Montbrison 1771,
Fils d’un ingénieur des ponts et chaussées, il avait été éduqué selon les préceptes de l’Emile, par son père en personne. En 1789, à Clermont-Ferrand où il résidait, il s’engagea dans la garde nationale. L’année suivante, il partit pour les « Isles », rejoindre ses deux frères. Il participa aux troubles de la Martinique en 91, mais du côté des révolutionnaires, ce qui lui valut d’être arrêté et renvoyé en France. Il débarqua à Lorient en juillet 1791, et se retrouva sans ressources bien qu’il fût d’une famille aisée. Il s’enrôla dans l’armée, et servit dans le premier bataillon du Morbihan jusqu’en février 1792, où il fut désigné pour conduire à Paris un groupe de grenadiers du régiment de La Forêt, compromis eux aussi dans les troubles de Martinique. Il les défendit devant l’Assemblée, et auprès surtout des Jacobins : le 23 mars 92, il prononça en leur faveur un discours remarqué, où il dénonçait les menées contre-révolutionnaires du gouverneur de l’Ile, Damas, et du contre-amiral Béhague. Une semaine plus tard, il remonta à la tribune pour accabler cette fois-ci le roi et la reine, réclamant que celle-ci, « l’horreur de son sexe, l’horreur des français et le soutien des traître », fût renvoyée en Autriche. Son texte, trop outrancier pour le club, n’eut pas de succès, mais il le publia de son côté. Après avoir, selon ses dires, fait quelques heures de prison pour avoir déchiré une affiche contre les soldats de Châteauvieux, Leclerc partit pour l’armée du Rhin, où il remplit une mission d’espionnage mal déterminée. Il travailla un temps comme ambulancier dans les hôpitaux ambulants, puis se rendit à Lyon, fin 92, pour reprendre du service auprès de l’armée des Alpes. Lié avec Chalier, il se lança à fond dans l’activisme révolutionnaire auprès des clubs lyonnais. Ceux-ci, poussés par la grave crise économique consécutive à l’effondrement de l’industrie de la soie, militaient en faveur d’une armée révolutionnaire pour faire appliquer la loi sur le maximum des grains. Ils l’obtinrent du département en mai 93, et Leclerc monta à Paris, sans doute à la demande de Chalier, pour convaincre les sans-culottes parisiens d’aller dans le même sens. Il essaya de se faire entendre à la Commune, mais semble avoir été assez mal reçu. Il y dénonça l’inertie de la Montagne, et la malfaisance des députés envoyés à Lyon par la Convention pour apaiser les troubles (1). Il appelait à une justice populaire expéditive contre les traîtres, ce qui ne plut pas à tout le monde : à l’en croire, il fut attaqué sur le Pont-Neuf par des partisans des Girondins. Il fut membre du Comité insurrectionnel qui organisa le 31 mai et le 2 juin. Après la chute de la Gironde, il réclama à la Commune des mesures de police contre tous les suspects, et la mise à mort rapide des chefs girondins. Cet appel au meurtre fut rejeté avec horreur, et Leclerc fut désormais brouillé avec la Commune, comme l’étaient d’ailleurs les autres Enragés. Se rapprocha-t-il alors de Jacques Roux ? C’est probable, bien il l’ait nié plus tard. Il continua de militer pour la création d’une armée révolutionnaire, l’expulsion de la Convention de tous les « appelants (2)», des mesures de violence de plus en plus radicales. Il fut un des rares à oser défendre Roux auprès des Cordeliers, quand ceux-ci, sous la pression des Jacobins, renièrent le prêtre rouge pour ses attaques contre la nouvelle Constitution. Ce courage lui valut d’être expulsé du club en même temps que Roux.Après la mort de Marat, il fit paraître un journal se réclamant de lui, bien que l’Ami du peuple eût été un adversaire constant des Enragés. Il avait même déclaré quelques jours avant sa mort, dans le dernier numéro de son propre journal, qu’il considérait Leclerc comme « un fripon très adroit ». Leclerc ne craignit pourtant pas de faire imprimer, dès le 20 juillet, un nouvel Ami du peuple : il y prônait les plus grandes violences, dénonçait le « complot » des aristocrates et des riches comme la cause de la cherté des vivres. Il réclamait la peine de mort « contre tout homme qui, par une astuce criminelle, chercherait à soustraire aux perquisitions et à accumuler les denrées de première nécessité ; car celui-là doit être traité comme assassin et est réellement l’assassin du peuple, qui entasse dans son grenier des subsistances pour mettre à son gré le consommateur à contribution. » Il était appuyé par le Club des Républicaines Révolutionnaires, adeptes du culte populaire de Marat. Il est probable qu’il inspira une grande partie de leur action contre l’accaparement.Il mena sa campagne tout l’été, reprenant les appels à la violence de Marat, jusqu’à ses chiffres extravagants de victimes « nécessaires » : pour sa part, il estimait que 100 000 était un bon chiffre... A partir d’août, il attaqua ouvertement la Convention : « Peuple, as-tu à te plaindre de tes législateurs ? Tu leur as demandé la taxation de toutes les denrées de première nécessité. On te l’a refusée ; l’arrestation de tous les gens suspects, elle n’est pas décrétée ; l’exclusion des nobles et des prêtres de tous les emplois civils et militaires, on n’y a pas accédé. Cependant la patrie ne doit attendre ce salut que d’un ébranlement révolutionnaire qui, d’une extrémité de la République à l’autre, donne une secousse électrique à ses nombreux habitants. » Ces audaces lui valurent l’attention de Robespierre, qui le dénonça aux Jacobins sans craindre de recourir à la calomnie grossière : « un jeune homme qui prouve que la corruption peut entrer dans un jeune coeur. Il a des apparences séduisantes, un talent séducteur, c’est Leclerc, un ci-devant, le fils d’un noble. Il était à Lyon où il jouait le patriote, lorsqu’on y égorgea l’infortuné Chalier. Il fut en grande partie la cause de sa mort. Parti de là, où sa conduite l’avait rendu exécrable à tous les patriotes, il vint à Paris intriguer, mentir à la Convention ; il vint ici, suivi de quelques hommes imposteurs comme lui, qu’il sut rendre intéressants comme lui et qui sont maintenant dispersés ; il est associé à Jacques Roux, et ces deux hommes, dénoncés par Marat comme deux intrigants, deux émissaires de Coblenz ou de Pitt qui, pour mieux empoisonner les sources de la crédulité populaire, ont pris pour le séduire le nom de Marat. » Leclerc répondit dans son journal en défiant l’Incorruptible « de prouver une seule de ses accusations », et redoubla ses attaques, s’en prenant particulièrement à Danton. Robespierre répliqua par un coup bas : on vit paraître à la barre de la Convention Simone Evrard, la jeune compagne de Marat, pour protester contre les hommes qui défiguraient le souvenir de l’Ami du peuple dans des journaux. « Je vous dénonce en particulier deux hommes ; Jacques Roux et le nommé Leclerc, qui prétendent continuer ses feuilles patriotiques et faire parler son ombre pour outrager sa mémoire et tromper le peuple. » L’Incorruptible demanda que la pétition que présentait Simone Evrard, pétition dont il était l’auteur, soit insérée au Bulletin, et que les deux « écrivains mercenaires » fassent l’objet d’une enquête du Comité de Sûreté Générale. Quand Jacques Roux fut arrêté début septembre, la Commune nomma, à la demande des hébertistes, une commission spéciale pour recevoir les dénonciations contre lui, mais aussi contre Leclerc. Celui-ci ne se laissa pas intimider, et continua sa campagne de presse : il réclamait désormais non plus la Terreur, que le gouvernement venait de mettre en place, mais la mise en vigueur de la Constitution, c’est-à-dire le renouvellement de l’Assemblée et du gouvernement. Les Jacobins entreprirent d’en venir à bout, en même temps que des Républicaines Révolutionnaires, auxquelles il était lié. Le club fut fermé sous un prétexte peu plausible, sa présidente Claire Lacombe, qui était la maîtresse de Leclerc, emprisonnée. Leclerc lui-même s’enfuit après avoir épousé Pauline Léon et s’engagea de nouveau dans l’armée. Le Comité de Sûreté Générale le retrouva peu après, alors qu’il était en garnison à La Fère. Il fut arrêté avec sa femme le 14 germinal. On perd sa trace ensuite.