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Jean Marie Collot, dit
COLLOT-D'HERBOIS (1749-1796)
[40 ans en 1789]
Né à Paris en 1749, mort à Cayenne en 1796
Jean-Marie Collot d’Herbois a longtemps été, parmi les grand acteurs de la Révolution, l’un des plus mal servis par l’histoire.
Trop de reproches, sans doute, pouvaient lui être faits. N’avait-il pas non seulement écrasé Lyon sous la répression et ordonné les fameuses mitraillades des Brotteaux, un des plus noirs souvenirs de la Terreur,
mais encore trahi successivement tout le monde : les Girondins en l’an I, les Hébertistes en frimaire an II, et pour finir les Robespierristes le 9 thermidor ?A ces agissements supposés réels,
et donc toujours susceptibles d’être examinés, expliqués voire contestés ou justifiés,s’ajoutent les traits outranciers d’une des plus lourdes légendes noires créées par la période. Acteur, Collot
est supposé avoir été un histrion ridicule, un raté pathétique,dont les excès terroristes à Lyon ne furent que vengeance dérisoire et sanglante envers un public qui l’avait sifflé du temps des rois.
Jacobin, Conventionnel, membre du Comité de salutPublic, il passe pour avoir porté ses défauts d’acteur des planches à la tribune : il aurait été l’un des pires orateurs du temps, confondant
politique et spectacle, hurlant et mélangeant ses rôles. Terroriste enfin, il était nécessairement ivrogne et débauché, selon les poncifs habituels de la description thermidorienne de l’ « homme
de sang ».Assezcurieusement, Collot n’a guère tenté les historiens pendant longtemps. Il a fort inspiré une certaine littérature pseudo historique hostile à la Révolution, mais rien d’autre.
Michelet en a tiré un de ses habituels portraits géniaux et réducteurs,mais n’a pas cherché à approfondir le personnage ni mêmeà dégager les traits principaux de son action : « Collot,c’était
l’ivresse même à jeun, les bruyantes colères,vraies ou fausses, le rire et les larmes, l’orgie à la tribune. Ce puissant amuseur des clubs, le plus furieux des hommes sensibles, faisait peur même à
ses amis. » Tous les traits de la légende noire s’y retrouvent,admirablement agencés, mais où est l’histoire ? Jaurès n’a guère mieux servi Collot, dont il attribua banalement les violences
lyonnaises à une confusion entre scène et réalité :il n’a vu en lui que le « roi de théâtre dont le rôlese prolongerait soudain dans la vie », sans accorder d’attention à l’ultra
révolutionnaire, au démocrate rigoureux, au défenseur des pauvres qui aurait pourtant pu attirer son regard d’historien socialiste. Aucune biographie n’a été consacrée au personnage avant la fin du
XXème siècle... Il est vrai que Collot ne facilitait pas la tâche de ceux qui voudraient s’intéresser à lui. Acteur avant la Révolution, il faisait partie du« monde des ombres », monde précaire
et nomade, dontles vivants ne possédaient ni état-civil, ni accès aux lieux de visibilité normaux de la société. L’opacité de la légende noire, qui voilait presque entièrement sa figure réelle, avait
également de quoi décourager. Heureusement, les travaux récents de Michel Biard, qui a consacré une thèse de doctorat à Collot,ont permis de dépasser lacunes et légendes. On peut désormais évoquer le personnage
avec une relative précision et loin de tout cliché, même si sa vie privée demeure complètement inconnue. La figure qui apparaît alors ne confirme pas la légende sinistre, même si les massacres de Lyon ne peuvent
être occultés.Avant la révolution, Collot fut un acteur apprécié des scènes provinciales, puis un auteur et un directeur de troupe bien inséré dans le monde du théâtre Jacobin convaincu, militant de section actif,
auteur d’un ouvrage populaire à grand succès,proche des robespierristes et non des hébertistes, il se révèle comme un révolutionnaire
important dont le rôle ne se limita pas, loin de là, à la mission lyonnaise de triste mémoire. Son revirement en thermidor, sans doute plus conjoncturel que lié à des profonde discordances idéologiques avec
les robespierristes,ne l’empêcha pas de demeurer fidèle aux idéaux de l’An II quand le vent eût tourné, au point d’ailleurs de le payer de sa vie. IAvant la RévolutionJean-Marie Collot
nacquit le 19 juin 1749 à Paris ; son père était orfèvre et paraît avoir joui d’une certaine aisance. Il avait été admis à la maîtrise en 1747, mais sa situation semble s’être ensuite détériorée,
et il quitta la corporation, avant de se séparer de sa femme en 1757 et devendre tous ses biens... On ignore comment se déroula l’enfance et la jeunesse de Collot, mais elle furent sans doute difficile.
A dix-huit ans, lorsque les documents permettent de le retrouver,il était devenu acteur et jouait dans une petite troupe de province. On ne connaît pas les raisons de ce choix de carrière très particulier, qui
faisait de lui un exclu de tout ordre social (1). Il passa de troupe en troupe, jusqu’à obtenir une certaine notoriété en tant qu’acteur sous le pseudonyme de d’Herbois,
notamment à Bordeaux, à Angers,à Marseille, puis à Lyon dans les années 80. La presse du temps témoigne de son succès et de ses qualités de jeu qui lui attirèrent les faveurs de personnages haut placés :
il ne fut jamais, contrairement à la légende, un histrion sifflé du public, au contraire. Il écrivait également des pièces,adaptant de nombreux titres de Calderon et de Shakespeare, et composant des oeuvres de
son cru. Il devint à partir de 1784, directeur de troupe, à Genève, puis à Lyon. Il remporta des succès respectables, malgré des difficultés financières qui paraissent s’être atténuées lors de sa
dernière annéeà Lyon où le public l’appréciait particulièrement. IILe révolutionnaire1.Théâtre et RévolutionAu printemps 89, Collot quitta Lyon et s’installa à Paris, ou plus exactement
à Chaillot, où il devait demeurer jusqu’en février 92 (avant de déménager rue Favart). La Révolution lui apporta au bout de quelques mois la possibilité, que lui avait toujours déniée l’Ancien Régime,
d’une existence officielle et même publique : le 24 décembre 1789, les comédiens accédaient à la citoyenneté pleine et entière. Collot sortait avec tous ses pareils du monde des ombres.Iln’est
pas établi qu’il ait pris part à l’action des auteurs de théâtre qui réclamèrent à l’Assemblée la suppression du privilège des grandes troupes et le droit à la propriété intellectuelle, mais il
joua un rôle dans la polémique qui s’en suivit avec la Comédie Française. Il conserva toutefois de bons rapports avec le Théâtre-Français, puisqu’ily fit jouer plusieurs de ses pièces, dont la
principale, Le paysan magistrat, inspirée de Calderon, fut un échec complet. Mais il travailla surtout pour le théâtre du Palais-Royal,les Variétés, puis pour le Théâtre de Monsieur. On retrouve de
nombreuses pièces de lui en 89 et 90. Les Portefeuilles,Le Procès de Socrate, L’aîné et le cadetrencontrèrent assez de succès pour faire connaître leur auteur dans la capitale.
En novembre 89, L’Inconnu ou le préjugéà vaincre, tiré des Juifs de Lessing, remporta un grand succès public et de presse. Mais Collot devait peu à peuse détacher des activités théâtrales
pour se tourner vers lapolitique. 2.Le militant jacobin a. Débuts politiquesIl est probable que l’action révolutionnaire de Collot commençatrès tôt, au sein de la section
des Champs-Elysées dont il fut membre jusqu’au printemps 92 (avant de passer par son déménagement à celle de la Bibliothèque). Mais la perte des archives de cette section interdit toute vérification.
La plus ancienne trace du militantisme de Collot est la présence de son nom sur la première liste conservée de membres du club des Jacobins,qui date de décembre 1790. Plusieurs fois secrétaire du bureau du
club, il semble s’être assez vite fait remarquer. Sa notoriété débuta sur un mode particulier, puisqu’un des premiers récits rapportés sur lui concerne... une altercation violente avec Danton au
sujet
de Bonnecarrère, nouveau ministre plénipotentiaire à Liège. Hébert en a laissé un récit trop savoureux pour ne pas le citer.L’honneur de la sacrée bougre de tribune a été enfumé de la colère de
deux hommes fameux. Collot d’Herbois, qui est un secrétaire qui sait écrire, foutre, comme on n’écrit pas, vous a campé dans le procès-verbal une belle tournure de phrase pitoyable pour peindre
les larmes du Buonne Carrère qui avaient fait pitié à tout le monde. V’là que Danton qui a un mâtin de coeur de lion, foutre, et qui ne pleurerait pas, foutre, quand il verrait tous les Cordeliers en
patrouille, s’est foutu par le cou sa mâtine de voix des jours de grande parade, et a dégueulé sans hoquet, qu’il fallait, foutre, avoir le cœurgangrené de l’esclavage de l’ancien
régime, pour mâtiner des louanges à un personnage qui n’avait que la figure d’hommede son semblable. Ce foutu d’Herbois qui, quoique Jacobin,vous a une foutue bougre de tête qui prend comme
une amorce de carabine, s’est foutu à la tribune, comme un cervolant quele vent fout à tous les cinq cents diables, et vous a foutu une drôle de gniole au catogan de Danton, qu’il vous lui en a fait
une crinière de casque de dragon. L’autre lui a riposté par une giroflée à cinq feuilles, foutre, qu’il n’en faudrait, foutre, pas une botte de semblables pour faire mourir un
éléphant d’indigestion à la joue (2). Le caractère emporté de Collot semble avoir frappé le Père Duchesne... Mais son action ne se limita pas, heureusement,
à se battre à la tribune avec Danton pour des détails de procès-verbaux.Il s’engagea rapidement dans la défense des soldats qui trop souvent, devenus hostiles à des officiers ouvertement
contre-révolutionnaires, se trouvaient victimes de leur patriotisme. Il défendit d’abord des soldats du régiment de Bourgogne, condamnés à mort pour insubordination, mais surtout il fut
(avec Robespierre) le principal avocat jacobin des Suisses du régiment de Châteauvieux, condamnés aux galères après le massacre de Nancy. Il présenta à la société plusieurs rapports,
affirmant notamment dans l’un d’euxqu’ « il est nécessaire plus que jamais dedonner aux soldats une preuve éclatante de justice et de protection. Ils n’ont été
que trop souvent les victimes de la haine de leurs chefs. » b. Le Père GérardEn septembre 1791, les Jacobins lancèrent un concours destiné à
récompenserl’auteur d’un almanach populaire vantant les vertus de la nouvelle constitution, qu’il s’agissait désormaisde promouvoir auprès du peuple.
Collot présenta un ouvrage deson cru, qui remporta le prix contre quarante et un autresconcurrents. Les 25 louis qu’il avait gagnés de la sorte furent immédiatement reversés aux Suisses de
Châteauvieux.L’almanachdu Père Gérard était centré sur la figure du vieux député breton, devenue populaire au cours des premières années de la Révolution.Il était divisé en douze
entretiens entre le Père Gérard et des paysans, sur des questions de politique et de société(3). D’une style simple et clair, non sans charme, il présentait de la sorte par
questions et réponses les principaux acquis politique des dernières années, non sans y glisser des critiques voilées sur les insuffisances du nouveau régime et des déclarations d’une grande hardiesse,
même pour l’époque. Michel Biard a démontré, dans son ouvragesur Collot (p. 93-96) et dans un article (4),combien cette oeuvre, trop souvent qualifiée de modérée, méritait peu un
tel adjectif. Interrogations sur la validité du suffrage censitaire, critique du veto royal « qui retarde la bonne loi », défense des Noirs (« est-ce qu’il y aune couleur pour les
vertus ? ») et attaque sans ménagementde l’esclavage aux colonies (« quelques hommes d’esprit ont dit à l’Assemblée nationale que la politique voulait qu’il y ait
des esclaves en Amérique ; ces beaux parleurs là sont de vrais démons avec leur politique. Au reste,m’est avis que les orateurs qui plaident si fort pour le despotisme des Blancs se sont
furieusement noircis dans l’opinion publique »), exaltation des classes laborieuses (« Le bénéfice des sueurs du pauvre est la plus sacrée de toutes les propriétés ; le riche
a besoin des bras de l’ouvrieret l’ouvrier n’a besoin que du paiement du riche. Lanature a rendu les bras bien plus nécessaires que l’argent »),mise en garde contre les
officiers et la diffusion d’un esprit militaire dangereux en France... La pensée jacobine de Collot n’avait rien de fade ni de modérée, et le militant ultra démocrate de l’An
II n’était pas si loin que cela du paisible Père Gérard. Les journaux royalistes ne s’y trompèrent pas, qui attaquèrent à boulets rouge « Collot-Almanach », « l’étoile
polaire de la horde enragée ». Le succès de l’ouvrage fut immense, les éditions se multiplièrent rapidement et la diffusion en France semble avoir été rapide et efficace. De nombreuses
traductions en langues régionales permirent aux citoyens des régions non francophones de France de connaître le texte. c. L’ « affaire » de
ChâteauvieuxCollot essaya de rentabiliser sa nouvelle célébrité en matière politique et se présenta comme candidat au poste de substitut du procureur de la Commune de Paris. Il échoua, et
se consacra désormais à une défense acharnée de « ses » galériens,multipliant au passage les attaques contre le pouvoir exécutif.Le décret d’amnistie des Suisses de Châteauvieux
une fois obtenu, Collot l’apporta et le lut lui-même aux Jacobins,puis s’investit dans la préparation de la fête qui devait célébrer les malheureuses « victimes du despotisme ».On
note à ce moment-là sa première association avec l’ami de Robespierre, Couthon, dont il devait par la suite être très proche jusqu’à la rupture de Thermidor. Le 9 avril, Collot présenta les
Suisses libérés à l’Assemblée Législative: leur admission fut violemment contestée, mais Couthon la défendit personnellement et finit par l’emporter, après un appel nominal ;
Collot fit un discours en faveur de ses protégés,et Couthon l’appuya, réclamant et obtenant une fête pour eux, et les faisant admettre aux honneurs de la séance parlementaire à la grande horreur
de ses collègues du côté droit. Le scandale fut immense, ce qui n’empêcha pas soir même, aux Jacobins, Collot et Couthon d’accueillir ensemble les anciens galériens. La fête, organisée
par David,eut lieu le 15 avril. Collot y participa au premier rang. d. De la guerre à la RépubliqueLors des débats aux Jacobins du printemps 92 autour de la guerre,Collot ne prit
pas parti explicitement. Mais ses attaques virulentes contre La Fayette, et surtout contre les futurs Girondins, apologistes de la guerre, lui valurent d’être associé à Robespierre par la presse
belliciste, et ses positions semblent en effet avoir été très proches de celles de l’Incorruptible. Il participa activement à la préparation du 10 août. Membre de la section de la Bibliothèque,
il fut l’un des trois rédacteursd’une adresse des Parisiens à l’armée au nom de trente-neuf sections. Cette adresse dénonçait fortement La Fayette et Louis XVI. Le 3 août, Collot fit
partie des commissaires des quarante-sept sections qui réclamèrent à l’Assemblée la déchéance du monarque. Le 6 août, il présida l’assemblée générale des sections parisiennes. Il ne semble
pas, enrevanche, avoir participé aux combats le jour de l’insurrection.Le lendemain, il se retrouva porté à la présidence de sa section, nouvellement rebaptisée « de
Quatre-vingt-douze ».Il organisa les jours suivants l’armement des citoyens passifs et la chasse aux suspects, mais céda assez rapidement la place à Marie-Joseph Chénier.
Soutenu par Marat dans sa candidature, il fut élu avec facilité à la Convention. Il fut élu président de l’assemblée électorale de Paris, avec Robespierre comme vice-président, et
devint députéau troisième tour de scrutin, avec 553 voix (contre 10 à Billaud Varennes). Aux deux premiers scrutins, il avait obtenu 27 voix contre Robespierre (338), et 59 contre Danton (538).
Le 21 septembre, il passait dans la légende en réclamant à la Convention tout juste assemblée l’abolition de la monarchie. 3.A la Convention et au Comité de Salut PublicCollot,acteur
du 10 août et élu de Paris, siégea naturellement sur les bancs de la Montagne. Souvent envoyé en mission (à Nice denovembre 92 à janvier 93, dans la Nièvre et dans le Loiret au printemps 93,
dans l’Oise en août et en septembre, à Lyon devenue Commune-Affranchie en octobre et novembre) il n’enprit pas moins part aux événements parisiens. Fidèle montagnard, proche des
robespierristes, il vota la mort du Roi,revenant de justesse pour cela de sa première mission, appuya la chute de la Gironde, participa derrière l’Incorruptible àl’élimination des
Enragés en juin 93. Mais il était attentif aux revendications populaires et les appuyait régulièrement,et ce fut lui qui rapporta le projet de décret contre l’accaparement,voté le 26 juillet
par la Convention. Le 6 septembre 93, il entra au Comité de Salut Public en même temps que Billaud-Varenne,suite aux journées du 4 et du 5 aux quelles il n’avait pourtant pris aucune part,
étant alors en mission dans l’Oise.Il se vit confier la correspondance avec les représentants enmission, les autorités constituées et les sociétés populaires.Collot déploya une énorme activité
dans ses nouvelles fonctions. Il a lui-même décrit, dans sa Défense publiée en l’AnIII, comment son travail « offrait une telle continuité de détail que je me suis vu privé pendant
huit mois d’aller manger chez moi. Je prenais à la hâte, chaque jour, un repas frugal dans le voisinage du Comité. Carnot était forcé de faire de même, ainsi que Prieur (de la Côte d’Or).
Ils savent quelle fut mon assiduité ; la leur et celle de Lindet pouvait seule la surpasser. » Ces propos furent pleinement confirmés par Carnot et Lindet. A la Convention et aux
Jacobins,
il ne cessa de défendre le Comité sans cesse attaqué, auquel il sacrifiait de la sorte vie familiale et carrière théâtrale. Sa fidélité envers l’institution le dressa successivement
contre les Indulgents et les Hébertistes puis contre Robespierre lui-même : elle dura jusqu’après Thermidor, et lorsque les temps changèrent, conduisit Collot à sa perte.4.
Le représentant en missionUne part majeure de l’activité politique de Collot se déroula toutefois sur un autre théâtre que Paris. Envoyé quatre fois en mission, il consacra huit
mois à son rôle de représentant en province. Les trois premières missions concernaient des questions d’organisation militaire ou de ravitaillement de la capitale. La quatrième, qui
le vit se rendre à Lyon pour y faire appliquer le terrible décret du 12 octobre 1793, est seule passée à la postérité. Elle demande à être présentée avec un peu de précision si l’on
veut juger avec équité Collot, car c’est à partir d’elleque s’est formé l’essentiel de sa légende noire. a. Le contexte immédiatLarévolte
lyonnaise contre le pouvoir de la Convention, bien que souvent comprise dans la crise « fédéraliste » de l’été93, datait d’avant l’éviction des Girondins. Suite à des
affrontements complexes entre bourgeois modérés, proches de Roland et adeptes d’une économie libérale, et sans-culottes très militants (le milieu des ouvriers lyonnais –les
canuts,gravement paupérisé par la crise de la soierie et entraîné par une vieille tradition de rébellion qui contribuait à sa radicalisation, s’était regroupé autour de leaders
jacobins plus volontaristes en matière sociale que ceux de Paris),la Convention avait dépêché trois représentants dans la ville en mars 93 : ils avaient soutenu les Jacobins et leur
clientèle ouvrière, et appuyé l’élection d’une municipalité sans-culotte, regroupée autour du maire Bertrand et surtout du président du tribunal de district, l’ultra
révolutionnaire Chalier. « Les Chaliers » comme l’histoire les a surnommés, avaient organisé un gouvernement de salut public avant l’heure, levé une armée révolutionnaire
ouvrière,taxé « les capitalistes, les riches propriétaires et les négociants du district » et pris des mesures draconiennes de soutien aux pauvres. Les sections bourgeoises,
alliées aux royalistes, s’étaient révoltées et avaient pris d’assautl’hôtel de ville, jetant les municipaux en prison ; dès la chute de la Gironde, la ville
avait levée une armée« modérée », vite dirigée par des royalistesnotoires. L’envoi par la Convention inquiète d’un nouveau délégué, Robert Lindet, n’avait pu
enrayer l’évolution de la situation et le 30 juin, la sécession était déclarée parles autorités lyonnaises : l’Assemblée avait réagi en décrétant leur destitution et
l’envoi de représentants de l’arméedes Alpes pour « rétablir les lois de la République ».En vain : la condamnation à mort de Chalier, après un procès inique, puis
de plusieurs de ses partisans, avait rendu l’affaire inexpiable, et les royalistes s’étaient finalement emparés des postes clefs de la ville, rendant plausible la possibilité
d’une jonction entre les deux révoltes, lyonnaise et vendéenne. Le siègede la ville rebelle avait débuté le 14 août, mais l’arméede Kellermann avait échoué à la réduire rapidement
malgré des bombardements et un blocus qui avait entraîné une disetteépuisante pour la population. Lyon n’était tombée qu’au début octobre, après deux mois de résistance, grâce
à l’arrivée des représentants auvergnats Couthon et Maignet : ils avaient amené des renforts importants qui avaient permis la prise du faubourg de Vaise, et surtout avaient su
mener à bien des négociations rapides avec les sections, aboutissant à l’ouverture la ville aux armées républicaines. Dès l’annonce de la reprise de Lyon, la Convention,
effrayée par cette longue résistance,avait émis un décret terrible qui prescrivait la destruction partielle de la cité de la soie, et concluait : « Lyon fit la guerre à
la liberté, Lyon n’est plus. » La phrase est demeurée légendaire. Couthon et Maignet, après leur exploit diplomatique et militaire, s’étaient retrouvés chargés de la
répression, ce qui leur déplaisait fort, au premier surtout : il avait bien organisé le désarmement des suspects, institué deux commissions (dont l’une était ordonnée par
la Convention elle-même) pour commencer à juger les soldats pris les armes à la main, mais en leur recommandant la plus grand prudence dans leurs décisions et en interdisant toute
spoliation ; surtout, le décret du 12 octobre n’avait pas été publié et les destructions de bâtiments n’avaient touché que la Bastille locale, la forteresse de Pierre
Scize, etles fortifications. Les façades de la place Bellecour,explicitement destinées à la ruine par le décret de la Convention, avaient été l’objet de mesures purement symboliques.
Couthon avait été très rapidement dénoncé comme modéré à Paris, et n’avait pu se maintenir malgré son statut de membre du Comité de Salut Public, et l’appui de Robespierre.
Il avait lui-même demandé à être déchargé de sa mission dès le 20 octobre.C’est dans ce contexte que Collot fut envoyé à Lyon, en même temps que Fouché, Albitte et Laporte. Il devait
remplacer Couthon qui repartait pour l’Auvergne en compagnie de Maignet, et mettre en oeuvre la politique de répression ordonnée par l’Assemblée.C’était explicitement son
rôle : faire appliquer le décretdu 12 octobre. b. Avant le départLes raisons du choix de Collot pour cette mission sont difficiles à cerner. Il était à ce
moment-là proche de Couthon et de Robespierre, et on sait par une lettre que l’Incorruptible en personne le poussa à accepter la décision du Comité de Salut Public.
Pourquoi ? Collot connaissait bien Lyon, où il avait vécu avant la Révolution. Il était sans doute, comme du reste Robespierre lui-même, lié à Chalier ou du moins aux jacobins
locaux : on possède la trace d’une implication de sa part, en janvier 93, dans les mouvements pétitionnaires lyonnais qui réclamèrent la mort de Louis XVI, mouvement organisé
par Chalier et le Club Central. Ami de Gaillard, unproche de Chalier libéré début octobre, il l’avait en personne présenté aux Jacobins. Du reste en juin 93, quand il avait appuyé
Robespierre contre les Enragés, il avait dénoncé Leclerc d’Oze comme un ennemi de Chalier, l’impliquant carrément, sans preuves du reste, dans le premier
complot girondino-royaliste contre le jacobin lyonnais. Autant d’élémentsqui devait le désigner, aux yeux de Robespierre, comme particulièrement qualifié pour cette mission.
Collotlui-même s’intéressait à Lyon et au sort de ses ouvriers,qu’il ne séparait pas de celui de l’industrie qui les employait. Dès le 17 octobre, il avait mis en
garde contre une application excessive du décret du 12, tout en indiquant clairement qu’il devait en réalité frapper en premier lieu les riches, sans léser les pauvres.« Ona
dit qu’une ville rebelle devait être anéantie, qu’onne devait plus en reconnaître la trace ; mais dans un terrain qui n’a plus que des épines et des ronces,
que peut-ondonner aux pauvres ? A l’égard de ces villes de commerce, il est encore quelques préjugés à détruire. Il est de ces hommes qui s’inquiètent que tel ou tel
soit disparu ;il faisait vivre les pauvres, disent-ils. Est-ce qu’un homme qui a des bras et du patriotisme doit attendre sa subsistance de quelqu’un ? A-t-il
besoin de l’existence d’un autre pour soutenir la sienne ? Les pauvres se passeront des riches, et Lyon n’en fleurira pas moins. » c.
Sur place
Commissions et massacres
Collot arriva à Lyon deux jours après le départ
de Couthon, qu’un arrêté avait relevé de sa mission le 30 octobre à sa demande,et qui avait aussitôt pris la route. Il ne croisa donc pas son prédécesseur, mais demeura en
correspondance avec lui, ainsi qu’avecRobespierre. Fouché le rejoignit quatre ou cinq jours plus tard,Albitte une semaine après. Laporte, lui, quitta la ville à ce
moment-là pour un congé à la campagne. La responsabilité dela mission reposa essentiellement, dans la pratique, sur Collot et Fouché, car Albitte s’occupa surtout des armées et guèrede la situation intérieure de la cité. Collot fut épouvanté par la situation qu’il trouvait. Ses lettresà Robespierre et Couthon en témoignent. Dès le lendemain de l’arrivée de Fouché, il créa avec lui une nouvelle institution destinée à améliorer les choses : la « commission temporairede surveillance républicaine », composée de vingt membres répartis en deux sections, était destinée à faire exécuter les arrêtés des représentants et à surveiller les autorités locales. Trois jours plus tard, une troisième section fut créée à Feurs. Uneautre structure répressive fut ajoutée quelques jours plus tard :une « commission révolutionnaire », destinée àjuger les suspects et composée de cinq membres. Elle fut munie d’instructions terribles : « considérant que presque tous ceux qui remplissent les prisons de cette commune ont conspiré l’anéantissement de la République, médité le massacre des patriotes, et que parconséquent ils sont hors la loi, que leur arrêt de mort est prononcé ; (...) Tous les condamnée seront envoyés à plein jour, en face du lieu même où les patriotes furent assassinés, pour y expier sous le feu de la foudre une vie trop longtemps criminelle. » Ce tribunal d’exception, organisé non pour enquêter sur lesresponsabilités personnelles dans la révolte, à la différence de la commission instituée par Couthon, mais pour mettre à mort sans jugement la plus grand partie des prisonniers de Lyon,fonctionna tous les jours à partir de sa création. En même temps, Collot réclamait la venue à Lyon pour l’assister dans son action d’un détachement de 2000 hommes (dont six-centscanonniers) de l’armée révolutionnaire parisienne. Il avait lui-même signé à Paris, avant son départ, l’arrêté qui prescrivait l’envoi de ces troupes ultra révolutionnaires.Le « général rouge », Ronsin, chef de l’armée parisienne, dirigea en personne le détachement, qui entra dans Lyon le 5 frimaire. Lesrésultats de ces sinistres dispositions furent terrifiants :jusqu’en décembre 93, environ 1900 personnes furent mises à mort, la plupart sans jugement digne de ce nom. Des massacres collectifs furent même organisés, avec l’aval de Collot sinonsous son autorité directe. Il est hors de doute qu’ilsavaient été programmés, puisqu’une circulaire de la commission temporaire les annonçait dès le 3 frimaire... Les 14et 15 frimaire, soixante personnes, puis deux-cents, furentmassacrées au canon chargé à mitraille et achevées au sabre,sur la plaine des Brotteaux. L’usage de l’artillerie avait également été prévu par la commission, sans qu’ilsoit possible de dire si Collot en fut ou non responsable. S’ilest certain qu’il approuva complètement les massacres sans jugement, sans du reste jamais s’en cacher ni le nier plus tard, il a toujours refusé avec force d’endosser la responsabilité du mode d’exécution. Il est probablementimpossible de trancher la question. Destructions et démolissions
Le décret du 12 octobre prévoyait la destruction d’une partiede Lyon, celle des quartiers bourgeois : « La ville de Lyon sera détruite : tout ce qui fut habité par les riches seradétruit. Il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés et proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie, et les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction. » Couthonn’avait guère appliqué cette partie du programme répressif.Il avait certes publié un arrêté contre les façades de Bellecour, et les avait frappées symboliquement d’un marteau. Mais il semble avoir fortement freiné la mise en oeuvre de toute autre mesure. Collot entreprit de faire mieux :« La démolition allait lentement, écrivit-il au Comité de Salut Public ; ils étaient beaucoup pour gagner leur journée et ne rien faire. La mine va accélérer les démolitions,les mineurs ont commencé à travailler aujourd’hui. Sous deux jours les bâtiments de Bellecour sauteront. J’irai desuite partout où le moyen sera praticable pour les bâtiments proscrits. » Mais malgré ces déclarations tonitruantes,le résultat ne fut pas aussi effrayant qu’on pourrait le penser. La mine ne fut employée que pour achever la destruction des fortifications, et au total, d’après les travaux d’archéologues,vingt-sept maisons seulement furent détruites, la plupart dansle cadre d’un plan d’assainissement des quartiers insalubres de la ville(5). Ravitaillement, réquisitions et programme socialLa mission lyonnaise de Collot ne peut toutefois être réduite à la répression et aux massacres, quelle qu’en ait été l’horreur,ni aux démolitions. Il se chargea également d’organiser le ravitaillement de la ville, fournissant un travail énorme :les grains furent réquisitionnés dans les départements voisins,et distribués entre la cité et les armées. Des subsistancesfurent commandées à la Suisse, et globalement la disette fut évitée.L’armée fut nourrie et vêtue grâce à des réquisitions massives de vêtements et de chaussures. En même temps, Collot s’attacha à protéger l’industrie de la soie, prenant des mesurespour éviter la destruction des mûriers et relancer l’activitédes fabriques. Surtout, il mit en place une ébauche de programme économique et social très favorable aux couches populaires,comme le firent d’ailleurs la plupart de représentants montagnards (Couthon au même moment agissait de façon semblable en Auvergne, où il était retourné en quittant Lyon, et il estprobable que les programmes lyonnais et auvergnat, très proches l’un de l’autre, eurent des liens). Collot revendiquait hautement la nécessité des « lois populaires »,pour reprendre la terminologie de Robespierre lui-même, très favorable aux mesures de ce type. Il précisait clairement les choses :« Il est bien aisé de comprendre que par le peuple, on n’entend pas cette classe privilégiée par ses richesses, qui avait usurpé toutes les jouissances de la vie et tous les biens de la société.Le peuple est l’universalité des citoyens français ;le peuple, c’est surtout la classe immense du pauvre, cette classe qui donne des hommes à la patrie, des défenseurs à nos frontières, qui nourrit la société par ses travaux, qui l’embellit par ses talents, qui l’orne et qui l’honore par ses vertus. » Lesmesures concrètes s’ensuivirent ; taxation des riches,organisation d’ateliers de travail, prise en charge desvieillards, des infirmes et des orphelins. d. Le retour à ParisLa répression lyonnaise finit par provoquer des échos à Paris. D’autantplus que Ronsin, dans une lettre aux Cordeliers, annonçait sans scrupules des massacres plus étendus encore : « Danspeu de jours, la mitraille lancée par nos canonniers nous aura délivrés,en un seul instant, de plus de 4000 conspirateurs. » Salettre fut publiée par voie d’affiche et causa un scandale considérable. Le Comité de Salut Public, de son côté, mit en garde les représentants lyonnais et désavoua partiellement les massacres, écrivant à Collot qu’« il n’appartenait à aucun deprononcer, dans des cas imprévus par la loi, la peine de mort :c’est exercer un acte législatif qui appartient, non à unmembre, mais au corps entier de la représentation nationale. »Il semble toutefois que Collot et Fouché ne furent pas rappelés immédiatement. Maislorsque des pétitionnaires lyonnais partirent pour Paris, dansle but de dénoncer les fusillades, Collot se hâta de rentrer pour se justifier. Le 1er nivôse, de retour dans la capitale, il présenta son rapport, le lendemain de l’auditionpar l’Assemblée de la pétition lyonnaise : celle-ci dénonçaitles massacres tout en faisant acte de repentance collective et avait reçu un accueil favorable de la Convention qui paraissait décidée à désavouer ses représentants. Collot se justifia longuement, n’endossant devant l’Assemblée que la responsabilité de la première mitraillade, qu’il justifiait par des circonstances extraordinaires. Mais auxJacobins, il assuma également la seconde, et parvint à retourner le club en sa faveur. Il échappa de la sorte à toute mise en cause immédiate, d’autant plus qu’il reçutpeu après l’approbation publique des Jacobins lyonnais,proches de Chalier difficiles à désavouer pour le pouvoir enplace. 5.De la lutte contre les factions à ThermidorLorsque Collot rentra à Paris, la lutte entre ce qu’on appelle traditionnellement les « factions » avait déjà commencé. Suite aux attaques des dantonistes et spécialement de Philipeaux qui s’en prenait à son action en Vendée, Ronsinavait été rappelé à Paris et emprisonné. Collot prit sa défense,sans doute par solidarité et peut-être par prudence, Ronsin étant également en cause pour les affaires de Lyon. Il attaqua violemment Philippeaux, ainsi que Dufourny, et sembla s’orienter vers un rapprochement avec les hébertistes contre les Indulgents.Mais les événements de ventôse le conduisirent à reculer.Ronsin, libéré, poussait les Cordeliers aux violences : le14 ventôse, il réclama ouvertement une insurrection, appuyé par Carrier et Hébert, faisant voiler de noir le tableau de la déclaration des droits de l’Homme. Le sur lendemain, Collot dénonça l’affaire aux Jacobins. Son discours fut âpre et sévère, menaçant même lorsqu’il évoqua les « intrigants » quitrompaient la Société des Cordeliers, et rappela le sort deJacques Roux, qu’il avait contribué à écraser l’étéprécédent. Toutefois il tenta une démarche d’apaisement,prenant la tête d’une délégation jacobine aux Cordeliers et prêchant la conciliation. Ronsin et Hébert firent amende honorable, mais pour faire volte face presque aussitôt. Lorsque le Comité de Salut Public décida de frapper les hébertistes,Collot ne protesta pas, du moins selon les sources disponibles.Il fut de même favorable à la liquidation des Indulgents,rappelant à cette occasion la nécessité de l’unité derrière la Convention et le gouvernement révolutionnaire.Jusqu’en juillet 94, Collot semble être demeuré proche des robespierristes. Il appuya pleinement, toujours associé à Couthon, la mise au pas des sociétés sectionnaires au printemps,fut favorable à la fête de l’Être Suprême et ne se désolidarisa pas de Robespierre au moment de la loi de prairial. L‘évolution qui le conduisit à « lâcher » l’Incorruptible le 9 thermidor et à se placer dans le camp de ses ennemis semble avoir été brutale : elle s’explique mal. Elle a été diversement interprétée par les historiens, souvent sur des bases erronées, comme celle qui consiste à faire de Collot un proche des hébertistes désireux de les venger, ou un adversaire du déisme robespierriste, athée à la Vadier et déchristianisateur acharné. Or ces images de lui sont fausses, comme Michel Biard l’abien montré dans sa biographie. L’opinion la plus courante actuellement chez les historiens voit dans la rupture entreCollot et Robespierre le fruit d’une inquiétude sincère de la part du premier : Collot aurait craint de la part de l’Incorruptible,devant son isolement croissant, son retrait du gouvernement et sa campagne aux Jacobins annonciatrice de nouvelles exclusions, non pas une tentative de dictature mais une volonté trop marquée d’épurer le gouvernement en détruisant de nouvelles « factions »,où il pouvait craindre d’être compris à cause desmitraillades de Lyon. Bien que son cas n’ait probablement jamais été comparable, aux yeux de Robespierre, à celui des« proconsuls » corrompus comme Barras ou Tallien,cette inquiétude paraît vraisemblable. L’attaque de Robespierre contre Fouché, dont il se sentait solidaire dans l’affaire de la répression lyonnaise, l’aurait effrayé, puis le discours du 8 thermidor -et surtout ses conséquences le soir au Jacobins, l’aurait finalement décidé brutalement àbasculer dans le camp des ennemis de Robespierre. L’hypothèse paraît plausible. Il est certain que les robespierristes furent stupéfaits par le revirement de Collot, qu’ils n’attendaient pas, alors qu’ils se méfiaient probablement de plusieurs autres membres du Comité, notamment Carnot et Billaud. Les dernières paroles rapportées de Couthon, à la Conciergerie, flétrissent la « trahison » incompréhensible de leur ancien ami... IIILa fin d’un irréductibleCollot,président de la Convention le 9 thermidor, appuya fortement la légendede « Robespierre-tyran » et salua la chute de l’Incorruptible comme le salut de la patrie révolutionnaire. Mais il fut rapidement emporté par la vague de réaction thermidorienne, qu’iln’avait manifestement pas vue venir : dès le 15 fructidor, il quittait le Comité se Salut Public, mais lepremier pamphlet contre lui datait déjà d’une semaine. La Queue de Robespierre ou les Dangers de la liberté de la presse,publié par un ami de Tallien, Méhée de la Touche, le signalait comme un des plus dangereux anneaux de la « queue »du serpent robespierriste. Trois jours plus tard, Lecointre le dénonça à la Convention, en même temps que six autres membres des Comités.L’incident n’eut pas d’effet dans l’immédiat,mais lorsque Collot, qui commençait à s’alarmer du reflux du patriotisme et de la fraternité politique, révéla sans ambiguïté son attachement aux idéaux jacobins, les attaques se déchaînèrent. Le nouvel Orateur du peuple de Fréron,devenu ultra réactionnaire, multiplia les charges contre lui, etles dantonistes survivants se lancèrent dans la bataille.Legendre dénonça de nouveau Collot, en même temps que Billaud et Barère, à la Convention, et cette fois-ci obtint qu’une enquête soit ouverte sur leurs agissements. Les pamphlets commencèrent à répandre la légende noire : on vitpublier des descriptions du « féroce Collot, l’œil enflammé de sang, qui dicte ses arrêts de mort. C’est là(à Lyon) qu’au sortir d’une orgie, il ordonne le massacre d’un millier de Français avec le même sang-froid qu’il ordonnerait les apprêts d’un bal ou d’unfestin. » Des pétitionnaires lyonnais revinrent à labarre de l’Assemblée, et cette fois ils ne craignirent plus de mettre directement en cause « le cannibale Collot, qui afait assassiner des milliers de citoyens sans jugement ».Des petites émeutes se produisirent, on hurla sous ses fenêtreset il fut parfois attaqué dans la rue par la « jeunesse dorée » qui commençait la chasse aux Jacobins. Collot essaya de se défendre, et il le fit avec acharnement. Il publiades centaines de pages de justification, dont un texte desoixante douze pages d’ Eclaircissements nécessaires sur ce qui s’est passé à Lyon. Il rejetait une partie des responsabilités sur la Convention, mais ne reniait aucun de ses actes, pas même les mitraillades, ni la moindre des idées qu’ilavait toujours défendues. Sa dernière profession de foi publiée mérite d’être citée car elle exprime bien ce qu’étaitson état d’esprit à l’époque.« Ayez la franchise de déclarer que ceux qui se dévouèrent à faire exécuter des lois rigoureuses, pour sauver des milliers de patriotes menacés et proscrits, sont désignés à leur tour à la proscription et à la mort par d’implacables vengeances.Déclarez franchement que le partisan sincère et courageux de l’égalitédoit être sacrifié à de nouveaux projets. C’est à la finde la Révolution, morts ou vivants, que nous serons tous jugés,et cette fin sera, malgré vous, la République démocratique, n’en doutez pas. » Cen’était pas avec ce genre de proclamation que Collot risquait d’améliorer sa position... Finalement, la commission de vingt et un membres désignés par la Convention pour enquêter sur les cas des députés dénoncés conclut à la légitimité de l’accusation. Collot fut assigné à résidence jusqu’à son procès, qui eut lieu le 2 germinal An III en même temps que celui de Billaud et Barère. Les débats furent troublés par les émeutes populaires de germinal, qui réclamaient« du pain et la Constitution de 93 »... Ces événements conduisirent la Convention à un durcissement idéologique qui entraîna la condamnation des trois accusés à la déportation immédiate en Guyane. Emmené à Oléron, Collot fut embarqué à destination de Cayenne le 7 prairial. Entre temps, le soulèvement parisien des sections avait conduit la Convention, qui jugeait nécessaire de faire comprendre au peuple que les temps avaient définitivement changé,à vouloir faire des exemples et à renvoyer les trois déportés de germinal devant le tribunal... Mais le départ de la flotte eut lieu avant que la nouvelle décision parvienne à Oléron,sauvant la vie à Collot et à Billaud (Barère s’était enfui et ne fut pas déporté). Le répit fut de courte durée pour Collot. Enfermé au Collège de Cayenne, transformé en prison, il mourut peu de temps après d’une des fièvres qui ravageaient le pays. Il avait néanmoins eu le temps de recommencer son activité révolutionnaire, soulevantles Noirs grâce à la complicité de certaines autorités locales gagnées à sa cause, et convaincant le gouverneur de redistribuer des terres aux anciens esclaves tombés dans la misère...Sa mort mit fin à cette brève tentative de « révolutionner la Guyane », révélatrice de l’inépuisable élan révolutionnaire de l’homme de l’An II. Il avait malgré tout réussi à effrayer de si loin la Convention, qui jugea nécessaire de remplacer tous les fonctionnaires locaux qu’il avait pu influencer.
[1]Cette exclusion rend opaque tout un pan desa vie privée. Si sa correspondance permet de savoir qu’ilavait une compagne et des enfants, les dates du mariage et des naissances sont impossibles à établir, faute de documents d’étatcivil ; les comédiens, excommuniés, n’avaient pas accès aux sacrements, mariage et baptême.
[2] Père Duchesne n° 22
[3]Intitulées, dans l’ordre : De la Constitution, De la Nation, De la Loi, Du Roi, De la propriété,De la Religion, Des Contributions publiques, Des Tribunaux, De la Force armée, Des Droits de chaque citoyen et de ses devoirs ;De la Prospérité publique, Du Bonheur domestique.
[4] M. BIARD « L’Almanach du PèreGérard, un exemple de diffusion des idées jacobines »,Annales Historiques de la Révolution Française, janvier-mars1999&, p. 19-29.
[5]
R. CURRET, « Lyon n’est plus :le décret et la réalité. Les démolissions de Lyon (1794-1795) »
1793,l’année terrible à Lyon, Lyon 1993, p. 89-105.
D'aprés la contribution de © Philippe Royet 1996-2007 Notice écrite par Claudine Cavalier
