
Homme très instruit, du fait de sa formation ecclésiastique, le père de Marat, devenu en Suisse professeur de langues et dessinateur dans une fabrique d'indiennes, put faire faire des études à trois de ses enfants au collège de Neuchâtel. L'un de ces trois fut notre futur révolutionnaire.
Le jeune Jean-Paul quitta la Suisse dès l'âge de seize ans. C'est à Bordeaux qu'il commença sa carrière, comme précepteur des enfants d'un riche armateur de cette ville, M. Nayrac dont l'épouse était née en Suisse aussi.Il y resta trois ans. Certains de ses biographes soutiennent qu'il y aurait,pendant cette période, suivi les cours de la Faculté de Médecine.
Quoi qu'il en soit, trois ans plus tard, soit en 1762, il laissait Bordeaux pour Paris, où il allait vivre également trois ans. Mais, comme il l'écrivit lui-même plus tard, « l'envie de se soustraire aux dangers de la dissipation et de se former aux sciences », fit qu'il se décida àquitter aussi cette ville pour se rendre en Angleterre.
Il avait vingt-deux ans lorsqu'il mit le pied sur le sol britannique, et il est probable qu'au début il subsista en donnant, comme son père, des leçons de langues. Ce qui est certain, c'est qu'il s'employa à acquérir une somme importante de connaissances en littérature et en médecine. On peut ajouter que pendant les dix ans que dura son séjour, il ne s'intéressa pas qu'à la littératureet à la médecine, mais qu'il fut aussi un observateur de la situation sociale et politique de l'île. Aux alentours de 1770, il partit pour Newcastle où il exerça la profession de vétérinaire.
A la fin de 1772, il revint à Londres pour y ouvrir un cabinet de consultation médicale et y publier son Essai sur l'âme humaine. En 1774 fut publié à Londres, écrit en anglais, un de ses ouvrages les plus célèbres, Les chaînes de l'esclavage. En 1775, il y donna son Essay on Gleets, sur la blennorrhée, et, en 1776, un autre essai, sur la presbytie, An inquiry intoa singular Disease of Eyes. Le 30 juin 1775, il avait été fait docteur en médecine par l'université écossaise de Saint Andrew.
Fin 1776 ou début 1777 cependant, il s'embarquait pour la France et allait s'y fixer définitivement. Expliquant ses raisons, voici ce qu'il écrivait, le 20 novembre 1783 à son ami Roume de Saint-Laurent : « Après dix années passées à Londres et à Edimbourg à faire des recherches en tout genre, je revins à Paris. Plusieurs malades d'un rang distingué, abandonnés des médecins, et à qui je venais de rendre la santé, se joignirent à mes amis, et mirent tout en oeuvre pour me fixer dans la capitale. Je me laissai aller à leurs instances. Ils m'y avaient promis le bonheur ; je n'y ai trouvé qu'outrages, chagrins et tribulations. » (2)
Faut-il compter au nombre de ces « malades d'un rang distingué,abandonnés des médecins », la marquise de l'Aubespine, épouse du marquis de ce nom, descendant du duc de Sully, elle-même nièce du célèbre duc de Choiseul, ministre de Louis XV, à qui ses meilleurs médecins, ne donnaient plus vingt-quatre heures à vivre car elle était atteinte d'une maladie pulmonaire, lorsque sa famille fît appel à Marat et la sauva. La conséquence de ce résultat fut qu'il jouit bientôt d'une nombreuse et riche clientèle, et c'est sans doute grâce à la marquise ou à son entourage, qu'en juin 1777, il obtint le brevet de médecin des gardes du corps du comte d'Artois, frère deLouis XVI.
La position sociale de Marat à ce moment-là était plutôt aisée, ce qui lui permit de se lancer dans des expériences anatomiques, comme nous en informe d'ailleurs une lettre adressée à son ami anglais William Daly : « Si vous venez à Paris, vous me trouverez dans l'ancien logement où vous m'avez visité la dernière fois ; mais mon appartement est aujourd'hui plus commode, car j'y ai réuni deux autres grandes pièces que j'ai l'intention de destiner uniquement à la dissection. (...) Vous dites que vous n'aimez pas à voir d'innocents animaux déchirés par le scalpel ; mon coeur est aussi tendre que le vôtre, et je n'aime pas plus que vous à voir souffrir de pauvres créatures ; mais il serait impossible de comprendre les secrètes, étonnantes et inexplicables merveilles du corps humain, si l'on n'essayait pas de saisir la nature dans son oeuvre, et ce but ne saurait être atteint sans faire un peu de mal pour beaucoup de bien ; c'est seulement ainsi qu'on peut devenir le bienfaiteur de l'humanité. »
Les activités de Marat, ne se limitaient pas à la vivisection, car il fit des recherches, aussi, dans les domaines de l'électricité, du feu et de l'optique. En 1778, il consigna, le fruit de ses travaux dans un mémoire intitulé Découvertes sur le feu, l'électricité et la lumière, publié en1779. La même année 1778, il avait écrit un autre ouvrage, fruit d'un autre genre de recherches, le fameux Plan de législation criminelle, dans lequel,insoucieux de sa position sociale, il n'hésitait pas à s'attaquer énergiquementau système juridique en vigueur.
Dans la foulée, allaient se succéder : en 1780, les Recherches physiques sur le feu ; en 1782, les Recherches physiques sur l'électricité ;en 1784, un Mémoire sur l'électricité médicale (couronné le 6 août 1783 par l'Académie Royale des Sciences, de Rouen) et des Notions élémentaires d'optique ; en 1787, une Traduction nouvelle de l'optique de Newton,et enfin, en 1788, des Mémoires Académiques ou nouvelles découvertes surla lumière, relatives aux points les plus importants de l'optique.
Pendant cette période, Marat ne cessa d'entretenir des relations avec diverses personnalités scientifiques telles que L.A. d'Ambournay, Pilâtre de Rosier et Benjamin Franklin, etc.
En 1783 sa correspondance avec Roume de Saint-Laurent nous révèle que ce dernier espérait obtenir, pour son ami, la direction d'une Académie des Sciences espagnole. Il le présenta au comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne à la cour de France et des démarches furent entreprises. Les démarches n'aboutirent pas et on peut penser que n'y furent pas étrangères desinterventions étrangères.
Fin 1783, Marat n'était plus médecin des gardes du corps du comte d'Artois.On peut penser qu'il avait, de lui-même, renoncé à un brevet incompatible avec des offres de service à une cour étrangère. Mais, à peu près à la même époque, ses relations avec la famille de l'Aubespine prirent fin et sa riche clientèle se raréfia. La noblesse française ne devait pas apprécier outre mesure qu'un médecin à son service fût en même temps l'auteur d'un ouvrage subversif tel que Les Chaînes de l'esclavage. En dépit de cette baisse importante de ses revenus, Marat ne cessa cependant ni d'écrire ni de publier,comme nous l'avons vu, jusqu'en 1787.
Au mois de juillet 1788, il tomba si gravement malade qu'il fit son testamen tet institua son ami, le célèbre horloger Abraham Louis Bréguet, exécuteur de ses dernières volontés. Entre autres choses, celui-ci était chargé de faire don de ses notes et de ses manuscrits à l'Académie des Sciences. Un mois plus tard cependant, le ministre Loménie de Brienne annonçait, pour le 1er mai 1789, la convocation des Etats Généraux, et Marat, tout-à-coup, ressuscita. Voici ce qu'il écrivit plus tard sur cet événement : « ...j'étais au lit de la mort, lorsque un ami, le seul que j'avais voulu pour être le témoin de mes derniers moments, m'instruisit de la convocation des Etats Généraux :cette nouvelle fit sur moi une vive sensation, j'éprouvai une crise salutaire,mon courage se ranima, et le premier usage que j'en fis fut de donner à mes concitoyens un témoignage de mon dévouement ; je composai l'Offrande à la Patrie. »
Dès lors Marat se jeta corps et âme dans la Révolution et ne cessa plus de combattre pour elle, jusqu'au jour où il fût assassiné. Marat possédait une incroyable capacité de travail et son intégrité n'était égalée que par son manque absolu d'ambitions matérielles. Il fit montre aussi d'une témérité constante n'hésitant pas à dénoncer, dès la première heure, les agissements des personnages les plus puissants, comme, par exemple, Necker, ministre des finances, contre lequel il publia deux pamphlets, l'un de 69 pages, l'autre de 40.
Le 12 septembre 1789 parut le premier numéro de son journal Le Publiciste Parisien. Cinq jours plus tard, ce titre devenait L'Ami du Peuple. De 1789 à 1793, Marat fit paraître 914 numéros au moyen desquels il combattit sans relâche tout ce qui tentait de ralentir ou d'arrêter les progrès de cette Révolution qui a donné au monde Les droits et les devoirs de l'homme et du citoyen.
Souvent obligé de se cacher, de s'exiler même (en Angleterre, par exemple,où il s'enfuit en mars 1790 et resta trois mois), il n'en continuait pas moinsà composer avec opiniâtreté, la feuille qui devait lui valoir une popularité extraordinaire. Il n'est pas possible, dans un résumé aussi succinct, de donner une idée, même approximative, de son oeuvre politique ( plus de 10. 000pages ) (3), d'évoquer les péripéties de sa périlleuse existence ou de recenser les attaques dont il fut l'objet pendant la période qui va de 1789 à son assassinat en 1793. Contentons-nous de citer ces lignes,extraites d'un des pamphlets contre Necker, évoqués plus haut, qui a pour titre Dénonciation faite au Tribunal du public, par M. Marat, l'ami du peuple,contre M. Necker, premier ministre des finances : « Depuis que j'ai dénoncé M. Necker, le public est inondé d'une foule d'écrits où le premier ministre des finances est flagorné et où je suis impitoyablement déchiré par des vendeurs d'injures et de calomnies. Dans une guerre de ce genre, on sent trop le prodigieux avantage que doit avoir contre un homme réduit à travailler pour vivre, un homme qui a l'autorité en main, qui peut donner des places, etqui dispose d'une fortune de 14 à 15 millions. »
« Quoi qu'il en soit, mes principes sont connus, mes moeurs sont connues, mon genre de vie est connu : ainsi je ne m'abaisserai point à combattre de lâches assassins qui s'enfoncent dans les ténèbres pour me poignarder. Que l'homme honnête, qui a quelques reproches à me faire, se montre ; et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie de publier les preuves de mon déshonneur. »
« Comme ma plume a fait quelque sensation, les ennemis publics, qui sont les miens, ont répandu dans le monde qu'elle était vendue. Mais il suffit de jeter les yeux sur mes écrits, pour s'assurer que je suis peut-être le seul auteur depuis J.-J. [Jean-Jacques Rousseau], qui dût être à l'abri du soupçon.Et à qui, de grâce, serais-je vendu ? - Est-ce à l'Assemblée Nationale, contre laquelle je me suis élevé tant de fois, dont j'ai attaqué plusieurs décrets funestes, et que j'ai si souvent rappelée à ses devoirs ?- Est-ce à la couronne, dont j'ai toujours attaqué les odieuses usurpations, les redoutables prérogatives ? - Est-ce au ministère,que j'ai toujours donné pour l'éternel ennemi des peuples, et dont j'ai dénoncé les membres comme traîtres à la patrie ? - Est-ce aux princes, dont j'ai demandé que le faste scandaleux fût réprimé, les dépenses bornées aux simples revenus des apanages, et dont je demande que le procès soit fait auxcoupables ? - Est-ce au clergé, dont je n'ai cessé d'attaquer les débordements,les prétentions ridicules, et dont j'ai demandé que les biens fussent restitués aux pauvres ? - Est-ce à la noblesse, dont j'ai frondé les injustes prétentions, attaqué les privilèges iniques, dévoilé les perfides desseins ?- Est-ce aux parlements, dont j'ai relevé les projets ambitieux, les dangereuses maximes, les abus révoltants, et dont j'ai demandé la suppression ?- Est-ce aux financiers, aux déprédateurs, aux concussionnaires, aux sangsues de l'Etat, à qui j'ai demandé que la nation fît rendre gorge ?- Est-ce aux capitalistes, aux banquiers, aux agioteurs, que j'ai poursuivis comme des pestes publiques ? - Est-ce à la municipalité,dont j'ai découvert les vues secrètes, dévoilé les desseins dangereux, dénoncé les attentats, et qui m'a fait arrêter ? - Est-ce aux districts, dont j'ai attaqué l'alarmante composition, et proposé le besoin de réforme ?- Est-ce à la milice nationale, dont j'ai attaqué les sots procédés, et la sotte confiance dans des chefs suspects ? - Reste donc le peuple (4),dont j'ai constamment défendu les droits, et pour lequel mon zèle n'a point eu de bornes. Mais le peuple n'achète personne : et puis, pourquoi m'acheter ?Je lui suis tout acquis : me fera-t-on un crime de m'être donné ? »
« Hé ! pour qui me suis-je fait ces nuées de mortels ennemis ?pour le peuple ; ce pauvre peuple épuisé de misère, toujours vexé,toujours foulé, toujours opprimé, et qui n'eut jamais à donner ni places ni pensions. C'est pour avoir épousé sa cause que je suis en butte aux traits des méchants qui me persécutent, et que je suis dans les liens d'un décret de prise-de-corps, comme un malfaiteur. Mais je n'éprouve aucun regret ; ceque j'ai fait, je le ferais encore, si j'étais à commencer. Hommes vils, quine connaissez d'autres passions dans la vie que l'or, ne me demandez pas que lintérêt me pressait ; j'ai vengé l'humanité, je laisserai un nom, et le vôtre est fait pour périr. Je me flatte d'en avoir assez dit pour dégoûter les échos de cette calomnie, la seule qui eût pu porter coup à la cause que je défends. Quant aux autres, je laisse libre carrière à mes diffamateurs, et je ne perdrai pas, à les confondre, un temps que je dois à la patrie. »
On notera que cet écrit est du 18 janvier 1790. On peut supposer par là ce que Marat dut subir les années suivantes.
Au mois de septembre 1792, il fut élu député de Paris. Cette élection ne changea en rien sa façon de vivre. Dédaignant les mondanités, vivant en ascète,il ne s'occupa toujours que de combattre, soit à la tribune de l'Assemblée Nationale, soit à travers son journal, les ennemis de la République.
Les députés Girondins, dont il avait dénoncé les manoeuvres anti-révolutionnaires,le firent, sous des prétextes fallacieux, décréter d'accusation. Il risquait la guillotine. Son procès eut lieu le 24 avril 1793. Sa propre éloquence et la vérité des faits le firent déclarer non coupable. L'acquittement tourna au triomphe, et c'est porté sur les épaules de ses amis, au milieu d'une foule d'admirateurs, qu'il quitta le redoutable Tribunal Révolutionnaire.
Le 2 juin, la Convention votait la proscription des vingt-neuf députés dela Gironde. Certains d'entre eux se réfugièrent à Caen. Une des habitantes de cette ville noua des relations avec eux. Agée de vingt-cinq ans, fille d'un noble sans fortune, soeur d'un émigré qui servit au Royal-Bourbon et d'un autre qui, avec leur oncle, devait rejoindre en 1795 les troupes royalistes armées par l'Angleterre au débarquement de Quiberon, elle s'appelait Charlotte Corday.Probablement influencée par les proscrits Girondins réfugiés à Caen, elleprit, le 9 juillet, la diligence de Paris, dans le but d'y aller tuer Marat. Le 13, après avoir acheté un couteau, elle frappait à la porte du modeste logement, insistant pour voir l'ami du peuple « en personne », sous le prétexte de lui donner des informations sur les Girondins proscrits. Marat,qui souffrait d'un violent eczéma, cherchait quelque soulagement à ses intolérables démangeaisons en travaillant dans une baignoire. Tandis qu'il écrivait, sous sa dictée, les noms des bannis, elle le poignarda dans l'artère sous-clavière.Arrêtée, elle fut jugée et condamnée à mort le 17 juillet. Son exécution eut lieu le jour même.
Au milieu de la désolation générale des vrais républicains, Marat fut inhumé dans le jardin du couvent des Cordeliers. Le gouvernement fit graver sur sa tombe :
De nombreuses manifestations en son honneur se déroulèrent dans tout lepays ; David peignit son célèbre tableau représentant Marat mort, dans son bain. Cinquante-huit localités changèrent leur nom en celui de Marat, etc.
Le 21 septembre 1794, après qu'un huissier de la Convention eût lu le décret qui lui conférait l'immortalité, le corps de l'ami du peuple fut exhumé et placé au Panthéon, mais peu de temps après (8 février 1795), la réaction thermidorienne fit voter un autre décret stipulant que les honneurs du Panthéon ne pourraient être conférés à n'importe quel citoyen, que dix ans minimum après sa mort. Le cercueil de Marat fut donc expulsé et placé dans le cimetière contigu de Sainte-Geneviève. Quelques années plus tard, celui-ci était désaffecté.
Un inventaire des biens de Marat, ordonné après sa mort par la Commune de Paris, précise qu'outre ses meubles, et ses documents, il ne fut trouvé chez lui qu'un assignat de 25 sols. Sa compagne, Simone Evrard, et sa soeur, Albertine,vécurent ensemble dans une pauvreté proche de la misère. Elles gagnaient leur vie en confectionnant des aiguilles de montres.
Parmi ceux qui ont passé leur existence à défendre et à maintenir vivante la mémoire de grand révolutionnaire, il faut citer
François Chèvremont(1824-1907), qui s'intitulait « le bibliographe de Marat » et lui a consacré deux ouvrages capitaux. Collectionneur passionné, il a fait don, en 1898,
de sa précieuse collection à la British Library de Londres.
D'aprés la contribution de © Philippe Royet 1996-2007 Notice écrite par José Pons
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