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Robespierre, la vertu, l’église et les cultes

jeudi 12 décembre 2019

ROBESPIERRE LA VERTU L’ÉGLISE ET LES CULTES

Le mythe d’un Robespierre « grand prêtre de la révolution » a la vie dure. Elle trouve son origine dans un texte de 1792 attribué à Condorcet, en pleine lutte politique entre girondins et montagnards.

« …. Il parle de dieu et de la providence ; il se dit l’ami des pauvres et des faibles ; il se fait suivre par les femmes et faibles d’esprit. Il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages, disparaît avec le danger et l’on ne voit que lui quand le danger est passé. Robespierre est un prêtre et ne sera jamais que cela . »

Aujourd’hui, Marcel Gauchet tente de faire la nuance. Robespierre n’est pas le monstre que l’on nous a trop souvent décrit. Mais c’est l’homme politique trop vertueux. Et avec une habileté renouvelée, il reprend l’argutie girondine. Sa vertu aveuglée a conduit à la Terreur. Il nous faut alors renoncer à toute révolution populaire.

« Plutôt qu’un monstre, Robespierre devient un vertueux qui s’égare, un tyran qui s’ignore, sans que l’on puisse le placer à l’origine du totalitarisme. C’est que Marcel Gauchet n’impute pas l’échec de l’an II aux circonstances, aux principes défendus ou à un climat émotionnel hors norme, mais d’abord à la conception mythique d’un peuple vertueux, que le conventionnel aurait fini par incarner, en 1792, et plus encore avec son entrée au comité de Salut public (juillet 1793) ; la métamorphose l’aurait aveuglé, l’empêchant d’analyser efficacement les divisions du pays ; elle l’aurait conduit au gouvernement d’exception et à la Terreur. » commente Hervé Leuwers .

Alors mythe ou réalité ?

I Robespierre et la réforme de l’église

On ne connaît pratiquement rien de ses croyances, sauf à savoir que sa famille, du moins celles et ceux qui l’ont élevé l’ont fait dans le respect de la religion catholique. La famille Carrault est bien vue par les ecclésiastiques arrageois.

Ce que l’on sait c’est que Robespierre est nommé juge épiscopal par Mgr de Conzié en 1782. Il plaidera pour les prêtres mais aussi avec courage contre l’abbaye d’Anchin et l’on connaît ses arguments. Il critique âprement les prébendes du clergé, les mœurs du haut clergé et l’accumulation des richesses.

Comme nombre de ses collègues « éclairés », il n’est pas anti clérical, ni antireligieux. Il s’oppose au clergé inutile, luxurieux et cupide et défend les prêtres qui apportent le secours matériel et spirituel désintéressé aux plus pauvres et nécessiteux. Il défend les principes évangéliques de modestie chrétienne.

Il s’oppose bien évidemment au maintien des ordres et à leur hiérarchie.

S’il ne prend pas part à la discussion ardue concernant la nationalisation des biens du clergé, il déclare que le clergé n’est pas propriétaire de ses biens et que cette nationalisation, en quelque sorte n’est pas spoliation. Aussi, il se prononce pour le plafonnement des bénéfices ecclésiastiques, la revalorisation des pensions des anciens religieux et celle des prêtres mendiants.

S’agissant de la constitution civile du clergé, il préconise que seuls les évêques et les prêtres soient conservés comme des fonctionnaires ecclésiastiques parce qu’ils ont une fonction « utile » [1] institués pour « le bonheur des hommes et le bien du peuple. ». Il défend le principe que ceux-ci soient élus par le peuple, que le salaire des évêques soit limité et qu’il soit mis fin au célibat des prêtres. Il fait à l’occasion l’éloge de la pauvreté évangélique.

Sa position n’a rien d’original au sein de la communauté des juristes de la constituante. Robespierre ne cherche pas à subvertir l’institution ecclésiastique mais d’intégrer les prêtres à la société civile pour mieux la servir selon les préceptes de l’évangile.

Il suffit que les prêtres soient des citoyens comme les autres, avec des droits égaux, et que la corporation du clergé soit anéantie par « la volonté générale ».

Il se pose en législateur et défend l’église constitutionnelle au nom de la paix sociale, défendant le salariat des prêtres assermentés.

Le clergé constitutionnel est, pour l’instant, nécessaire à la nation (en réaction aux prêtres réfractaires). Robespierre croit beaucoup alors au progrès de l’instruction pour trouver les moyens de se passer des prêtres.

II Le providentialisme

Comme beaucoup des constituants, Robespierre est convaincu que son rôle de député est un instrument de la Providence. Il s’agit de désacraliser le roi et son pouvoir.

L’œuvre législative révolutionnaire est alors sacrée, parce qu’elle est l’expression de la volonté et de la souveraineté populaire. « Que cette Loi soit inviolable et sainte pour tous. » C’est une sentiment partagé qui lui vaudra cependant les quolibets et l’accusation de fanatisme associée à celle de dictateur par les Girondins en 1792.

Le messianisme se radicalise durant les épreuves de 1793. Pour lui, mais pas seulement, (voir Goethe) , le 22 septembre la France et le monde entrent dans une ère nouvelle.

Au bout, c’est la question du bonheur qui est posée.

« Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la Providence du long règne du crime et de la tyrannie  [2]. Que la France jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé devienne le modèle des nations, l’effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l’ornement de l’univers et que, scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins briller l’aurore de la félicité universelle. Voilà notre ambition, voilà notre but. »(discours du 7 pluviôse an II sur les principes de la terreur)

III Une cohérence de pensée dans sa lutte contre le fanatisme du clergé réfractaire et celui de l’athéisme

Robespierre ne confond pas ce qu’il appelle la « bonne pratique religieuse », éclairée et bienfaisante de celle fondée sur la « superstition et l’ignorance ».

Pour les patriotes, le fanatisme est l’arme des prêtres réfractaires, alliés des tyrans prônant la résistance aux lois, et la contre révolution, tout en se montrant hostile à toute mesure répressive contre la religion. Robespierre pense qu’il ne faut pas heurter les consciences par la répression. Son atout, contre la religion est l’instruction .

Aussi, après 1792, il continuera de défendre et respecter l’église constitutionnelle, soutenant les prêtres constitutionnels contre les manifestations anticléricales soutenues par Hébert et la commune de Paris.

« Ne substituons pas à un fanatisme un autre fanatisme », dira Robespierre .

« On dira peut-être que je suis un esprit étroit, un homme à préjugés ; que sais-je, un fanatique.

J’ai déjà dit que je ne parlais, ni comme un individu, ni comme un philosophe systématique, mais comme un représentant du peuple. L’athéisme est aristocratique ; l’idée d’un Grand Être, qui veille sur l’innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire. (vifs applaudissements). [3]

Aussi longtemps qu’il existera des tyrans, il sera une consolation douce au cœur des opprimés, et si jamais la tyrannie pouvait renaître parmi nous, quelle est l’âme énergique et vertueuse qui n’appellerait point en secret, de son triomphe sacrilège à cette éternelle justice, qui semble avoir écrit dans tous les cœurs l’arrêt de mort de tous les tyrans. »

IV L’Être suprême

« L’Être suprême et l’immortalité de l’âme est un rappel continuel à la justice ; elle est donc sociale et républicaine. » [...] Ce qui supplée à l’insuffisance de l’autorité humaine c’est le sentiment religieux qu’imprime dans les âmes l’idée d’une sanction donnée aux préceptes de la morale par une puissance supérieure à l’homme.

« une sorte de chef d’œuvre de la société humaine pour les choses morales et créer en l’homme , pour les choses morales, un instinct rapide , qui sans le secours du raisonnement , le portât à faire le bien et à éviter le mal » [4]

Robespierre souhaite ainsi propager une morale religieuse républicaine et ne veut surtout pas établir un nouveau clergé, c’est-à-dire établir un culte au sens institutionnel du mot. « Les prêtres, sont à la morale ce que les charlatans sont à le médecine. »

« Le véritable prêtre de l’Être Suprême c’est la Nature, son temple l’univers, son culte la vertu ; ses fêtes , la joie d’un grand peuple rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la fraternité universelle et lui présenter l’hommage des cœurs sensibles et purs ».

Par même temps, le décret du 18 floréal an II qui « institue l’existence d’un Être suprême » (article 1) rappelle dans son article XI que la liberté des Cultes est maintenue.

Les conventionnels réaffirment donc la liberté de conscience. Ils garantissent à chaque religion la liberté de culte, mais proposent en contre partie, d’accepter l’Idée d’un Être Suprême au nom de la justice. En fait la revendication des pauvres….

Robespierre n’est donc pas le grand prêtre dont la vertu l’aurait aveuglé et conduit à devenir comme on l’a fait pour Saint-Just l’archange de la terreur.

Comme beaucoup des législateurs, ses contemporains, il s’inscrit dans une perspective messianique ; sa réflexion sur la place des religions dans la société est avant tout de trouver une réponse à un problème politique concret : apaiser les querelles religieuses qui divisent et affirmer et conforter les vertus morales d’une république sociale et juste.

Les fêtes sont à la fois des moments de joie, d’éducation populaire dirions-nous aujourd’hui, et de concorde, des moments où la rencontre permet la fraternité mais aussi des convergences au-delà des convictions intimes respectées.

Il est intéressant alors de constater que le Plan Langevin Wallon concernant la réforme de l’enseignement du CNR en 1944, affirmant ses principes :

« le premier principe qui nous a guidés est le principe de justice…. »

Alcide Carton,
Conférence prononcée le 4 décembre 2018 à Arras
« La révolution française et les prémices de la laïcité »

[1Il ne peut exister dans une société aucune fonction qui ne soit utile.

[2Les régimes monarchiques ne sont pas éternels

[3Discours devant la Convention repris dans le Moniteur universel D’après le Moniteur universel, n° 66 du 6 frimaire an II, p. 266. Extrait d’un discours prononcé au Club des Jacobins le 1er frimaire an II.

[4Rapport sur les idées morales et religieuses 8 juin 1794