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Robespierre fait le récit d’une visite à sa famille carvinoise.

d’Arras à Carvin, un jour de Pentecôte.

mercredi 29 avril 2015

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Portrait de Robespierre
Auteur : ANONYME Date de création : 1793, Château de Versailles

Maximilien Robespierre a rédigé une lettre en juin 1783. Il en finit avec le court séjour qu’il vient d’effectuer pendant quelques jours chez ses cousins du bourg de Carvin à l’occasion des fêtes de la Pentecôte.

C’est une courte parenthèse dans la vie du jeune avocat d’Arras alors âgé de 25 ans.

1783 est une année décisive pour Robespierre qui devient lui –même.

Cette lettre est adressé à Maître Buissard, il est à son service et vient de plaider pour lui, mi-mai 1783, l’affaire du paratonnerre de Monsieur Vissery de Saint Omer. Le 31 mai 1783, la sentence est rendue favorable à Monsieur Vissery et à son paratonnerre. Robespierre a rendu justice à la cause des lumières et de la science.

En cet été qui s’annonce, une autre affaire va bientôt défrayer la chronique, celle de l’abbaye d’Anchin. Un cordier est injustement accusé par un moine voleur, il sera acquitté.

La ville de Lens, le Comté de Harnes, puis le bourg de Carvin chef lieu de la principauté d’Épinoy constituent le berceau familial de la famille Robespierre. Les Robespierre et les nombreuses familles auxquelles ils vont alors s’allier dans les communes voisines de Pont-à-Vendin, Meurchin, Oignies, Courrières, Camphin ont occupé, dans ces lieux, des places de premier plan dans la bourgeoisie locale, notaire royal, procureur d’office, lieutenants etc.

En 1783, ces premiers rangs leurs échappent et se reconvertissent au commerce en devenant marchands, aubergistes…

Maximilien Robespierre est un homme enraciné dans son temps, il est reconnu par la bourgeoisie locale et par les villages de la province d’Artois.

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Porte Méaulens à Arras

Robespierre part à 5 h 00 du matin d’Arras et passe devant les commis d’aubette de la porte de Méaulens.

Il se penche, un brun provocateur, sur le bord de la voiture, ôte son chapeau tout neuf et les salut en souriant. Mais les commis le regardent d’un œil fixe et ne lui rendent pas son salut.

Le voyage continue avec une telle rapidité qu’en un saut Maximilien Robespierre et son équipage franchissent le faubourg Sainte-Catherine, ils en font un second et arrivent sur la place de Lens.

Ils s’arrêtent un moment et Maximilien Robespierre en profite pour aller admirer les beautés du paysage.

Puis, pendant que la compagnie déjeune, Maximilien Robespierre s’évade et monte sur la colline où est situé le calvaire. En promenant ses regards, il admire cette vaste plaine où Condé a remporté en 1648 sur les espagnols cette célèbre victoire qui a « sauvé la patrie ».

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Blason de la ville de Lens
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Aux abords de Lens (XVVIIIe siècle

Puis, Maximilien Robespierre et sa compagnie reprennent la route et à peine arrangé sur sa botte de paille, Carvin s’est offert à ses yeux.

À la vue de cette terre heureuse, ils ont tous poussé des cris de joie..
Les habitants du villages leur ont fait un accueil qui les a dédommagés de l’indifférence des commis de la porte Méaulens.

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Charlotte Robespierre par Jean-Baptiste Isabey (1767-1855),
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Vue du bourg de Carvin
Collection personnelle

Robespierre se montre très sensible à l’accueil que lui réserve ce peuple si nombreux. Des citoyens de toutes les classes : le savetier, la ménagère, les commères, le perruquier, tous arrêtent leurs activités pour contempler Maximilien Robespierre et son équipage à loisir.

Maximilien Robespierre est flatté de voir un peuple si nombreux s’occuper d’eux. En comparaison avec les portes d’Arras où les commis l’ont dédaigné, six lieues plus loin dans le bourg de Carvin, il devient un personnage digne de la curiosité publique.

Robespierre arrive ensuite chez ses cousins carvinois où il décrit des transports de tendresse éclatent dans leurs embrassements. Il n’hésite pas à s’attribuer le rôle d’Enée fuyant Troyes pour retrouver Andromaque.

Depuis son arrivée au bourg de Carvin, tous ces moments ont été remplis de plaisirs notamment en ce qui concerne la dégustation de la tarte.

Mais daignent-ils songer à son premier autheur ? [1] »

Il faut dire que Robespierre est logé dans une chambre qui est le dépôt d’une pâtisserie et s’expose à la tentation d’en manger toute la nuit.

Pour Robespierre, le plaisir est encore plus grand car quand il mange la tarte en bonne compagnie. Il est honoré de dîner au champagne avec trois lieutenants, le fils d’un bailli et « toute la magistrature des villages voisins  ».

Pour conclure sa lettre, Robespierre annonce son retour à Arras. « Nous nous reverrons avec la même satisfaction qu’Ulysse et Télémaque après vingt ans d’absence  » écrit-il à Maître Buissard. Les aventures de Robespierre et de ses cousins de Carvin et Meurchin ne sont pas pour autant terminées.

Ils participeront activement en mars-avril 1789 à la campagne de désignation des délégués d’Artois aux États généraux du Royaume.

A Versailles d’abord, puis à Paris, Maximilien Robespierre poursuivra son action de député à l’Assemblée Constituante, de Conventionnel puis de Jacobins… [2]

Lettre de Robespierre à M. & Mme Buissart,

« Carvin, 1783, le 12 juin.

Monsieur,

Il n’est point de plaisir agréable, si on ne les partage avec les amis. Je vais donc vous faire la peinture de ceux que je goûte depuis quelques jours.
N’attendez pas une relation de mon voiage [3]. On a si prodigieusement multiplié ces espèces d’ouvrages, depuis plusieurs années, que le public en pourroit être rassasié. Je connois un autheur, qui fit un voiage de 5 lieues, et qui le célébra en vers et en prose !
Qu’est-ce, cependant, que cette entreprise comparée à celle que j’ai exécutée. Je n’ai pas seulement fait 5 lieues, j’en ai parcouru six, et six bonnes encore, au point que, suivant l’opinion des habitants de ce pays elles vaillent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous dirai pas un mot de mon voiage. J’en suis fâché pour vous. Vous y perdrez. Il vous offriroit des avantures infiniment intéressantes. Celles d’Ulysse et Télémaque ne sont rien auprez.
Il étoit 5 heures du matin quand nous partîmes. Le char qui nous portoit sortoit des portes de la ville précisément au même instant où celui du soleil s’élançoit du sein de l’océan. Il était orné d’un drap d’une blancheur éclatante flottoit, abandonné au souffle des zéphyrs. C’est ainsi que nous passâmes en triomphe devant l’aubette des commis. Vous jugez bien que je ne manquai pas de tourner mes regards de ce côté. Je voulois voir si ces argus de la ferme ne démentiroient pas leur antique réputation d’honnêteté.
Moi même, animé d’une noble émulation, j’osai prétendre à la gloire de les vaincre en politesse, s’il étoit possible. Je me penchai sur le bord de la voiture et, otant un chapeau neuf qui couvroit ma tête, je les saluai avec un souris gracieux. Je comptois sur un juste retour. Le croirez-vous ? ces commis, immobiles comme des termes à l’entrée de leur cabane, me rendre le salut. J’ai toujours eu infiniment d’amour propre ; cette marque de mépris me blessa jusqu’au vif et me donna pour le reste du jour une humeur insupportable.

Cependant nos coursiers nous emportoient avec une rapidité que l’imagination ne sauroit concevoir. Ils sembloient vouloir le disputer en légèreté aux chevaux du soleil, qui voloient au dessus de nos têtes, comme j’avois moi même fait assaut de politesse avec les commis de la porte Méaulens. D’un saut ils en franchirent Sainte Catherine. Ils en firent un second et nous étions sur la place de Lens.

Nous nous arrêtâmes un moment dans cette ville. J’en profitai pour considérer les beautés qu’elle offre à la curiosité des voiageurs. Tandis que le reste de la compagnie déjeunoit, je m’échappai et montai sur la colline où est situé le calvaire. Delà, je promenai mes regards avec un sentiment mèlé d’attendrissement et d’admiration sur cette vaste pleine où Condé, à vingt ans, remporta sur les Espagnols cette célèbre victoire qui sauva la patrie.

Mais un objet bien plus intéressant fixa mon attention. C’étoit l’Hôtel de ville. Il n’est remarquable ni par sa grandeur ni par sa magnifiscence. Mais il n’en avoit pas moins de droits de m’inspirer le plus vif intérêt. Cet édifice si modeste, disois-je en le contemplant, est le sanctuaire où le mayeur T… en perruque ronde et la balance de Thémis à la main, pesoit naguères avec impartialité les droits de ses concitoyens.

Ministre de la justice et favori d’Esculape, après avoir prononcé une sentence, il allait dicter une ordonnance de médecine. Le criminel et la malade eprouvoient une égale frayeur à son aspect ; et ce grand homme jouissoit, en vertu d’un double titre, du pouvoir le plus étendu qu’un homme ait jamais exercé sur ses compatriotes.

Dans mon enthousiasme, je n’eus de repos que je n’eusse pénétré dans l’enceinte de l’hôtel de ville. Je voulois voir la salle d’audience, je voulois voir le tribunal où siègent les échevins. Je fais chercher le portier dans toute la ville, il vient, il ouvre. Je me précipite dans la salle d’audience, tombe à genoux dans ce temple Auguste et je baise avec transport le siège qui fut jadis pressé par le fessier du grand T…
C’étoit ainsi qu’Alexandre se prosternoit aux pieds du tombeau d’Achille, et que César alloit rendre hommage au monument qui renfermoit les cendres du conquérant de l’Asie.

Nous remontâmes sur notre voiture. À peine m’étois-je arrangé sur ma botte de paille que Carvin s’offrit à mes yeux.

À la vue de cette terre heureuse, nous poussâmes tous un cri de joie semblable à celui que jetèrent les Troiens échappés du désastre d’Ilion, lorsqu’ils aperçurent les rivages de l’Italie. Les habitants de ce village nous firent un accueil, qui nous dédommagea bien de l’indifférence des commis de la porte Méaulens.

Des citoiens de toutes les classes signaloient à l’envoi leur empressement pour nous voir. Le savetier arrétoit son outil prêt à percer une semelle, pour nous contempler à loisir.
Le perruquier, abandonnant une barbe à demi faite, accouroit au devant de nous, le rasoir à la main.
La ménagère pour satisfaire sa curiosité s’exposait au danger de voir brûler ses tartes.
J’ai vu trois commerces interrompre une conversation très animée pour voler à leur fenêtre.
Enfin, nous goutâmes pendant ce trajet, qui fut hélas trop court, la satisfaction si flatteuse pour l’amour-propre de voir un peuple nombreux s’occuper de nous.

Qu’il est doux de voiager ! disois-je en moi même. On a bien raison de dire qu’on est jamais prophète dans son pays. Aux portes de votre ville, on vous dédaigne, six lieues plus loin vous devenez un personnage digne de la curiosité publique.

J’étais occupé à ces sages réflexions lorsque nous arrivâmes à la maison qui étoit le terme de notre voiage. Je n’essaierai plus de vous dépeindre les transports de tendresse qui éclatèrent alors dans nos embrassements. Ce spectacle vous aurait arraché les larmes. Je ne connois dans toute l’histoire qu’une seule scène de ce genre que l’on puisse comparer à celle-là. Lorqu’Enée, après la prise de Troie, aborda en Epire avec la flotte, il y trouva Helenus et Andromaque, que le destin avoient places sur le trône de Phirrus. On dit que leur entrevue fut des plus tendres. Je n’en doute pas. Enée, qui avoit le cœur excellent. Helenus qui étoit le meilleur troien du monde, et Andromaque, la sensible épouse d’Hector, versèrent beaucoup de larmes, poussèrent beaucoup de soupirs dans cette occasion. Je veux bien croire que leur attendrissement ne le cédoit point au nôtre : mais après, Helenus, Enée, Andromaque et nous, il faut tirer l’échelle.

Depuis notre arrivée, tous nos moments ont été remplis par des plaisirs. Depuis samedy dernier, je mange de la tarte en dépit l’envie. Le destin a voulu que mon lit fut placé dans une chambre qui est le dépôt de la patisserie. C’étoit m’exposer à la tentation d’en manger toute la nuit. Mais j’ai réfléchi qu’il étoit beau de maîtriser ses passions et j’ai dormi au milieu de tous ces objets séduisants. Il est vrai que je me suis dédommagé pendant le jour de cette longue abstinence.

Je te rends grâce, o toi, qui d’une main habile,
Façonnant le premier une patte docile,
Présentas aux mortels ce mets délicieux,
Mais, ont-ils reconnu ce bienfait précieux ?
De tes divins talens consacrant la mémoire,
Leur zele a-t-il dressé des autels à ta gloire ?
Cent peuples prodiguant leur encens et leurs vœux,
Ont rempli l’univers de temples et de dieux ;
Ils ont tous oubliés ce sublime génie,
Qui, pour eux, sur la terre apporta l’ambrosie,
La tarte, en leurs festins, domine avec bonheur,
Mais daignent-ils songer à son premier autheur ?

De tous les traits d’ingratitude dont le genre humain s’est rendu coupable envers ses bienfaiteurs, voilà celui qui m’a toujours le plus révolté. C’est aux artésiens qu’il appartient de l’expier, puisqu’au jugement de toute l’Europe, ils connoissent le prix de la tarte mieux que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu’ils fassent bâtir un temple à son inventeur. Je vous dirai même entre nous, que j’ai là-dessus un projet que je me propose de présenter aux Etats d’Artois. Je compte qu’il sera puissamment appuyé par le corps du clergé.
Mais c’est peu manger de la tarte : il faut la manger encore en bonne compagnie. J’ai eu cet avantage. Je reçus hier le plus grand honneur auquel je pusse jamais aspirer. J’ai dîné avec trois lieutenans et avec le fils d’un bailli. Toute la magistrature des villages voisins étoit réunie à notre table. Au milieu de ce sénat brilloit M. Le lieutenant de Carvin, comme Calypso au milieu de ses nymphes. Ah, si vous aviez vu avec quelle bonté il conversoit avec le reste de la compagnie, comme un simple particulier, avec quelle indulgence il jugeoit le champagne qu’on lui versoit, avec quel air satisfait il sembloit sourire à son image qui se paignoit dans son verre ! J’ai vu tout cela, moi… et cependant, voiez combien il est difficile de contenter le cœur humain. Tous mes vœux ne sont pas encore remplis.

Je me prépare à retourner bientôt à Arras. J’espère trouver, en vous voiant, un plaisir plus réel que ceux dont je vous ai parlé. Nous nous reverrons avec la même satisfaction qu’Ulysse et Télémaque après vingt ans d’absence. Je n’aurai pas de peine à oublier mes baillis et mes lieutenans.

Je suis, avec la plus sincère amitié, Monsieur, votre humble et très obéissant serviteur.
DE ROBESPIERRE
À Carvin, le 12 juin 1783 »


[1Ce poème à la tarte est dans le droit fil de la prose des Rosatis à l’époque (Arsène Dusquesne)

[2SOCIÉTÉ DE RECHERCHES HISTORIQUES DE CARVIN, 25 bis rue du 19 mars 1962 62220 CARVIN
Pour toutes informations concernant les visites guidées du bourg de Carvin du XVIIIe siècle : sur les pas de Robespierre d’Arras à Carvin.
contactez Arsène Dusquesne de la Société de Recherches Historiques de Carvin, membre de « l’ARBR Les Amis de Robespierre »

[3Transcrit dans l’orthographe originale de l’époque