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Pierre Joseph CAMBON (1756-1820)
cambon
[33 ans en 1789]
Né le 10 juin 1756 à Montpellier, mort le 15 février 1820 à Saint-Josse-ten-Noode (Belgique)Cambon était le fils d’un très riche négociant en toiles de Montpellier et négociant lui-même. Depuis 1766, son père possédait une grosse entreprise de filature, tissage et teinture, et ses fils lui succédèrent en 1785 : à cette occasion fut fondée la société des Frères Cambon et Compagnie, riche d’environ 350 000 livres et propriétaire d’une filature de 4 000 ouvriers, d’une manufacture de mouchoirs, d’un comptoir d’exportation à Bordeaux et d’importantes plantations de garance. Les Cambon profitèrent de la Révolution pour faire carrière politique : le père retiré des affaires se fit élire au directoire du département, mais le fils fut plus ambitieux. Elu aux Etats Généraux sur une liste de suppléants, il monta à Paris et participa au serment du Jeu de Paume. Il créa dans sa ville natale, l’année suivante, une société populaire rapidement affiliée aux Jacobins. Après Varennes, il fit voter par sa société une adresse à la Constituante où il demandait ouvertement un changement radical de régime. « Il ne nous manque pour être romains que la haine et l’expulsion des rois. Nous avons la première, nous attendons de vous la seconde. Saisissez l’occasion, vous n’en aurez jamais d’aussi belle : faites de la France une République. » Cette adresse le rendit célèbre. Il profita également de la période, avec sa famille,  pour s’enrichir prodigieusement, achetant avec son père et son frère des quantités gigantesques de biens nationaux, et devenant en deux ans le premier propriétaire foncier de sa région. La position de Cambon père au directoire lui permit de s’opposer à toutes les demandes de morcellement des domaines par les paysans pauvres, et de s’arroger à bas prix les meilleures propriétés, qu’il rétrocédait ensuite à son fils, tout en spéculant habilement sur la baisse de l’assignat. On reste confondu devant la fortune accumulée en très peu de temps de la sorte : les terres furent plus tard, après la crise, revendues par lots aux petits paysans, avec des bénéfices colossaux. Pour Cambon et les siens, la Révolution fut avant tout une fabuleuse opération financière et immobilière sur le dos des pauvres. Mais ce ne fut pas tout. Cambon fils fut finalement élu à la Législative, où sa réputation de technicien rompu au maniement d’argent lui valut de faire partie du Comité des Finances de l’Assemblée. Son brillant rapport sur l’état du budget et sur la dette lui valut d’emblée la confiance de la plupart des députés, confiance qu’il conserva durant toute sa carrière parlementaire, bien qu’elle n’ait peut-être pas été complètement fondée. Toutefois son énergie à mener les affaires de la France en même temps que les siennes ne fait aucun doute, et c’est en grande partie grâce à lui que le pays en guerre put nourrir ses quatorze armées et éviter la famine. Malgré cela, les positions de Cambon font parfois froid dans le dos : elles sont sans équivoque sur la guerre, qu’il appuie à fond et présente crûment comme un moyen de remplir les caisse de l’Etat en spoliant les pays conquis, comme sur le sort des émigrés, qu’il voue à la mort civique, et physique en cas de retour en France, non pour des raisons idéologiques mais parce que leurs biens doivent servir à financer la guerre révolutionnaire. De la même façon, son anticléricalisme absolu, virulent, reposait sur un plan de revente systématique des biens de l’Eglise au profit de la nation. Ce sont des idées d’un pragmatique pur, non dénuées d’un cynisme qui annonce clairement les procédés prédateurs de l’Empire. Cambon refusa de prendre nettement parti dans la lutte entre Gironde et Montagne, bien qu’il fût sur la plupart des points proche de la Gironde. Dans son département d’origine, les sympathies des siens allèrent aux fédéralistes, son père faisant voter une adresse du directoire contre le coup de force du 2 juin.  En septembre, les massacres le choquèrent profondément, et il fut un des députés à les dénoncer avec le plus de courage. Mais il vota la mort du roi, et lorsque les circonstances, au printemps 93, devinrent critiques, il se rallia sans trop d’états d’âme à la Montagne, soumit les dépenses militaires à une surveillance stricte, appuya la création du Comité de Salut Public, et en général toutes les mesures terroristes (sauf l’organisation du Tribunal révolutionnaire). Défavorable au fond à un régime populaire, il regretta les journées du 31 mai et du 2 juin, mais se fit une raison tout en protégeant sa famille compromise dans la crise, et soutint le gouvernement montagnard jusqu’en Thermidor. Durant l’été 93, il fit adopter par la Convention le Grand Livre de la Dette Publique qui permettrait, espérait-il, de clarifier l’état exact de la dette et d’ amorcer le retrait des assignats bien qu’il en fût l’un des promoteurs et qu’il fît fonctionner la planche à billet sans trop de scrupules. Il approuva ou initia la plupart des mesures d’exceptions décrétées pendant cette période, réquisitions, ventes systématiques des biens des émigrés, emprunts forcés, maximum. La guerre dévorait la substance du pays de façon terrifiante, et quoi qu’on puisse reprocher à Cambon, son rôle n’était pas facile : s’il apparaît comme établi qu’il désorganisa en grande partie les finances publiques par une politique peu cohérente, la faute ne lui incombe pas entièrement ; de même sa rapacité doit être partiellement rapportée aux circonstances. Aux pires heures de l’An II, quand le déficit atteignit 200 millions par mois, Cambon parvint toujours à éviter la catastrophe, la banqueroute pure et simple ; Michelet, qui l’admirait passionnément, l’a qualifié dans cette période troublée d’une phrase, géniale et réductrice comme toujours chez lui : « Redoutable personnage, en qui fut l’âme de Colbert sous les formes de la Terreur. » Le trait est gros mais l’image juste. Robespierre pour sa part le détestait. La haine entre eux était ancienne : Cambon avait bruyamment soutenu les Girondins contre le « dictateur » aux débuts de la Convention, Robespierre de son côté avait attaqué son projet d’expansion de la République aux dépens de la Belgique, et défendu les prêtres contre lui ; surtout, l’Incorruptible ne voyait dans le grand argentier de la République que « Colbert », c’est-à-dire le grand bourgeois, spéculateur sans vergogne acquis aux thèses du mercantilisme le plus cynique, favorable à la répression sanglante mais mal rallié à la démocratie réelle, hostile aux mesures sociales ; il le soupçonnait de commettre des malversations sur le dos des petites gens à la faveur des réformes entreprises pour assainir les finances, ce en quoi il n’avait peut-être pas tort. L’affairisme sans scrupule de Cambon ne fait aucun doute, sa malhonnêteté en revanche n’est pas clairement établie. Fut-il compromis dans le scandale de la Compagnie des Indes ? Si l’on en croit les dénonciations de Chabot, oui, et la façon dont il témoigna contre Fabre pour l’instruction du procès des dantonistes ne serait qu’un retournement salutaire de dernier moment contre ses propres complices. Mais Chabot n’est pas un témoin sans reproche. Autre problème : le soutien et la protection que Cambon accorda toujours à Dupin, l’homme qui fit condamner les fermiers généraux et détourna une partie de leur fortune, l’a fait soupçonner par certains historiens d’avoir trempé dans cette sinistre affaire. C’est possible : la condamnation massive des fermiers généraux lui est en partie imputable, mais la malversation de sa part reste douteuse. Quoi qu’il en soit, Cambon se retrouva soumis par Robespierre à une surveillance qui lui pesa, puis finit par l’effrayer et  faire de lui son ennemi. Un autre financier de Montpellier, Aigoin, ami personnel de Maximilien, fut placé par les soins de ce dernier à la trésorerie nationale, où il semble avoir servi d’agent de renseignement sur Cambon. Aigoin avait été un rival local de Cambon au début de la Révolution, et il avait dû renoncer à ses prétentions face à l’influence de ce dernier. Il n’était pas forcément d’une impartialité à toute épreuve dans ses rapports, qui confirmèrent en tout cas Robespierre dans ses doutes. L’Incorruptible finit par attaquer personnellement Cambon sur la question des rentes viagères, l’accusant en même temps de désorganiser les finances de la République et surtout de spolier les pauvres par des opérations impolitiques et peut-être irrégulières. Contrairement à ce qu’on a parfois prétendu, l’accusation était précise et fondée, du moins sur la question de la rente viagère : la loi du 23 floréal, votée sur la demande de Cambon lésait les petits porteurs, dont les plaintes affluaient au Comité et à la Convention. Robespierre, qui cherchait à prendre leur défense, était bien renseigné sur le point qu’il soulevait. Mais Cambon répondit en contre-attaquant immédiatement et parvint à désarçonner son adversaire ; sa phrase est restée célèbre : « Il est temps de dire la vérité tout entière : un seul homme paralysait la volonté de la Convention Nationale ; cet homme est celui qui vient de faire le discours, c’est Robespierre. Ainsi, jugez. » On connaît la suite. Si Cambon ne fut pas en réalité l’acteur principal de Thermidor, rentrant dans l’ombre aussitôt son court rôle « héroïque » terminé, il approuva la journée sans hésitations sur le moment même. Mais il comprit bientôt qu’il n’avait pas à se réjouir de la chute de son ennemi. Baudot a rapporté ses regrets, exprimés à la fin de sa vie, d’avoir fait tomber Robespierre et de n’avoir pas compris qu’il tuait en même temps la République. Rapidement placé au banc des accusés par les Thermidoriens, à cause de l’appui donné aux mesures d’exception et au projet de régénération sociale des Montagnards, il se rallia aux sections soulevées par la faim contre la Convention en germinal an III. Proclamé maire de Paris par les insurgés, il fut décrété d’arrestation le jour même et n’échappa à la mort que par la fuite. Caché dans un grenier de la rue Saint-Honoré, il y attendit l’amnistie d’octobre 1795, puis se retira à Montpellier. Il ne se mêla plus jamais de politique, sauf pour défendre avec opiniâtreté les membres des Comités de l’An II, vivants ou morts, renonçant pour l’occasion à sa vieille haine contre Robespierre. Le retour des Bourbons signifia pour lui l’exil en Belgique, où il retrouva d’autres régicides. Les restes de son énorme fortune lui servirent à soulager les plus pauvres d’entre eux.

Sources

ARNAUD R., La débâcle financière de la Révolution, Cambon 1756-1820 d’après des documents inédits, 1926.
BORNAREL, Cambon et la Révolution Française, 1905.
SAUMADE G., Le conventionnel Cambon et sa famille(1785-1830), Tome 1. Cahiers d'histoire et d'archéologie. Numéro hors série (tome X), 1935 (étude minutieuse sur les opérations financières de la famille Cambon en Languedoc).
SENE C., Cambon, le financier de la Révolution, 1987.
D'aprés la contribution de © Philippe Royet 1996-2007 Notice écrite par Claudine Cavalier révolution française