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Pierre DOLIVIER (ou Dollivier) (1746-après 1817)
[43 ans en 1789]
Né en 1746 à Nescher (Puy de Dôme), mort après 1817

Fils du notaire d’un petit village d’Auvergne, il reçut sans doute une bonne éducation, bien qu’on ne sache rien de ses premières années. En 1777, il était vicaire d’une petite paroisse de montagne, quand il se signala pour la première fois : à l’occasion de l’organisation, dans une paroisse voisine de la sienne, du culte d’un Saint Clair, prétendu thaumaturge, il dénonça dans un prêche le déplorable commerce que faisait l’Eglise autour du culte des faux saints. Le scandale fut assez grand pour qu’on réunît un synode diocésain qui le condamna : cité au conseil épiscopal, il répondit insolemment à l’évêque. On le chassa de son vicariat, à la grande consternation de ses paroissiens. Réintégré un peu plus tard, dans une autre paroisse, il se retrouva finalement curé de Mauchamps, près d’Etampes. Il y mena une vie tranquille pendant les premières années de la Révolution. Il suivit les débuts des changements avec intérêt, jusqu’à se mêler d’écrire : un petit essai parut en 88, La voix d’un citoyen sur la manière de former les Etats Généraux, ainsi qu’une Lettre d’un Curé du Baillage d’Etampes à ses Confrères et un Manifeste de quatorze Curés du Baillage d’Etampes. Dolivier réclamait la suppression des ordres et l’amélioration du statut du bas clergé. « Qu’il ne soit plus question d’ordres, tout alors se facilite, tout s’arrange de soi-même. Dès ce moment, l’intérêt commun devient un point central, autour duquel la nation s’arrondit, et tous les citoyens ne se voyant plus que sous le double rapport de réclamants de la loi et de responsables de la loi, s’efforcent de concourir à sa perfection. » Il essaya même de se faire entendre à l’assemblée électorale de son baillage, en faveur du vote par tête. Il ne fut guère écouté.

En 1790, il fit paraître Le Voeu national ou Système politique propre à organiser la Nation dans toutes ses parties. Sa brochure trouva écho auprès de Condorcet, qui en publia des extraits dans la Chronique de Paris. Dolivier y prenait parti pour la forme républicaine en France et préconisait le vote à haute voix. Après Varennes, il dénonça devant la Société Populaire d’Etampes la lâcheté de la Constituante et milita de nouveau pour la République. Il faillit à cette occasion être lynché par les royalistes.

En avril 1792  eut lieu à Etampes ce qu’on appela « l’affaire Simoneau » : Simoneau, riche tanneur, maire de la localité, fut massacré par la foule alors qu’il proclamait la loi martiale nouvellement votée par la Législative. Il était soupçonné d’être un accapareur et de soutenir la spéculation. La répression du pouvoir central fut violente. Pour en stigmatiser les excès, Dolivier rédigea une pétition qui fut signée par quarante citoyens d’Etampes. Le texte dépassait le cadre de l’affaire Simoneau : dénonçant l’ultralibéralisme économique de la Législative et ses méfaits, il prenait clairement parti pour la taxation des denrées : « Il est révoltant que l’homme riche et tout ce qui l’entoure, gens, chiens et chevaux, ne manquent de rien, dans leur oisiveté, et que ce qui ne gagne sa vie qu’à force de travail, hommes et bêtes, succombe sous le double fardeau de la peine et du jeûne. Je prétends donc que dans des circonstances, en temps de disette, la denrée alimentaire ne doit pas être abandonnée à une liberté indéfinie qui sert si mal le pauvre, mais qu’elle doit être tellement dispensée que chacun se ressente du fléau de la nature et que nul n’en soit accablé. » Dolivier allait plus loin encore, quand il rédigeait une apologie véhémente de la classe populaire et formulait, au nom du droit naturel à l’existence, une remise en cause radicale du droit de propriété et de l’obéissance à la loi. « La classe infime du peuple est bien plus près de la philosophie du droit, autrement dit de l’équité naturelle, que toutes les classes supérieures qui ne font que s’en éloigner progressivement. (...) Sans remonter aux véritables principes d’après lesquels la propriété peut et dit avoir lieu, il est certain que ceux qu’on appelle propriétaires ne le sont qu’à titre de bénéfice de la loi. La Nation seule est réellement propriétaire de son terrain. Or en supposant que la Nation ait pu et du admettre le mode qui existe pour les propriétés partielles et leur transmission, a-t-elle pu le faire tellement qu’elle se soit dépouillée de son droit de souveraineté sur les produits et a-t-elle pu tellement accorder de droits aux propriétaires qu’elle n’en ait laissé aucun à ceux qui ne le sont point, pas même ceux de l’imprescriptible nature ? »  Présenté aux jacobins le 29 avril, puis à la Législative le 1er mai, le texte ne rencontra aucun succès : son radicalisme faisait peur. Seul Robespierre, qui avait pris le parti des habitants d’Etampes, osa défendre Dolivier aux Jacobins, et publier sa pétition dans son journal, le Défenseur de la Constitution.

En novembre 1792, Dolivier se maria, sans renoncer à son sacerdoce. Il en profita pour organiser une petite manifestation civique, et prononcer un discours où il justifiait son acte, discours qu’il envoya aux Jacobins. Un peu plus tard, il le fit publier, d’abord tel quel, puis, sous le titre de Le triomphe des bonnes moeurs sur le faux honneur célibataire, remanié et accompagné de compléments touchant ses déboires politiques : il venait d’être élu juge au tribunal de district, mais cette élection se révélait incompatible avec sa prêtrise...

En juillet 1793, suite au débat sur la Constitution, Dolivier publia son oeuvre majeure : L’Essai sur la Justice primitive, pour servir de principe générateur au seul ordre social qui peut assurer à l’homme tous ses droits et tous les moyens de bonheur. Il espérait que ce texte d’une remarquable puissance trouverait des échos, et pourrait constituer le point de départ d’un journal formé des débats et des compléments qu’il aurait suscités chez ses lecteurs. Il se faisait des illusions, car l’Essai ne suscita que peu de réactions et le journal ne parut jamais, faute de rédacteurs.

Dolivier avait calqué son titre sur celui d’un essai récemment paru du grand philosophe anglais Samuel Godwin (1), An Enquiry Concerning Political Justice. Il imitait partiellement Godin dans son texte, mais sa pensée n’en était pas moins forte et originale. Il proposait une nouvelle théorie de la propriété, à la lumière d’une distinction entre propriété naturelle et propriété civile. « La propriété naturelle ne s’étend pas au-delà de la personne de chaque individu ; c’est le droit de jouir de son être et de ses facultés. La propriété civile est celle qui naît d’un droit commun et illimité devenu droit particulier et exclusif. » La propriété civile est « source intarissable de perversités et de malheurs pour les peuples », et doit être limitée pour permettre le développement universel de la propriété naturelle. Dolivier dénonçait l’incohérence entre la proclamation révolutionnaire des droits de l’homme et la permanence d’un système politique et social inégalitaire. « Se peut-il que cette violation criante des premiers, des plus réels droits de l’homme n’ait encore frappé personne ? Et nous osons parler de liberté, d’égalité ? Quel est donc le sens que nous attachons à ces mots-là ? Où peut-être la liberté quand le besoin, causé par un dénuement général, rend dépendant de tout ? Et où peut être l’égalité, quand les uns trouvent tout fait pour eux, et les autres tout à faire, pour m’exprimer plus exactement, quand tout est pour les uns et rien pour les autres ? » L’accès à l’égalité réelle supposait un bouleversement de la société autrement profond que celui réalisé jusqu’alors. Il nécessitait avant toute chose une loi agraire : « La terre, prise en général, doit être considérée comme le grand communal de la nature, où tous les êtres animés ont primitivement un droit indéfini sur les productions qu’il renferme. Chaque espèce d’animaux a son instinct qui le dirige : l’homme a de plus la raison avec laquelle il se crée un nouvel ordre de choses, qui est l’ordre social ; dans cet ordre social, le droit indéfini doit cesser, sans quoi la société ne pourrait subsister ; mais en échange chaque individu doit y trouver son droit de partage au grand communal. Nulle loi, nul pacte antérieur n’ont pu l’en dépouiller ; c’est sa légitime de rigueur, dont il a seul le droit de disposer. »

Dolivier proposait une structure concrète assez élaborée : la terre serait sous l’autorité des communes, qui procèderaient au partage pour attribuer à chaque famille un lot en usufruit, non transmissible. La propriété mobilière demeurerait transmissible.

« La justice sociale établit son empire sur deux principes immuables : le premier, que la terre est à tous en général et n’est à personne en particulier. Le second, que chacun a un droit exclusif au produit de son travail. Il suit de l’un que si la terre est à tous en général et n’est à personne en particulier, nul ne doit en posséder en propre, ou tous doivent avoir le même avantage ; de l’autre, que si chacun a un droit exclusif au produit de son travail, il doit être libre d’en disposer à son gré, moyennant toutefois que la chose publique n’en souffre pas. »

Dolivier continua de défendre ses idées tout au long de la Révolution. Fut-il lié avec Babeuf ? C’est possible, en tout cas son influence sur les idées du promoteur de la conspiration des Egaux est certaine : on retrouva dans les papiers de Babeuf l’ Essai sur la justice primitive, et le nom de Dolivier figurait sur la liste des futurs membres de l’assemblée provisoire qui devait gouverner après le coup d’Etat. Le 24 floréal an IV, un mandat d’arrêt fut lancé contre lui, comme complice de la conjuration. Mais il échappa aux poursuites, et obtint peu de temps après le poste d’histoire à l’école centrale de Versailles ; en l’an VIII, il fit paraître une nouvelle brochure : Sur les moyens d’arracher le République à ses pressants dangers et d’écarter les obstacles qui s’opposent à l’affermissement de ses destinées. Il y attaquait toujours la propriété au nom de la justice naturelle, mais proposait cette fois un système de transition : tout revenu supérieur à un certain plafond serait versé au trésor public, les fortunes récentes seraient confisquées, en même temps que serait mis en place un programme d’éradication de la misère fondé sur le droit au travail et à l’assistance. Il préconisait également une transparence absolue en matière de finances, la suppression des dépenses secrètes, et l’organisation de nouveaux lieus de réunion populaires. Il se croyait encore en l’An II...

A la fermeture de l’école centrale, Dolivier perdit son emploi : il ne publia plus rien qui ait survécu. En 1817, il était encore vivant puisqu’il figurait sur le tableau des pensionnaires de l’Etat, pour 267 francs. On perd sa trace ensuite.


[1] Godwin est une des grandes figures, injustement oubliées aujourd’hui, du libéralisme anglais au XVIIIème siècle, comme sa compagne Mary Wollstonecraft.


D'aprés la contribution de © Philippe Royet 1996-2007 Notice écrite par Claudine Cavalier révolution française