Just, Œuvres Complètes, édition établie par Michèle Duval, éditions Gérard Lebovici, 1984, 1017 P., P. 267 : Première lettre à Robespierre.

[3Albert Soboul : Saint-Just, Discours et rapports, éditions Sociales/Messidor, 1988, 222 P., P. 12.

[4Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint-Just, Payan, etc. supprimés ou omis par Courtois précédés du rapport de ce député à la Convention Nationale, tome premier, Mégariotis Reprints, 1978, 392 P., P. 12.

[5Bernard Vinot : Saint-Just, éditions Fayard, 1985, 394 P., P. 97-99.

[6Ralph Korngold : Saint-Just, éditions Bernard Grasset, 1937, 251 P., P. 55-58.

[7Yves Michalon : La passion selon Saint-Just, éditions Albin Michel, 1981, 179 P., P. 77-78.

[8Saint-just Théoricien de la Révolution, introduction par Charles Vellay éditions L. Jaspard, 1946, 275 P. ; P. 8.

[9Saint-Just, Œuvres complètes, op. cit.

[10Archives Nationales, carton F7 4435.