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Pourquoi le président de l’ARBR se fait-il critique de cinéma ?

(Why has the President of ARBR become a film critic ?)

mardi 2 octobre 2018, par Webmaster

Le peuple de Schoeller est d’abord un peuple opprimé qui a soif de liberté. Schoeller en a pris le parti, c’est clair. C’est un peuple qui aime qui chante, qui est solidaire, qui se parle, échange, discute et se respecte. Ce peuple là est vertueux et la violence, il la subit plus qu’il ne l’exerce.
 
(Schoeller’s people are first and foremost an oppressed people, thirsty for liberty. Schoeller has taken their side, that’s for sure. They are a people who love, who sing, who show solidarity, who speak, interact, discuss with and respect each other. These are good people, who suffer violence more than they exercise it.)

En français

Pourquoi le président de l’ARBR se fait-il critique de cinéma ?



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J’étais parti au cinéma avec, dans la tête, « La Marseillaise » et le souffle épique que le grand Renoir donna à sa vision de sa révolution. C’était en 36.

Le cinéma d’aujourd’hui allait-il s’emparer des réécritures universitaires récentes de l’histoire de la Révolution Française et nous proposer mieux et autre chose que ce « Danton » révisionniste dans lequel Wajda laissait aller sa haine viscérale du communisme en faisant à porter à Saint-Just et Robespierre, manipulateurs perfides à l’homosexualité latente, assoiffés de sang, la responsabilité du goulag.

Il faut dire que le réalisateur polonais ne manquait pas de soutiens révisionnistes, à la veille de la chute du Mur, pour nous convaincre que nous vivions tous la fin de l’histoire et qu’il fallait nous contenter au renoncement et vivre soumis aux lois du marché, sans espoir et sans rêves. Au fond, c’en était bien fait pour le peuple, cette foule agitée par ses pulsions, sans langage donc ignare, violente par nature, incapable de se diriger et d’imaginer autre chose que le chaos.

En fait, j’y allais, curieux de voir comment le réalisateur Pierre Schoeller s’attaquait à une question qui me taraude depuis la classe de seconde. J’ai,certes, mes héros de la révolution, c’est clair, mais comment le peuple, celui du pauvre Martin que Jean Ferrat dépeint si bien dans sa chanson « bicentenaire », fit-il pour se débarrasser de mille ans de pouvoir de droit divin et inventer la République ? Une vraie question question politique d’actualité !

Autant le dire d’emblée, j’ai aimé le film pour ce qu’il est : une formidable et honnête leçon d’histoire, telle qu’on voudrait la voir plus souvent développée dans les médias et à l’école. C’est aussi et surtout une réflexion solidement argumentée sur le pouvoir, poursuivie dans ce film par l’auteur de « l’exercice de l’état ».

La question et la période étaient difficiles à traiter ; il nous faut bien admettre qu’un film n’est qu’un kaléidoscope de la réalité, une représentation destinée à nous instruire et nous distraire en même temps et qu’il y manquera toujours forcément quelque chose. Cherchons alors plutôt et surtout ce que l’on peut y trouver.

Bertolucci avait choisi une fiction pour narrer soixante dix ans de l’histoire de l’Italie, tout comme Visconti pour aborder la question de l’unité italienne et les rapports de classe au travers la vie d’un ou deux personnages. Dans le « peuple et son roi », le héros n’est ni Talco Olmo, ni Tancrédi, ni le Prince de Salina, le héros c’est le peuple du faubourg Saint-Antoine ou encore celui des campagnes assistant, médusé, au spectacle de la dauphine accomplissant, ainsi désacralisée, son petit besoin. Ce sont les représentants de milliers d’autres dont la vie à elle seule aurait mérité un film : l’artisan souffleur de verre, la lavandière, chacune ces des femmes allant à Versailles, celles lavant le linge des riches, le curé, les faucheurs et le paria. Schoeller a choisi d’essayer de nous les faire vivre tous dans leur diversité, leurs doutes, et leur apprentissage rapide et progressif de l’action politique. Enfin, le peuple n’est pas hirsute, répugnant et sale, imbécile et commandé par ses seules pulsions. Les députés de l’assemblée, sous l’oeil attentif des tribunes travaillent à faire les nouvelles lois sous d’âpres joutes où chacun se dévoile. Il n’est pas simple de faire du neuf.

Le peuple de Schoeller est d’abord un peuple opprimé qui a soif de liberté. Schoeller en a pris le parti, c’est clair. C’est un peuple qui aime qui chante, qui est solidaire, qui se parle, échange, discute et se respecte. Ce peuple là est vertueux et la violence, il la subit plus qu’il ne l’exerce. Mais le film vaut aussi pour sa qualité esthétique et la foison de ses paraboles.

Les femmes occupent la place qui leur revient dans le film. Ce choix historique nous est précieux. Cela nous change des princesses et des marquises à « la taille mince dans le velours et dans le soie ». Celles de Schoeller aiment, chantent, travaillent, ont faim surtout, enfantent dans la douleur et voient mourir trop souvent leurs enfants. Elles pensent – eh oui – et sont aux côtés de leurs hommes.

Ce peuple sans-culottes fera-t-il sortir la nation, la liberté et l’égalité sociale du despotisme des privilèges, comme sort, sous la main habile de l’artisan verrier, du néant du sable la lumière et la perfection du verre ? Le feu et la lumière du four du souffleur de verre. C’est le peuple artiste qui crée, produit et c’est lui qui meurt de faim.

Le Figaro, d’ailleurs, dans sa critique intelligente, ne s’y pas trompé. Il aurait préféré, bien sûr, que l’on versât nos larmes sur ce pauvre roi si proche des pieds de son peuple et que le réalisateur ne fasse point dire à propos des massacrés de septembre « paix à leur âme. ».

C’est clair ! Schoeller a consulté les historiens et l’on se réjouira d’être enfin sorti de l’ère Furet, n’en déplaise aux critiques des journaux bien pensants de ce régime qui regrettent que l’action des Girondins fasse partie du temps des trahisons. Qu’il aurait été bien plus « raisonnable » d’arrêter la révolution, de pardonner au roi, et préserver surtout la liberté d’exploiter et que les choses changent pour que tout reste comme avant au profit des nouveaux bénéficiaires. La Gironde continue d’inspirer bien des thuriféraires. Il est même drôle de lire un critique grincheux regretter de n’avoir pas vu à côté de de Barnave, Marat, Saint-Just et Robespierre et des hommes de l’assemblée nationale, Olympe de Gouges. Elle aurait sans doute mieux parlé que les héroïnes de Schoeller.

Les textes essentiels de Robespierre y sont bien rapportés par Louis Garrel bien dans son personnage tout comme le sont, dans le leur, la brochette d’acteurs qui donnent vie au film. Le roi n’est ni ridicule ni caricatural, les héroïnes magnifiques comme celle du tableau de Delacroix.

Dans « Un peuple et son roi », mes ancêtres ne sont pas ces imbéciles illettrés, guidés par par des illuminés ; ils ne sont pas non plus ces hydres violentes qui effrayaient tant le nobliau Abot de Bazinghem, comme il l’écrivit dans son journal, parlant des matelotes [1] du port de Boulogne vers 1789. Ils ont pris le risque réfléchi de guillotiner le roi. Nous sommes les héritiers de leur audace.

Je n’ai pas été déçu en rien. J’ai eu l’impression, à la sortie, d’être un peu plus instruit et revigoré. Aussi, je vous invite, chères lectrices et lecteurs, je vous invite citoyennes et citoyens, à prendre deux heures de bon temps et courir vite voir les citoyennes et les citoyens de « Un peuple son roi » . Un très bon film. Qu’on se le dise.

Alcide CARTON
Président de l’ARBR

Commentaires

« La République du peuple »
Gérard Blancheteau Paris

« Quels regards avons-nous aujourd’hui sur la Révolution ? Quel dépassement des images : la prise de la Bastille, la fuite et la mort du roi pour une immersion dans l’histoire ?
Le film « Un peuple et son roi » de Pierre Schoeller tente de répondre à ces interrogations en faisant le choix de donner la parole au peuple trop souvent réduit à une horde de parisiens déchaînés et armés de fusils.
Dans ce film traitant de la période 1789-1793, c’est le peuple, au quotidien, que nous découvrons avec ses joies, ses peines et surtout sa volonté d’aller vers un autre monde. Un monde qui fait de la politique l’instrument du dépassement de la misère et qui oblige à créer les conditions pour y associer le peuple. Cette parole, celle des femmes notamment très présentes dans la rue et à l’Assemblée car privées de leurs droits, nous l’entendons, pas seulement comme un écho du passé mais comme un appel à poursuivre la République, cette consécration de la Révolution peu souvent évoquée et pourtant œuvre majeure de cette époque.
En cette période de régressions multiples mettant en péril les valeurs de la République, ce film est là pour nous rappeler que la volonté du peuple est la seule force capable de faire reculer la misère sociale. »

In English

Why has the President of ARBR become a film critic ?



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Affiche

I went to the cinema with The Marseillaise and the epic breath that the great Renoir gave his vision of his revolution in my head. That was made in 1936.

Would today’s cinema grasp the recent academic rewritings of the history of the French Revolution and offer us something better and different than the revisionist Danton, in which Wajda unleashed his visceral hatred of communism by blaming the gulag on Saint-Just and Robespierre, [depicted as] treacherous, bloodthirsty manipulators and closet homosexuals.

It must be said the Polish director did not lack revisionist support, on the eve of the fall of the Wall, to convince us we were all living at the end of history and had to be content with abjection and live under the laws of the market, without hope or dreams. Basically, this made the people into a crowd agitated by their impulses, without language, therefore ignorant, violent by nature, unable to direct themselves and imagine anything other than chaos.

In fact, I was going there, curious to see how the director Pierre Schoeller was tackling a question that has been bothering me since high school. I certainly have my revolutionary heroes, that’s clear, but how did the people, “poor Martin”’s people, whom Jean Ferrat depicts so well in his « bicentennial » song, manage to overthrow 1000 years of divine right and invent the Republic ? A real question for contemporary politics !

I might as well say right away, I liked the film for what it is : a wonderful and honest lesson in history, as we would like to see it developed more often in the media and at school. It is also, and above all, a solidly argued reflection on power, pursued in this film by the director of The Exercise of the State.

The question and the period were difficult to treat ; we have to admit that a film is only a kaleidoscope of reality, a representation intended to educate and entertain us at the same time and that something will always be missing. Let us then look instead and above all at what can be found there.

Bertolucci had chosen a fiction to tell seventy years of Italian history, as had Visconti to address the question of Italian unity and class relations through the lives of one or two characters. In A People and their King, the hero is no Talco Olmo, nor Tancredi, nor a Prince of Salina : the hero is the people of the Saint-Antoine district or the people of the countryside who attend, amazed, the spectacle of the dauphine answering the call of nature, thus desacralized. They are the representatives of thousands of others whose lives alone would have deserved a film : the glassblower, the laundress, each of the women going to Versailles, those washing the laundry of the rich, the priest, the reapers and the outcast. Schoeller has chosen to try to make us experience them in all their diversity, their doubts, and their rapid, progressive apprenticeship in political action. Finally, the people are not shaggy, repulsive and dirty, stupid and ruled by nothing but their own instincts. The deputies of the assembly, under the watchful eye of the galleries, are working to make new laws under intense debates where everyone reveals themselves. It is not easy to make something new.

Schoeller’s people are first and foremost an oppressed people, thirsty for freedom. Schoeller has taken their side, certainly. They are a people who love, who sing, who show solidarity, who speak, interact, discuss with and respect each other. These are good people, who suffer violence more than they exercise it. But the film is also valuable for its aesthetic quality and its abundance of lessons.

Women occupy their rightful place in the film. This historic choice is precious to us. It marks a change for us from princesses and marquises « with slim waists in velvet and silk ». Schoeller’s women love, sing, work, are especially hungry, give birth in pain and see their children die too often. They think - yes – and are at the side of their men.

Will these “sans-culottes” people bring forth the nation, liberty and social equality from the despotism of privilege, as the glassmaker’s skillful hand brings the light and perfection of glass from the nothingness of sand ? The fire and light of the glass blower’s furnace. It is the people as artists who create and produce, and it is they who are dying of hunger.

Le Figaro, however, in its intelligent review, is not mistaken. It would have preferred, of course, that we weep over this poor king so close to his people’s feet, and that the director did not say about the September massacres "peace to their souls ».

It’s clear ! Schoeller has consulted historians and we’re delighted to have finally emerged from the Furet era, despite the criticisms of the well-meaning newspapers of this regime, which regret that the Girondins’ action was part of the time of treasons. That it would have been much more « reasonable » to stop the revolution, to pardon the king, and above all to preserve the freedom to exploit, and for things to have changed so they would stay the same, for the benefit of the new beneficiaries. The Gironde continues to inspire many devotees. It’s even funny to read a grumpy critic regretting not seeing Olympe de Gouges next to Barnave, Marat, Saint-Just and Robespierre and the men of the national assembly. She probably would have talked better than Schoeller’s heroines.

The key speeches of Robespierre are well presented by Louis Garrel, who is good in the role, as are, in theirs, the cast of actors who bring the film to life. The king is neither ridiculous nor caricatured, the magnificent heroines like that of Delacroix’s painting.

In A People and their King, my ancestors are not illiterate fools, steered by the enlightened ; neither are they the violent hydras that so frightened the noble Abot de Bazinghem, as he wrote in his diary about the sailors of the port of Boulogne around 1789.1 They took the calculated risk of guillotining the king. We are the heirs of their audacity.

I was not disappointed in anything. I had the feeling, when I left, of being a little more informed and invigorated. So, I invite you, dear readers, to take two hours of good time and make haste to see the citizens of A People and their King. A very fine film, one can safely say.


Voir en ligne : UN PEUPLE ET SON ROI - Bande Annonce Officielle (2018)


[1Caux Louisette : Boulonnais, noble et révolutionnaire : le journal de G. Abot de Bazinghem, Lille 1996 p. 173 [3 août 1789 à propos d’une manifestation en l’honneur des victimes de la prise de la Bastille...les plus effrontés yvrognes, les sieurs W...& T… ralliant toute la canaille et malheureusement aussi les matelotes, race difficile à contenter et facile à soulever (extrait)]

[3 August 1789 regarding a demonstration in honour of the victims of the capture of the Bastille...the most brazenly drunk, Messrs W...& T… rallying all the mob, and unfortunately also the sailors, a breed hard to please and easy to arouse (extract)]