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Robespierre et Danton, « l’éternel duel » ?

(Robespierre and Danton, « The Eternal Duel » ?)

mercredi 22 mars 2017, par Webmaster

ROBESPIERRE ET DANTON : L’ETERNEL DUEL ?

En français

« Danton le mythe et l’Histoire » est un ouvrage très intéressant qui vient de paraître aux Éditions Armand Colin sous la direction de Michel Biard et Hervé Leuwers. (mai 2016) [1] Comme le « Robespierre, portraits croisés » paru en 2012, il se compose d’articles de différents historiens revisitant ici le personnage de Danton et son action politique, sorte de « mise au point » plus ou moins thématique et chronologique.

Ce sont donc 14 articles qui évoquent Danton, personnage important de la Révolution mais souvent déformé par les enjeux politiques du XIXe siècle.

L’historiographie s’est emparée elle-aussi de Danton et la grande querelle entre les historiens de la IIIe République, Aulard et Mathiez a contribué à brouiller l’image de Danton ainsi sans doute de celle de Robespierre.

C’est naturellement Hervé Leuwers, professeur à l’Université de Lille III, directeur des Annales Historiques de la Révolution Française et auteur d’une biographie universitaire importante sur Robespierre aux Éditions Fayard en 2014 ( et rééditée en poche depuis mai 2016) qui évoque les relations complexes ( et compliquées ?) entre Danton et Robespierre.

L’article d’une douzaine de pages s’intitule : « Danton et Robespierre. Le duel réinventé. »

L’auteur part d’un constat. Lorsqu’on nomme ces personnages, il y a une opposition à tous les niveaux : « Deux noms que l’on rapproche ou, plutôt que l’on oppose. » Et entre les deux, « Il faut choisir. » Cette opposition qui subsiste aujourd’hui s’inscrit dans les enjeux et combats politiques du XIXe siècle dont le paroxysme se situe sans nul doute en 1889 lors du centenaire de la Révolution dans une IIIe République juste consolidée.

Or, constate justement Hervé Leuwers « Avant le printemps 1794, nul duel Danton-Robespierre ».

Et de rappeler les combats communs des deux révolutionnaires dont celui contre La Fayette en 1791 et 1792. Les deux hommes s’apprécient : « Les deux hommes, d’ailleurs, se côtoient et s’apprécient. » « Des désaccords peuvent les séparer, mais jamais les opposer vraiment. » « une amitié mesurée, consciente des différences qui séparent les deux hommes. »

La lettre de Robespierre à Danton du 15 février 1793 atteste de cette amitié, au moment du décès de l’épouse de Danton.

Aux Jacobins, le 3 décembre 1793-13 frimaire an II, Robespierre défend un Danton attaqué, dont la probité est remise en cause. « Avant d’accuser Danton, le conventionnel Robespierre va longtemps le soutenir, voire le défendre. »

L’élimination des factions est-elle « le grand drame de germinal » selon l’expression d’Albert Soboul ? [2] Leuwers insiste d’abord sur l’hésitation de Robespierre, une irrésolution accentuée par sa maladie de plûviose-ventôse. « Tout indique que Robespierre a longuement hésité avant de s’en prendre à Danton, mais aussi à Camille, l’ancien camarade de collège. » Finalement, l’élimination des factions s’avère « nécessaire à la Révolution ».

Se déroulant sur trois semaines, elle a, selon l’auteur, « une part d’improvisation » et s’effectue en trois phases : l’arrestation et l’exécution des hébertistes en ventôse, le rapport d’Amar, du Comité de Sûreté générale contre « la faction de l’étranger » comprenant Chabot, Basire, Delaunay d’Angers, Jullien de Toulouse et Fabre d’Églantine et leur comparution au Tribunal révolutionnaire et finalement l’arrestation de Danton, Philippeaux, Delacroix et Desmoulins dans la nuit du 30 au 31 mars 1794.

Le procès à charge contre Danton lui assurera sans doute certaines faveurs de la postérité, ce que résume Hervé Leuwers dans une belle phrase : « Dans l’affaire Danton, le tribunal révolutionnaire fait preuve d’une exceptionnelle célérité. »

Désormais, après germinal an II, le nom de Danton représente l’un des factieux, pire ennemi de la patrie. Robespierre a fourni l’argumentaire politique à Saint-Just pour accabler Danton dont les multiples accusations inspirent la question : « Comment a-t-on pu lui faire confiance ? »

De nombreux membres des Comités se sont montrés beaucoup plus impitoyables que Robespierre à l’égard de Danton dont Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois du Comité de Salut public.

On aurait pu y ajouter de nombreux membres du Comité de Sûreté générale dont particulièrement Vadier.

L’extrait intégré à l’article du « Robespierre » romancé de Romain Rolland vise à accréditer l’idée d’un Robespierre prostré dans la maison Duplay lors du passage de la charrette fatale où Danton vocifère « Tu me suis ».

Or, cet épisode célèbre repris très souvent dans les biographies et les fictions cinématographiques n’est absolument pas prouvé ainsi que l’indique l’auteur : « Aucun témoignage ne nous permet d’entrer chez les Duplay et de confirmer les déchirements. »

Et au contraire, l’attitude très ferme de Robespierre contre les dantonistes aux Jacobins ce 16 germinal, notamment contre le dantoniste Dufourny, exclu du club puis arrêté, prouve le contraire.

On peut s’interroger légitimement sur les raisons profondes de l’élimination des factions et de Danton. Dans le même ouvrage Raymonde Monnier y voit surtout « le retentissement public de la guerre que se livrent, dans le Père Duchesne et le Vieux Cordelier, Jacques René Hébert et le député Camille Desmoulins. » [3]

Hervé Leuwers insiste sur la cohésion du gouvernement révolutionnaire autour des Comités et ajoute cette phrase obscure qui mériterait explication :

« Mais a-t-on pu abattre une « colonne de la liberté » sans fragiliser l’édifice entier ? Robespierre et le Comité de Salut public l’ont cru. »

Le 9 thermidor est ensuite symboliquement considéré comme une revanche des dantonistes et finalement le point de départ du duel posthume Danton-Robespierre.

On peut regretter que le très bon livre des biographies croisées « Quand Robespierre et Danton inventaient la France » d’André Stil publié aux Éditions Grasset en 1988 ne soit pas cité.

Hervé Leuwers nous livre cependant une bonne synthèse sur les relations complexes entre les deux révolutionnaires, relations qui seront revisitées à la lueur des enjeux politiques des siècles suivants.

In English

Danton : le Mythe et l’Histoire is a very interesting book, just published by Éditions Armand Colin, edited by Michel Biard and Hervé Leuwers. (May 2016)[1] Like Robespierre, portraits croisés (2012), it comprises articles by various historians revisiting here the character of Danton and his political career, with a more or less thematic and chronological « focus ».

These are 14 articles on Danton, an important figure of the Revolution but often distorted by the political issues of the 19th century.

Historiography has also taken hold of Danton, and the great quarrel between the Third Republic’s historians, Aulard and Mathiez, has contributed to blurring the image of Danton and undoubtedly that of Robespierre.

Naturally, it is Hervé Leuwers, professor at the University of Lille III, director of the Annales Historiques de la Révolution Française and author of an important academic biography of Robespierre (Éditions Fayard, 2014 ; reprinted in paperback May 2016) who evokes the complex (and complicated ?) Danton–Robespierre relationship.

His 12-page article is entitled : "Danton and Robespierre. The duel reinvented.”

The author starts from an observation. When we name these characters, there is an opposition at all levels : « Two names that we compare or, rather, set in opposition. » And "You have to choose” between the two. This opposition, which still exists today, is bound up with the political issues and struggles of the 19C, the climax of which was undoubtedly in 1889, during the centenary of the Revolution, in a newly consolidated Third Republic.

However, notes Hervé Leuwers « Before the spring 1794, there was no Danton-Robespierre duel ».

And recall the shared struggles of the two revolutionaries, including against La Fayette in 1791 and 1792. The two men appreciate each other : « The two men, moreover, work side-by-side and appreciate each other. » “Disagreements can separate them, but never truly set them in opposition." “A measured friendship, aware of the differences that separate the two men.”

Robespierre’s letter to Danton of 15 February 1793, at the time of Danton’s wife’s death, attests to this friendship.

At the Jacobins, on 3 December 1793 /13 Frimaire Year II, Robespierre defends Danton, when he is under attack, his probity called into question. "Before accusing Danton, Robespierre in the Convention supports him for a long time, even defends him.”

Is the elimination of the factions « the great drama of Germinal », as Albert Soboul called it ? [2] Leuwers emphasised first of all Robespierre’s hesitation, an indecisiveness accentuated by his illness during Plûviose-Ventôse. « Everything indicates that Robespierre hesitated for a long time before turning against Danton, but also against Camille, his former schoolfriend. » Ultimately, the elimination of the factions proves « necessary for the Revolution ».

Unravelling over three weeks, it has, according to the author, « an element of improvisation » and is carried out in three phases : The arrest and execution of the Hebertists in Ventôse, the report by Amar of the Committee of General Security against the « foreign faction » comprising Chabot, Basire, Delaunay of Angers, Jullien of Toulouse and Fabre d’Eglantine and their appearance at the Revolutionary Tribunal, and finally the arrests of Danton, Philippeaux, Delacroix and Desmoulins on the night of 30-31 1794.

Danton’s trial will undoubtedly assure him some favours from posterity, which Hervé Leuwers sums up in a fine sentence : "In the Danton case, the revolutionary tribunal gives evidence of exceptional celerity.”

From then on, after Germinal Year II, the name of Danton represents one of the Faction members, the worst enemy of the homeland. Robespierre provided the political argument to Saint-Just to condemn Danton, whose multiple charges inspire the question : "How could he be trusted ?”

Many Committee members were much more ruthless than Robespierre towards Danton, including Billaud-Varenne and Collot-d’Herbois of the Committee of Public Safety.

One could add to that numerous members of the General Security Committee, particularly Vadier.

The article includes an excerpt from Romain Rolland’s fictionalised play Robespierre, which aims to give credence to the idea of Robespierre prostrated in the Duplay house, while the fatal cart passes, from which Danton calls out, « You are me ».

However, this famous episode, often repeated in biographies and film fictions, is not proven at all, as the author states : "No testimony allows us to enter the Duplay house and confirm the tears.”

On the contrary, Robespierre’s very firm attitude against the Dantonists at the Jacobin Club on 16 Germinal – in particular against the Dantonist Dufourny, who was excluded from the club, then arrested, proves the opposite.

One can legitimately question the underlying reasons for the elimination of the factions and Danton. In the same work, Raymonde Monnier sees in it above all « the public repercussions of the war being waged in Père Duchesne and Le Vieux Cordelier by Jacques René Hébert and Camille Desmoulins. » [3]

Hervé Leuwers insists on the cohesion of the revolutionary government around the Committees and adds this obscure phrase which merits explanation :

"But was it possible to knock down one of the ‘pillars of liberty’ without weakening the whole edifice ? Robespierre and the Committee of Public Safety believed so.”

9 Thermidor is then treated symbolically as payback for the Dantonists and finally the starting point of the posthumous Danton-Robespierre duel.

It is regrettable that André Stil’s excellent joint biography Quand Robespierre et Danton inventaient la France (Éditions Grasset, 1988), is not cited.

Hervé Leuwers nevertheless gives us a good synthesis of the complex relations between the two revolutionaries, relations which would be revisited in the light of the political issues of following centuries.

Bruno DECRIEM


[1Biard ( Michel) et Leuwers (Hervé) : Danton Le mythe et l’Histoire, Éditions Armand Colin, mai 2016, 231 P. ; P.141-153 : Hervé Leuwers : Danton et Robespierre. Le duel réinventé. (sauf exception, les citations proviennent de cet article)

[2Soboul (Albert) : Portraits de révolutionnaires, Editions Sociales/Messidor, 1986, 313 P. ;P. 196. ( Jacques-René Hébert et le Père Duchesne en l’an II)

[3Monnier (Raymonde) : L’ « école révolutionnaire » des Cordeliers. Dans Biard (Michel) et Leuwers (Hervé) : Danton, op. cit. P. 41-53.