· Faire de la Révolution la « chose du pauvre » Toute son activité à la Commune est orientée dans cette direction, mais c’est surtout à partir del’automne 93 que les dispositions gouvernementales lui permirent d’agir avec efficacité. Ses interventions et ses initiatives sont très nombreuses, et onne peut en citer que quelques unes. Le 26 septembre, il demanda et obtint la construction d’un hospice qui serait le « Temple de l’Humanité ».Il fit constituer des bibliothèques, prendre en charge les infirmes, décider l’organisation de secours systématiques aux pauvres financés par la taxationdes riches. Il alla même, lors d’une scène demeurée fameuse, jusqu’à faire voter l’adoption par la nation des enfants des guillotinés : un soldat présenta un jour à la Commune une fillette, dont le père venait d’être condamné, et demanda à l’adopter. Chaumette le reçut, prit l’enfant dansses bras et l’assit sur ses genoux pour présider la séance, en disant :« Citoyens, joignez-vous tous à ce bon et vieux soldat ! Orpheline par la loi, qu’elle reçoive, cette enfant, dans vos embrassements paternels, l’adoption de la Patrie ! »La Convention le suivit et décréta aussitôt la création d’un Hospice des Enfants de la Patrie, qui recueillerait les enfants laissés sans ressource par la condamnation de leurs parents…L’activité de Chaumette alla parfois plus loin, d’ailleurs, que des mesures de pur secours. Ainsi le 14 octobre, il dénonça les résistance à l’application du maximum, et commença à parler de nationalisation des fabriques : « Ce sont des bras et non de l’or qu’il faut pour faire mouvoir les fabriques et manufactures. Ehbien, si ces individus (les industriels) abandonnaient les fabriques, la République s’en emparera et mettra elle-même en réquisition les matières premières.(…) Que le géant du peuple écrase les spéculations mercantiles ! »Il demanda même, le 23 octobre, que les terres des « ennemis de la chose publique » soient distribuées aux indigents, idée dont Saint-Just et Couthon se souvinrent au moment des décrets de Ventôse. · Mettre la Terreur à l’ordre du jourOn ne peut dissocier l’actionsociale de Chaumette de son action répressive et terroriste, qui fut intense,quoique plus mesurée qu’on ne l’a parfois affirmé. Elle s’exerça à plusieurs niveaux. Dès septembre, il avait réclamé une répression accrue, etque la guillotine accompagne dans tous les départements l’armée révolutionnaire.A Paris, il participa activement aux grands procès politiques d’octobre :il fut parmi les témoins de l’accusation au procès de Marie-Antoinette (c’est d’ailleurs lui qui, en tant que procureur de la Commune, mena lesinterrogatoires au Temple, qui permirent à son substitut Hébert de lancer sa célèbre accusation d’inceste contre l’ancienne reine). De même, il chargea lourdement les Girondins quelques jours plus tard.Il se lança par ailleurs dansdes « croisades » moralisatrices : contre l’agiotage, le jeu,et surtout contre les prostituées. Le 1er octobre, il prononça un violent réquisitoire contre les filles publiques, si outrancier que le Conseille refusa et qu’il dut l’atténuer. L’arrêté qu’il envoya finalement aux quarante-huit sections contenait des termes terribles : « Que votre œil sévère devienne un objet de terreur pour ces monstres, l’opprobre de leur sexe et le fléau de la société. Après avoir nettoyé les rues de cette peste publique, purgez-en également les maisons où vous aurez vu empreints quelques signes de ce poison. » Le résultat fut à la mesure deces propos. Des rafles furent organisées, de nombreuses prostituées emprisonnéeset beaucoup moururent sur l’échafaud. Chaumette fut directement responsablede la mort de plusieurs d’entre elles, qu’il poursuivit avec acharnement.Ainsi Catherine Halbourg, connue sous le nom d’Eglé. Il essaya d’abord de la comprendre dans le procès de la reine, mais le Comité de Salut Public l’en empêcha, et Robespierre protégea momentanément la jeune femme. Mais Chaumette s’obstina, sans raison valable, et la fit condamner, quelques temps plus tard, pour propos contre-révolutionnaires… Le 10 octobre, il publia une liste de « caractères » auxquels on devait reconnaître les suspects. Il y avait là, selon le mot de Michelet, « de quoi faire arrêter la France entière ».Pourtant ce serait une erreur que de voir dans Chaumette un ultra-terroriste sans scrupule ou sans réflexion.Dès octobre, il dénonça le risque de vengeances et de dénonciations arbitraires que créait le trop grand pouvoir des comités révolutionnaires de section : « Ceux qui dénoncent, dit-il, ne veulent le plus souvent que détourner les regards d’eux-mêmes, reporter le danger sur d’autres. On arrête le dénoncé, il faudrait arrêter pareillement le faux dénonciateur. »Aussitôt attaqué par Hébert, il se sépara de lui et milita dès lors, avec courage, pour que les comités soient subordonnés à la Commune, ce qu’il n’obtint jamais…
· Raison et déchristianisation
A partir d’octobre 93,Chaumette engagea son activité dans une voie nouvelle, celle de la déchristianisation et du culte de la Raison. Associé à Léonard Bourdon, il commença par réclamerla suppression de la rémunération du clergé, et posa les bases d’une séparation de l’Eglise et de l’Etat. Le 28 octobre, il prit un arrêté sur l’égalité des sépultures, qui réorganisait les funérailles de manière égalitaire, en dehors de tout aspect religieux. Il essaya d’ailleurs de lier la lutte contre le christianisme à des mesures sociales : il demanda, le 4 novembre, la réquisition pour la Monnaie des objets d’or de toutes les églises, et une avance,remboursable sur les fruits de ce transfert, de 100 000 livres au bénéfice exclusif des citoyens pauvres.Ensuite, appuyé de Clootz, il poussa l’évêque de Paris, Gobel, ainsi que tout son clergé à l’abjuration, qui eut lieu à la Convention, le 7 novembre. Ce fut lui qui demanda que la fête de la Raison, votée à cette occasion par la Convention, se déroule à Notre-Dame. Le 10 novembre, il conduisit lui-même la « déesse Raison » à l’Assemblée, et c’est derrière lui que les députés se rendirent en corps à la cathédrale pour assister à la fête. Il ordonna deux jours plus tard la destruction des saints du portail de Notre-Dame, mais heureusement Dupuis, un astronome membre de la Commune, parvint à le faire changer d’avis. Le 23, il durcit encore saposition en prenant un arrêté qui ordonnait la fermeture des églises et menaçaitles prêtres. Mais il recula dès le 29, rappelant l’article 7 de la Déclaration des Droits, qui garantissait la liberté du culte. Il assurait aux citoyens la liberté de louer des maisons et de rémunérer des ministres pour un culte privé.Le 21, Robespierre avait tonné aux Jacobins contre les persécutions religieuses, et Chaumette, comme Hébert, avait sans doute pris peur. Tout cela était assez incohérent,et la reculade venait de toute façon trop tard. Les Cordeliers commencèrent à s’en prendre à lui, ce qui ne le protégea pas des foudres gouvernementales.Desmoulins le chargeait violemment, en même temps que Clootz, dans le Vieux Cordelier, et l’Incorruptible se persuada bientôt qu’il agissait sciemment pour déconsidérer la Révolution. Dès lors Chaumette était perdu. Il refusa de soutenir le mouvement Cordelier de début mars, ce qui ne l’empêcha pas d’être arrêté le 18. Il ne fut pas jugé avec les Hébertistes, dont ils’ était dissocié, mais les prétendus « complots des prisons »permirent bientôt de l’envoyer à l’échafaud. Les commis de Fouquier-Tinville bâclèrent un acte d’accusation absurde, où il étaitaffirmé que « l’or de Pitt payait Chaumette de son infâme trahison. »Il fut guillotiné le 13 avril, en même temps que les veuves d’Hébert et de Desmoulins. Malgré une certaine versatilité,qui tient probablement à sa difficile position de « tampon » entrela Convention et la Commune, Chaumette fut incontestablement un des plus généreux parmi les montagnards, l’infatigable défenseur des petites gens. Son activité répressive, parfois trop violente, ne doit pas cacher cette dimension primordiale de son action. Les témoignages concordent tous sur sa profonde bonté,qui toucha même des royalistes comme Hue, le valet de chambre du dauphin. Plus effrayant apparaît, aujourd’hui, son activisme dans le domaine des moeurs, le seul aspect de son « terrorisme » qui soit réellement démesuré. Même si son réquisitoire sur la corruption des moeurs parisienne était à bien des égards justifié, rien n’autorisait la persécution insensée des prostituées à laquelle il se livra (et qu’interrompirent en partie, heureusement, les« robespierristes » qui lui succédèrent à la Commune). On aparfois tenté d’en fournir des raisons personnelles peu convaincantes,surtout à la suite d’une controverse du début du siècle : un érudit de l’école d’Aulard révéla qu’il avait eu des liaisons masculines,attestées par sa correspondance. Après une période où certains, comme Mathiez, essayèrent sans succès de nier le fait, il devint à la mode d’en déduire facilement que derrière sa haine des prostituées se cachait une névrose liée à sa haine des femmes en général… C’est une explication qu’on lit encore souvent, bien qu ‘elle paraisse peu fondée. Chaumette partageait le goût des hommes avec de nombreux révolutionnaires qui, de Couthon à Barras, en passant par Hérault de Séchelles et Tallien, n’ont jamais manifesté la même violence dans ce domaine précis. Et sa fameuse misogynien’est guère qu’un rousseauisme, « primaire » certes, mais sanshaine. Sans doute faudrait-il plutôt chercher les causes des violences à l’égard des prostituées dans certaines tendances générales de l’époque, et réfléchir sur les aspects puritains de la Révolution, dont témoignent également des hommes comme Fouquier-Tinville ou Billaud-Varennes.Mais par delà ses zones d’ombre, la figure de Chaumette est belle et mérite le respect. Michelet l’appelait « l’apôtre Chaumette », et de tous les surnoms que l’historien romantique a attribués aux révolutionnaires, c’est peut-être le plus convaincant. Il y a de la religion chez Chaumette, une certaine religion de la pauvreté, de la raison et de l’humanité, et de cette religion il s’est voulu l’apôtre. Il a assumé les tâches de l’apostolat, prêcher,enseigner, agir aussi : « faire des miracles » comme il ledisait lui-même, mais des miracles matériels et simples. Son souci premier fut, dans les moments les plus difficiles de la Révolution, de nourrir, loger,vêtir les plus démunis, et de leur assurer leur juste part des conquêtes révolutionnaires.Tel est le sens global à retenir de son action à la Commune de Paris de 1792à 1794, et il reste, à ce titre, un des plus admirables parmi les hommes del’An II.SOURCES