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Les procès de Babeuf et des babouvistes.

D’après les Souvenirs sur la Révolution de Charles Nodier

mardi 21 mars 2017

Bernard Vandeplas, a regroupé, ici quelques articles de Charles Nodier concernant les procès de Babeuf, de Buanarotti, et de Darthé. Il donne aussi un raccourci fort utile des grands axes de la doctrine de Babeuf.

D’après les Souvenirs sur la Révolution de Charles Nodier :

le procès de Babeuf.

Charles Nodier a donné des détails intéressants sur le procès de Babeuf. Voici quelques passages : "La moralité de Babeuf n’aurait pas été non plus exempte de reproches, si l’on pouvait s’en rapporter au témoignage des biographies contemporaines... Aucun nuage ne s’éleva pendant le cours des débats sur la probité de Babeuf, et cette circonstance est d’autant plus remarquable dans sa vie, que jamais la pauvreté n’a mis les principes d’un père de famille à de plus rudes épreuves. Ce qui le distingua, même entre les autres accusés, qui réunissaient presque toutes les mêmes qualités à un degré fort éminent, ce fut une expansion ardente et passionnée, une sincérité capable d’aller jusqu’à l’abnégation, et qui se faisait conscience du moindre détour ; la fermeté inflexible de volonté, qui fait les grands hommes, et la résignation à la mort, qui fait les héros et les martyrs... L’énergie de sentiment et la puissance d’âme qui éclatent... éveillèrent plus d’une fois l’admiration...’

Le procès de Buonarroti :

Buanarotti

« Buonarroti, révolutionnaire décidé, mais grave, modeste et doux au-delà de tout ce qu’il est possible d’attendre d’un homme de son opinion, attirait l’attention à plus d’un titre. Ce républicain, expatrié comme Thrasybule, descendait de Michel-Ange, et ses traits impassibles, où se confondait cependant l’expression de la bienveillance avec celle de la fierté rappelaient les dieux de son pays. Une jeune femme l’avait accompagné dans sa proscription, assisté dans sa misère. On l’avait vue constamment attentive aux dépositions des témoins, aux impressions des jurés, ou épiant dans les regards de son mari, qui la regardait souvent, des motifs de consolation et d’espérance. Elle intéressait beaucoup, car elle était belle et elle pleurait.... »La nuit des 6 aux 7 prairials, (25 mai 1797), termina ce drame judiciaire qui avait duré près de cent jours. Il était quatre heures et demie du matin.
Les accusés, plus silencieux et plus mornes que de coutume, furent introduits avec les précautions ordinaires. Le haut jury était sorti avec une triste solennité de la chambre du conseil où il avait passé dix-neuf heures aux opinions.
Les juges reprirent leurs sièges ; l’audience se remplit. Il y eut alors un moment de calme sombre et taciturne, pendant lequel on aurait distingué le bruit d’un insecte qui vole. Quelques enfants, quelques femmes défaites et échevelées, celle de Buonarroti entre autres, se pressaient à la barre et s’y liaient de leurs mains, mais sans cris, sans plaintes, sans soupirs, presque sans mouvement.
Quand le président du tribunal se leva pour prononcer le jugement, d’une voix nette, mais émue, on aurait cru qu’il n’y avait que lui de vivant dans toute l’enceinte. Ce jugement, on le connaît ; le grand nombre était rendu à la liberté. Buonarroti et quelques autres… étaient condamnés à la déportation, Babeuf et Darthé à la mort.

Au moment où cette partie de la sentence fut proférée, une agitation muette se remarqua sur la partie des banquettes où les condamnés étaient assis... Darthé venait de tomber en arrière, la tête appuyée sur les genoux de son défenseur, qui s’empressait de la soutenir, pendant que Babeuf tombait à son tour sur son épaule.
Il n’eut pas le temps d’attribuer cette double défaillance à la terreur ; le sang qui l’inondait lui en révélait le mystère, et dans le même instant deux poinçons qui en étaient abreuvés roulaient sur les degrés : celui de Babeuf était formé d’un de ces ressorts de fil de fer en spirale qui servent à exhausser la chandelle sur sa bobèche à mesure qu’elle se consume, et qu’il était parvenu à aiguiser au pavé de son cachot. On enleva les deux moribonds, car leur mauvaise fortune ne voulut pas qu’ils mourussent de leurs blessures.
Leur sang n’avait point tari sous le fer dont ils s’étaient frappés ; il leur en restait pour la guillotine, et ils y furent portés le soir."

La défense de Buonarroti : sa conclusion.

Gravure sur cuivre de David d’Angers

« Le moment approche, citoyens jurés : oui, vous allez prononcer sur notre sort. Notre jugement est sans appel ;, mais il est soumis à celui de la raison et de la postérité. Débarrassés des prestiges dont on ne cesse pas de vous entourer, descendez dans vos coeurs ; vous y trouverez une voix sourde qui vous crie : Ces hommes enfin ne rêvaient qu’au bonheur de leurs semblables.

Le moment approche, citoyens jurés, ou vous allez rendre le calme à tant de familles éplorées, ou les livrer à une douleur éternelle ; et ce moment est celui où la paix semble sourire à tous les Français. La paix ! en auriez-vous, épouses tendres, mères infortunées ? en auriez-vous, ô vous, braves soldats, qui auriez vu proscrire ici les maximes et les préceptes qui retirèrent autrefois de l’esclavage votre patrie opprimée ?

Votre jugement, citoyens jurés, sera décisif pour la patrie ; il le sera pour la liberté, pour le bonheur public. Ce ne sera pas une mesure politique, un moyen d’élévation pour un parti sur la ruine d’un autre ; ce sera l’expression de ce sentiment intime qui vous unit à la révolution, des principes d’équité qui contiennent les passions et font triompher la vérité malgré la puissance qui voulait l’étouffer.

La révolution ne fut pas pour tous un jeu d’intérêt personnel : pénétrez-vous bien, citoyens jurés, qu’il y eut des hommes qui la regardèrent comme un événement important pour l’humanité : soyez bien convaincus qu’elle devint pour eux une religion nouvelle, et en vertu des biens qu’elle devait procurer aux Français, ils surent, par une abnégation absolue, sacrifier les convenances, les biens, le repos et la vie.

Vous n’en êtes pas à savoir que c’est aux hommes de cette trempe qu’en veulent principalement les amis du trône : c’est en les immolant qu’ils espèrent parvenir à faire disparaître jusqu’au nom de République.

Frapper un ami de la liberté, c’est tendre la main aux rois : déchirer les républicains par les opinions qui les divisent, c’est tomber dans le piège que les ennemis du peuple tendirent constamment à ses amis.

N’avez-vous pas aperçu, citoyens jurés, dans le cours des débats, cet attachement constant, inviolable, à la patrie, à la République, au peuple ; cette conviction profonde, exaltée, des principes de sagesse puisés dans les philosophes, et dans l’étonnante révolution des idées qui agite depuis cinquante ans toutes les têtes ? Et si des erreurs ont pu se glisser dans quelques esprits sous le masque de la vérité, elles étaient dirigées par les vues louables, inspirées par les raisonnements les plus séduisants, excusables, invincibles, commandées par d’impérieuses circonstances, par ces mêmes circonstances qui dictèrent des avis contraires aux hommes en autorité, qui veulent aujourd’hui les ériger en crimes.

Tout est doute dans cette volumineuse procédure, hors la pureté et le républicanisme des accusés. Sur des doutes, arracherez-vous à la patrie ses plus courageux défenseurs ?

Vous jugez la liberté : elle fut féconde en martyrs et en vengeurs de leur mémoire. Elle expire, la liberté, quand on étouffe les passions généreuses, quand on présente aux hommes qu’elle enflamme les têtes sanglantes de ceux qui se dévouèrent pour elle. Croit-on faire de nous des automates insensibles à la vérité ou au mensonge, à la vertu ou au vice, à la liberté ou à l’esclavage ?

J’invoque aussi les lois : elles protègent la franchise et l’amour de la patrie ; elles ne sont telles que parce qu’elles développent et fécondent celles de la nature, qui existent de toute éternité. J’invoque aussi l’ordre social : il est essentiellement constitué de toutes les passions qui tendent à l’améliorer.

Représentants du peuple, soyez lui-même : il faut avoir son cœur pour exprimer sa volonté. Il vous commande l’équité, consolation des hommes justes, sentiment antérieur à tous les établissements humains, qui calculent les faiblesses et les maux, tempère la violence des passions, et démêle dans les actions les nuances infinies que le législateur ne peut pas classer. Des républicains invoqueront-ils en vain l’équité dans laquelle des ennemis de la République trouvèrent l’indulgence et l’oubli ?

Ambition, avarice, vengeance, passions, funestes, imputations effrayantes… ma vie les repousse… ma vie orageuse, troublée, remplie de sacrifices et de douleurs, empreinte de la soif ardente du bonheur des autres, c’est là ce que vous avez à juger. J’attends en paix votre décision : quand on fut juste, on ne craint pas un jugement ; rien ici ne me fait rougir : quand on éprouva si souvent l’ingratitude, on ne redoute pas la mort.

La mort ! je ne l’ai pas fuie devant les phalanges des rois : un simulacre de justice pourra me la donner, il ne me donnera pas le déshonneur ; et quand mes membres sanglants auront assouvi la vengeance du tyran de mon pays natal, et satisfait la haine des ennemis de ma patrie, mes écrits, mes actions, les larmes de la tendresse, et les soupirs de l’amitié accumuleront, je l’espère, autour de mon tombeau, les regrets des Français. »

Darthé : Fragment d’un projet de défense trouvé dans ses papiers après sa mort.

Darthé

« Je n’eus jamais pu penser que j’aurai été arrêté comme ennemi d’une révolution qui fut dans mes principes, avant qu’elle ne fût même parvenue au point d’anéantir toute espèce de despotisme... J’ai maintenant 28 ans ; j’étudiais en droit à Paris à l’époque de la Révolution... Je forçai, avec les généreux habitants de cette ville, l’hôtel des Invalides que le tyran avait désigné comme l’arsenal des armes qui devaient immoler les ennemis de la révolution. Fier de l’arme que j’y avais enlevée, je marchai à la conquête de la Bastille... Je fus employé dans les détachements envoyés pour protéger les convois de farine qui venaient approvisionner Paris... J’accompagnai les patriotes qui marchaient contre Versailles, repaire infâme de brigands contre-révolutionnaires... Ces occupations sans relâche altérèrent ma santé ; je tombai malade et je retournai dans ma famille... Arrivé à Saint-Pol, mon pays natal, mes premiers soins furent d’y propager la haine des tyrans et l’amour du peuple. En 1791, mes compatriotes me nommèrent membre de la municipalité régénérée... Secrétaire du district, membre du directoire du Pas-de-Calais, j’eus l’honneur d’être du nombre de ces patriotes qu’on appelait maratiste ; je signai une dénonciation contre le traître Roland, et toutes les adresses contre le tyran Capet... Quand j’eus été envoyé comme commissaire pour le recrutement des trois cent mille hommes dans le district de Montreuil, quand j’eus été envoyé aux troupes du Nord lors de la trahison de Dumouriez, la Convention nationale déclara que j’avais bien mérité de la patrie... Après quelques autres missions, Potier, accusateur public, étant malade, le représentant du peuple Lebon me força, malgré mon refus et le peu d’usage, à remplir cette place. Mon patriotisme reconnu, plutôt que mes liaisons avec le représentant, me firent nommer à ce poste, que je remplis pendant deux mois avec justice et la fermeté républicaines... Ma conduite s’est-elle un seul instant démentie ? J’ose dire que non... Je braverai donc les haines particulières des aristocrates qui ont toujours vu en moi un ennemi gênant, il est vrai, mais qui devait l’être... »

Texte extrait par Vandeplas Bernard, d’après les grands procès politiques : ’Gracchus Babeuf et la conjuration des Egaux’, par Ph. Buonarroti, préface et note A. Rang, Paris, 1869.

La doctrine de Babeuf, tribun du peuple, proscrit par le Directoire.

1. « La nature a donné à chaque homme un droit égal à la jouissance de tous les biens.

2. Le but de la société est de défendre cette égalité souvent attaquée par le fort et le méchant dans l’état de nature et d’augmenter, par le concours de tous, les jouissances communes.

3. La nature a imposé à chacun l’obligation de travailler. Nul n’a pu, sans crime, se soustraire au travail.

4. Les travaux et les jouissances doivent être communs à tous.

5. Il y a oppression quand l’un s’épuise par le travail et manque de tous, tandis que l’autre nage dans l’abondance sans rien faire.

6. Nul n’a pu sans crime s’approprier exclusivement les biens de la terre ou de l’industrie.

7. Dans une véritable société, il ne doit y avoir ni riches ni pauvres.

8. Les riches qui ne veulent pas renoncer au superflu en faveur des indigents, sont les ennemis du peuple.

9. Nul ne peut, par l’accumulation de tous les moyens, priver un autre de l’instruction nécessaire pour son bonheur ; l’instruction doit être commune.

10. Le but de la révolution est de détruire l’inégalité et de rétablir le bonheur de tous.

11. La révolution n’est pas finie, parce que les riches absorbent tous les biens et commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves, languissent dans la misère et ne sont rien dans l’Etat.

12. La Constitution de 1793 est la véritable loi du Français : parce que le peuple l’a solennellement acceptée ; parce que la Convention n’avait pas le droit de la changer ; parce que, pour y parvenir, elle a fait fusiller le peuple qui en réclamait l’exécution ; parce qu’elle a chassé et égorgé les députés qui faisaient leur devoir en la défendant ; parce que la terreur contre le peuple et l’influence des émigrés ont présidé à la rédaction et à la prétendue acceptation de la Constitution de 1795 qui n’a eu pour elle pas même la quatrième partie des suffrages qu’avait obtenus celle de 1793 ; que la Constitution de 1793 a consacré les droits inaliénables pour chaque citoyen de consentir les lois, d’exercer les droits politiques, de s’assembler, de réclamer ce qu’il croit utile, de s’instruire, de ne pas mourir de faim ; que l’acte contre-révolutionnaire de 1795 a ouvertement et complètement violés.

13. Tout citoyen est tenu de rétablir et de défendre, dans la Constitution de 1793, la volonté et le bonheur du peuple.

14. Tous les pouvoirs émanés de la prétendue Constitution de n1795 sont illégaux et contre-révolutionnaires.

15. Ceux qui ont porté la main sur la Constitution de 1793 sont coupables de lèse-majesté populaire. »

Texte extrait par Vandeplas Bernard. D’après « Les grands procès politiques », Gracchus Babeuf et la conjuration des Egaux par Ph. Buonarroti, préface et notes A. Rang, Paris, 1869.


Voir en ligne : Vendôme, 27 mai 1797 : exécution de Babeuf et Darthé.