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Les fondements de la République thermidorienne

Par Anne-Marie Coustou-Miralles

vendredi 3 mars 2017

Les fondements de la République thermidorienne

A l’automne 1791, les Brissotins font campagne en faveur de la guerre pour, disent-ils, « étouffer les germes de nos divisions intestines [1] » et « consommer la Révolution [2] », autrement dit pour y mettre un terme. A l’hiver 1794-95, avec la République thermidorienne, c’est chose faite. Quels sont les éléments de base de ce régime politique de « transition » qui commence le 27 juillet 1794, après l’élimination de Robespierre, et qui cède la place logiquement au Directoire le 26 octobre 1795 ? Faisant suite à la Convention montagnarde, durant laquelle la Révolution est dans sa phase ascendante, il constitue une réaction anti-révolutionnaire qui institutionnalise le pouvoir sans partage des possédants et met fin à cinq ans de révolution [3] Par quelles étapes cette réaction anti-révolutionnaire s’est-elle accomplie ?

Retour au suffrage censitaire

Dans le domaine politique, la République thermidorienne marque un retour en arrière très net, une période de réaction contre la Révolution. Et comme toute période de réaction politique, la réaction thermidorienne commence par une épuration. Après Thermidor, une grande partie des suspects emprisonnés sous la Terreur (ultra-royalistes, fédéralistes, accapareurs) sont libérés et entament une violente propagande antirévolutionnaire, cependant que de nombreux militants révolutionnaires sont arrêtés et guillotinés, et que les fonctionnaires soupçonnés de « complicité » avec Robespierre sont révoqués. Mais les contre-révolutionnaires ne se contentent pas de propagande, ils passent rapidement à l’action.

Dès le lendemain de l’élimination des robespierristes, débute la Terreur blanche. On fait fermer les clubs et les journaux d’opposition. A Paris, entre 2000 et 3000 Muscadins, groupes de jeunes royalistes et bourgeois de la « jeunesse dorée », armés de gourdins et organisés par les Thermidoriens Fréron et Tallien, traquent les Jacobins et les Babouvistes dans les rues et les maisons, les molestent et parfois même les assassinent. Les militants et les sans-culottes sont éliminés ou obligés de se cacher. En province, des bandes armées attaquent les républicains. La Convention laisse faire. Ce n’est que lorsque la menace royaliste se fera plus pressante qu’on commencera à vouloir mettre fin à cette épuration violente, jugée alors trop dangereuse car elle risque de viser progressivement tous les républicains, y compris les plus modérés.

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Sur le plan des institutions, la Convention thermidorienne met en forme les nouveaux principes de sa politique élitiste inspirée par la grande bourgeoisie.

En août 1795, elle promulgue une nouvelle constitution, la Constitution de l’An III, beaucoup moins démocratique que la Constitution de l’An I et très inspirée de celle de l’Angleterre.
La Constitution de l’An III exclut le peuple de la vie politique et remet tout le pouvoir entre les mains des possédants.
Le suffrage universel (qui avait été proclamé par les Montagnards en juin 1793 dans la Constitution de l’An I) est aboli et remplacé par le suffrage censitaire, qui n’accorde les droits politiques qu’à une minorité de propriétaires.
Autrement dit, c’est un retour au principe élitiste de la Constitution monarchique de 1791.
Boissy d’Anglas, président de la Convention thermidorienne, théorise ouvertement ce principe de la domination sans partage des possédants sur la vie politique, principe qui exclut l’immense majorité de la population du droit de vote et d’éligibilité.
A l’assemblée législative unique issue du suffrage universel (celle de 1793), la nouvelle constitution substitue le bicamérisme, inspiré de la monarchie constitutionnelle anglaise.
Si la Chambre basse, le Conseil des cinq cents (correspondant à la Chambre des Communes anglaise) propose les lois, seule La Chambre haute, ou Conseil des Anciens (qui correspond à la très conservatrice Chambre des Lords en Angleterre), a le pouvoir de les accepter ou de les refuser.
Ce qui permet évidemment de bloquer les lois jugées trop « sociales ».

Le pouvoir exécutif est très rapidement retiré aux organes du pouvoir révolutionnaire (Comité de Salut public, Comité de Sûreté générale et Tribunal révolutionnaire) qui seront finalement supprimés.
L’assemblée thermidorienne finit par remettre le pouvoir exécutif entre les mains de trois directeurs, aboutissant à l’instauration du Directoire.

Après deux insurrections populaires en germinal an III (mars-avril 1795), la Convention interdit « les cris séditieux, les attroupements et les insultes contre les députés ». Trois députés montagnards, Barère, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois, tous anciens membres du Comité de Salut public, sont condamnés à la déportation pour complicité avec ces débordements populaires.

Le peuple, exaspéré par la famine et refusant la perte de ses droits démocratiques, fait une dernière tentative en Prairial An III (mai 1795).
Il réclame « du pain et la Constitution de 1793 ». Les dirigeants de l’insurrection sont arrêtés, jugés et guillotinés dans les jours qui suivent et la répression s’abat sur les sans-culottes, pendant que les faubourgs de Paris, où vit la population déshéritée, sont placés sous surveillance militaire. Cet événement représente la dernière apparition du peuple sur la scène politique jusqu’à la Révolution de 1830.

Spéculation et famine

Mais si le peuple réclame du pain, c’est qu’il a faim. En effet, à la disette endémique, que les Montagnards avaient réussi tant bien que mal à juguler grâce à l’intervention de l’État (loi du maximum des prix, greniers d’abondance, réquisitions forcées, etc), succède maintenant une véritable famine, entretenue et voulue par les thermidoriens.

En effet, dans le domaine économique et social, les députés « modérés », désormais majoritaires à l’Assemblée, annoncent dès le 20 septembre 1794 leur volonté de revenir au libéralisme économique.
Le droit à l’existence, prôné par Robespierre, est enterré définitivement et le libéralisme, qui est le credo de cette bourgeoisie triomphante, interdit toute intervention de l’État dans ce sens.
En conséquence, les greniers d’abondance et les réquisitions forcées de grains sont supprimés au nom de ce principe intangible.
De même, la loi du maximum des prix votée par la Convention montagnarde est abolie le 24 décembre, livrant les denrées de première nécessité à la spéculation et le peuple à la famine.
Dès l’hiver 1794-1795, la famine s’installe dans la capitale et fauche chaque jour des milliers de pauvres. Il semble bien que cette famine soit « entretenue » car le service du ravitaillement de Paris est dirigé par Boissy d’Anglas, réputé pour son hostilité aux sans-culottes et que la population surnomme « Boissy-Famine ».

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Des charrettes passent tous les matins ramasser les cadavres dans les rues, sans que le nouveau gouvernement daigne envisager des mesures permettant de réguler le marché pour faire baisser les prix du pain.
Et le rétablissement de la Bourse en octobre 1795 renforce la spéculation. Par ailleurs, la liberté du commerce avec l’étranger est rétablie et les exportations de blé reprennent, ce qui crée une pénurie sur le territoire national. D’autant plus que le blé et les farines sont destinés en priorité aux armées et que la politique guerrière menée par les thermidoriens n’est pas près d’y mettre fin.

Conquêtes et pillages

En effet, dans le domaine des relations internationales, le principe de la Fraternité entre les peuples et du droit naturel universel, défendus farouchement par Robespierre, sont abandonnés définitivement.
De plus, Robespierre s’opposait également à la guerre de conquête pour les motifs suivants : « La guerre fait nécessairement une diversion funeste. Elle nous force à épuiser l’État d’hommes et d’argent (…) Elle dévore les meilleurs citoyens qui vont à la défense de la patrie menacée. »

Une fois les robespierristes éliminés, on va désormais substituer à leurs principes celui de l’intérêt national et celui des « frontières naturelles de la France », défendus par Carnot, principes qui justifient la guerre de conquête.
Et de fait, la politique de la Convention thermidorienne marque un tournant très net vers la guerre de conquête et de pillage.
En décembre 1794, la Belgique, la Rhénanie et la Hollande sont occupées militairement. Toute perspective de paix s’éloigne.
Et cette occupation militaire s’accompagne d’un pillage décomplexé qui sert à renflouer les caisses de l’État pour résoudre enfin la crise financière héritée de la monarchie, pendant que la fourniture aux armées remplit les coffres forts des négociants.
Certes cet esprit de conquête était déjà en germe dans la Convention girondine et chez quelques députés montagnards à la fin de la Convention montagnarde, mais il rencontrait encore une vive opposition, tandis que sous la République thermidorienne il est érigé en principe et appliqué comme mode ordinaire de gestion de la guerre.

Pour les peuples d’Europe aussi, toute perspective de paix s’éloigne. L’élan révolutionnaire est brisé par l’institutionnalisation des « Républiques sœurs » (la première est la République batave, en 1795), toutes placées sous la tutelle de la France.
Ces Républiques sœurs sont en fait des États satellites de la « Grande nation », créés par l’intervention militaire française. Les armées françaises s’y appuient sur les éléments les plus « modérés » (entendez les notables et les bourgeois) pour étouffer les revendications plus radicales et faire voter des Constitutions à l’image de la Constitution de l’An III, avec le suffrage censitaire.
On n’hésite pas à pratiquer des coups d’État militaires pour y parvenir, comme dans la République batave. Les patriotes sont déçus par la France et leur découragement brise l’enthousiasme révolutionnaire. Napoléon n’aura pas beaucoup de mal à transformer ces « Républiques sœurs » en royaumes satellites.

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En France aussi, l’élan révolutionnaire est brisé. La guerre de conquête permet à la Convention thermidorienne de réaliser le vœu des Girondins de 1792 de « faire marcher les milliers d’hommes que nous avons sous les armes aussi loin que les porteront leurs jambes pour éviter qu’ils ne reviennent nous couper la gorge3 [4] ».

L’épuisement du pays et la lassitude des populations va permettre, ainsi que l’avait prévu l’Incorruptible, l’émergence d’une dictature militaire, avec le coup d’état de Napoléon Bonaparte en 1799, suivi de l’instauration de l’empire en 1804.

La République des « possédants ».

Après l’élimination de Robespierre et des Jacobins, la bourgeoisie est délivrée du dernier carcan qui lui interdisait de développer une politique de puissance pour asseoir son pouvoir tout neuf et démultiplier ses richesses.
Attribuant aux bourgeois un pouvoir sans partage sur la chose publique au détriment de l’immense majorité du peuple français (les « non-possédants »), appliquant le sacro-saint principe du libéralisme économique au détriment du droit à l’existence, pratiquant la guerre de conquête et de pillage au détriment du droit des peuples et au nom de l’intérêt national, la République thermidorienne est bien, dans toute l’acception du terme, une « république bourgeoise ».

C’est le régime de « l’aristocratie des riches » si farouchement dénoncé par Robespierre.

Elle reste certes une république dans la forme, mais une république dénaturée qui prépare déjà, à son corps défendant, la restauration monarchique.
En effet, ces bourgeois, toujours dans la frayeur des mouvements populaires, préféreront faire profil bas et amasser des fortunes sous le consulat et l’empire, puis pactiser avec les Bourbons, plutôt que de faire appel au peuple.
En 1789, la bourgeoisie avait été révolutionnaire pour détruire l’Ancien régime, quand il s’agissait pour elle de conquérir le pouvoir politique et d’asseoir son pouvoir économique (suppression des corporations, création du marché national par la libre circulation des marchandises et l’unification des poids et mesures, etc).
En 1795, c’est chose faite et elle bascule dans la contre-révolution : elle fait alliance avec l’aristocratie contre le peuple. Mais comment est-on passé de la« ré-publique » (res publica) populaire à la « ré-privée » des possédants ?
C’est en s’opposant à la dynamique de la révolution démocratique et sociale que la bourgeoisie s’est constituée en classe consciente de ses intérêts particuliers contre l’intérêt général. Et la guerre a bien été conçue comme un moyen de détourner l’élan révolutionnaire du peuple vers l’extérieur pour le détourner de ses revendications légitimes à l’intérieur.
La constitution de 1795 illustre ainsi l’avènement de l’intérêt particulier des possédants et du despotisme de leur pouvoir économique sur le monde.

Cette « République des possédants » est donc un régime contre-révolutionnaire qui ouvre la voie à la dictature napoléonienne puis à la restauration des Bourbons.

C’est d’ailleurs l’avertissement qu’avait lancé Robespierre aux députés la veille de sa mort, le 8 thermidor, dans son discours-testament :

« La victoire ne fait qu’armer l’ambition, éveiller l’orgueil et creuser de ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu’importe que nos armées chassent devant elles les satellites armées des rois, si nous reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique ?...Laissez flotter un moment les rênes de la Révolution, vous verrez le despotisme militaire s’en emparer et le chef des factions renverser la représentation avilie. [5]. » 

Si Albert Soboul se plaisait à citer ces propos de Napoléon : « Il n’y a que deux puissances au monde, le sabre et l’esprit, et, à la longue, le sabre est toujours vaincu par l’esprit », il n’en demeure pas moins que l’esprit fut écrasé par le sabre pendant trois décennies et qu’il fallut attendre 1830 pour que l’étincelle jaillisse à nouveau de sous la cendre.

C’est pourquoi la version qui est maintenant officialisée dans l’Histoire de France, selon laquelle la République thermidorienne, et même l’empire napoléonien, seraient le prolongement de la Révolution française, est un contresens et une imposture.
Si cette interprétation convient parfaitement à l’Europe des princes (celle du XVIIIe siècle et celle d’aujourd’hui), pour qui cette période correspond à un long épisode de guerre contre la France, tant sur le plan idéologique que sur le plan militaire d’ailleurs, elle ne convient pas du tout par contre à notre Histoire nationale.

En effet, même si la période qui suit immédiatement la Révolution voit l’épanouissement des sciences, c’est principalement au service de la bourgeoisie et du développement industriel et militaire. Même si les conquêtes napoléoniennes s’accompagnent, pour les peuples d’Europe, de progrès sociaux issus de la Révolution française, comme l’abolition des servitudes féodales par exemple, ces progrès ne peuvent être attribués à des convictions idéologiques, mais seulement à une stratégie éphémère destinée à obtenir l’assentiment des peuples contre les anciens monarques. Ils seront d’ailleurs vite balayés par les restaurations monarchiques après 1815. De ce fait, même si ces phénomènes, en apparence contradictoires, méritent d’être approfondis, comme bien d’autres, ils ne contredisent en rien le jugement qui s’impose sur le sens général de cette période, qui est celui d’une réaction contre-révolutionnaire.

L’interprétation officielle vise en fait à gommer les affrontements idéologiques qui se sont joués durant cette période. Et surtout, elle s’inscrit dans une démarche globale qui tend à présenter la Convention montagnarde comme un simple épisode de terrorisme impulsé par une poignée de fanatiques. Cette version, qui est celle de la pensée unique à l’œuvre dans le monde entier dans le cadre de la mondialisation, vise à assimiler toute révolution à un épisode terroriste et tous les révolutionnaires à des fanatiques qu’il conviendrait de combattre impitoyablement.
Elle est déjà mise en avant par toute une cohorte de sociologues [6], d’anthropologues [7], de psychologues et bien-sûr d’historiens qui jouent le rôle du cheval de Troie, et, si nous n’y prenons garde, elle sera bientôt, le nouveau bréviaire de notre Histoire nationale.

Anne-Marie Coustou-Miralles
Membre du Comité directeur de l’ARBR
(avril2016)


[1Discours du girondin Gensonné, le 13 janvier 1792, à l’Assemblée législative.

[2Discours de Brissot à la même époque. Voir aussi à ce sujet l’article du girondin Condorcet dans la Chronique de Paris du 11 janvier 1792 : « … La confiance diminue, les mécontents se multiplient… Si les Français ne la décident pas (la guerre), l’état de désunion se prolongera,... l’effervescence des esprits, qui eut été utilement dirigée contre l’ennemi commun et vers un grand but, se tournera contre nous-mêmes. Tous les dangers disparaissent au premier coup de canon. »

[3Mme Coustou considère le 9 thermidor comme la fin de la révolution. (voir sa conclusion). Les avis des « historiens robespierristes » sont partagés là-dessus. (NLDR)

[4Déclaration du ministre de l’Intérieur Roland, proche des Girondins.

[5Maximilien Robespierre, Œuvres complètes, tome X.

[6Voir notamment, pour ne citer que des exemples récents le livre du sociologue Gérald Bronner, La pensée extrême ou comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques (1999), ou encore celui du sociologue Michel Vieworka, Sociétés et terrorisme (juin 2015) qui assimile la Terreur révolutionnaire de 1793 au régime de Daesh.

[7Voir l’article de l’anthropologue franco-américain Scott Atran sur le site du l’Obs, dans lequel il établit un parallèle entre Daesh et la France de Robespierre.