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Jean-PaulRabaut Saint-Etienne, dit RABAUT ou RABAUD (1743-1793)
[46 ans en 1789]
Nîmes 1743-Paris 1793.
Fils du célèbre pasteur du Désert Paul Rabaut, il naquit au cœur de l’atmosphère
d’angoisse que connaissaient la plupart des protestants attachés à leur foi et passés à la clandestinité après l’édit de Fontainebleau qui interdisait en France la religion réformée :
sa naissance coïncide en effet avec le sommet de la seconde vague de persécutions du règne de Louis XV. Pour le protéger, son père l’envoya en Suisse dès son enfance, en 1749, à Lausanne où
l’accueillit Antoine Court, le grand réformateur du protestantisme français. Après quelques années de formation auprès du fils d’Antoine Court, Court de Gébelin, il entra au collège de Lausanne,
rejoint quelques années plus tard par ses deux frères, dont son père craignait qu’on ne les lui enlevât s’ils restaient en France. Mais en 1755, son père retira ses fils à Court de Gébelin, dont
les méthodes pédagogiques paraissent ne guère leur avoir réussi, et envoya Jean-Paul à Genève auprès d’un autre protestant français, Antoine Chiron. C’est à ce moment, pour échapper aux risques
que lui faisait courir la présence dans la ville du Résident de France, que la jeune garçon prit le pseudonyme de Saint-Etienne qui devait lui rester attaché même après la fin des persécutions,
tandis que ses frères, devenus ses « cousins », prenaient ceux de Pommier et Dupuis. Il fit d’excellentes études malgré les secousses inévitables et les changements de cachette que lui
imposaient sa position de clandestin et de fils d’un proscrit célèbre. Suivi et soutenu de loin par son père qui, du milieu « des bois et des déserts » où il se cachait, poursuivait une
inlassable correspondance avec les divers protecteurs de ses enfants et avec ceux-ci, il parvint à poursuivre ses classes en philosophie puis en théologie. En 1761, il rentra en France, et fit
ses débuts de prédicateur à Nîmes sous la direction de Paul Rabaut, avant de repartir brièvement à Lausanne en 1764 pour y recevoir sa consécration comme pasteur. De retour dans sa ville natale,
il seconda son père dans la direction de l’Eglise. Il devint rapidement un prédicateur très admiré, mais se heurta, comme son père, à l’autorité puissante des synodes qu‘il critiqua pour
leur « anarchie » et leurs tendances « politiques » trop marquées à son goût. Favorable à une simplification du dogme protestant et à une libéralisation de la doctrine susceptible de favoriser l’accès des fidèles à la théologie, il ne parvint jamais à imposer ses vues. Il souhaitait
également davantage de tolérance au sein même du protestantisme, ainsi qu’envers les catholiques avec qui il espérait que des rapports de bonne entente pourraient se renouer.
Malgré l’atténuation partielle des persécutions et le développement d’un courant de sympathie croissante à l’égard des protestants,
l’état d’exception les concernant demeurait catastrophique, et il constitua l’occasion des premières prises de position politiques de Rabaut : en 1779, celui-ci publia en Hollande
un roman, Le Vieux Cévenol., où il dépeignait les atrocités de la répression anti-protestante en France et ses conséquences toujours actuelles qui pesaient si lourdement sur la vie des
fidèles. Le livre lui valut la célébrité, et en 1785 il fut délégué à Paris par les consistoires du midi pour plaider la cause protestante auprès du pouvoir central, qui commençait à manifester
envers elle quelque bonne volonté depuis le ministère de Turgot. Bien que voyageant sous un faux prétexte (des démarches pour l’édition d’un ouvrage savant sur les origines de la mythologie grecque),
il échappa de peu aux griffes de Breteuil qui interdit son séjour à Paris, mais la protection de La Fayette le tira d’affaire. Le marquis le présenta à Malesherbes et à Lacretelle, ce qui lui permit
de prendre une part importante à l’élaboration de l’édit de Tolérance. En novembre 87, il devint possible aux protestants d’acquérir un état-civil sans abjurer : mais le texte final déçut Rabaut,
qui avait placé de trop candides espoirs dans la volonté d’innovation du pouvoir royal : il n’accordait à ses coreligionnaires que le strict minimum en matière d’état civil, et continuait de leur
interdire rigoureusement l’accès au commerce, aux offices et à la plupart des professions. Rabaut ne se découragea pas pour autant, et à la veille de la Révolution il était engagé dans de nouvelles
démarches visant à faire réformer l’édit.Attentif aux mouvements nationaux
et à l’évolution de la situation politique du royaume, il publia dès l’annonce de la réunion des États Généraux des Considérations sur les intérêts du Tiers Etat adressées au peuple de province rappelant le rôle
prédominant que celui-ci devait naturellement jouer dans la réforme du royaume. « Souvenez-vous que vous êtes la nation, écrivait-il, et que c’est vous par conséquent que votre roi interroge. Connaissez
votre dignité et voyez quelle est la place que vous tenez dans un Etat qui en tient lui-même une si grande dans le monde! ». Ce langage lui valut d’être élu aux Etats Généraux par le Tiers Etat de Nîmes.
D’abord favorable à la conciliation avec les ordres privilégiés, il fit partie de la délégation du Tiers qui tenta de les rallier le 19 mai. Il fut ensuite membre de divers comités de l’Assemblée
devenue Constituante, et contribua grandement, aux côtés de l’abbé Grégoire, à l’accès des protestants et surtout des Juifs aux droits civiques. Le 23 août, lors des débats sur la liberté de culte, il se
signala par un discours brillant où il réclamait le plein accès au droit de tous les hommes quel que soit leur religion ; surtout, en révolutionnaire véritable, il dénonçait les limites de l’édit
de 1787 comme fondées sur une notion obsolète, la tolérance, à laquelle il substituait la liberté. « Mais Messieurs, ce n’est même pas la
tolérance que je réclame : c’est la liberté! La tolérance! Le support! Le pardon! La clémence! Idées souverainement injustes envers des dissidents tant qu’il sera vrai que la différence de religion, que
la différence d’opinion n’est pas un crime. La tolérance! Je demande que (ce mot) soir proscrit à son tour (après celui d’intolérance NDR) et il le sera, ce mot injuste qui ne nous présente que comme des
citoyens dignes de pitié, comme des coupables auxquels on pardonne, ceux que le hasard et souvent l’éducation ont amenés à penser d’une autre manière que vous (…). Je demande donc pour tous les
non catholiques ce que vous demandez pour vous : l’égalité des droits, la liberté : la liberté de leur religion, la liberté de leur culte, la liberté de la célébrer dans des maisons consacrées à cet objet
; la certitude de n’être pas plus troublés dans leur religion que vous ne l’êtes dans la vôtre et l’assurance parfaite d’être protégés comme vous, autant que vous et de la même manière que vous par la
commune loi. » Rabaut profita de sa revendication pour solliciter que les juifs, victimes par excellence de l‘intolérance
religieuse en France, bénéficient d‘une mention spéciale qui leur assure l‘entière plénitude des droits, qui n’étaient dus que depuis trop longtemps à « ce peuple arraché de l’Asie, toujours errant,
toujours proscrit, toujours persécuté depuis près de dix-huit siècles, qui prendrait nos moeurs et nos usages, si par nos lois il était incorporé avec nous, et auquel nous ne devons point reprocher sa morale,
parce qu’elle est le fruit de notre propre barbarie et de l’humiliation à laquelle nous l’avons si injustement condamné ! » Il ne fut pas entendu, pas plus qu’il ne parvint à imposer sa rédaction
de l’article X des droits, qui stipulait que « Tout homme est libre dans ses opinions, tout citoyen a le droit de professer librement son culte et nul ne peut être inquiété à cause de sa religion.
L’Assemblée préféra une rédaction plus frileuse et qui soumettait la liberté de culte au respect de l’ordre public. Sur le plan politique,
Rabaut se révéla conservateur avec une certaine modération. Il défendit la liberté de la presse avec la même âpreté qu’il l’avait fait pour la liberté des cultes, soulignant avec force les dangers d’une
limitation du droit d’expression : « Placer à côté de la liberté de la presse les bornes qu’on voudrait y mettre, ce serait faire une déclaration des devoirs au lieu d’une déclaration des droits.
La servitude est une contagion : craignons qu’elle ne se communique partout avec rapidité, si nous l’implantons dans une seule de nos institutions! »
En tant que membre du Comité de Constitution, il fut fermement attaché à la monarchie, favorable à un exécutif fort et partisan du suffrage censitaire, mais au sein
d‘une chambre unique et soumise uniquement au veto suspensif du roi. Très conservateur sur le plan social, il protesta contre la formule inventée par Robespierre, Liberté, Egalité, Fraternité, et réclama,
en vain, que lui fut substituée sur les drapeaux de la garde nationale celle de Liberté Egalité Propriété. Membre des Jacobins depuis l’origine du club, il suivit les Feuillants lors de leur scission de
juillet 91, tout en mettant en garde ses commettants contre les réclamations d’une révision de la Constitution dans un sens démocratique. Néanmoins, il finit en septembre par accepter les propositions de
conciliation des Jacobins et par regagner le club de la rue Saint-Honoré. La qualité et la régularité de ses travaux lui valurent l’admiration de l’Assemblée, qui l’élut son président le 14 mars 1790.
Le chemin parcouru depuis le Désert et le ministère clandestin jusqu’au siège de président était long, il avait été difficile, et c’est avec une fierté et une émotion légitimes que Rabaut put écrire à son
père : « Mon père, le président de l’Assemblée nationale est à vos pieds ». Ce chemin n’était pas achevé : l’élection suscita l’indignation des milieux catholiques, des placards injurieux, des
pamphlets malveillants, et même le lynchage, à Nîmes, de quatre protestants par des catholiques en matière de « représailles »… Rabaut supporta avec fermeté attaques et calomnies, et soutint
les mesures d’apaisement prises par la municipalité nîmoise. En parallèle avec ses occupations politiques, le journalisme l’occupa également et il fut un des principaux rédacteurs
de la Feuille Villageoise de Cerutti, organe modéré, simple et didactique, destiné à diffuser dans les campagnes les nouveaux principes politiques et sociaux.
Durant la Législative, il refusa le poste d’administrateur du département du Gard, pour poursuivre sa tâche de journaliste et y ajouter celle d‘historien, tenant
le bulletin politique de l’Assemblée pour le Moniteur, écrivant dans la Chronique de Condorcet et faisant paraître un Précis de l’Histoire de la Révolution, relation des délibérations de la Constituante,
terne mais fidèle et non sans finesse d’analyse. Son récit le révèle indéfectiblement fidèle à la personne de Louis XVI et à l’institution monarchique perçue comme la nature organique de l‘Etat, virulent
envers l’égoïsme des privilégiés et particulièrement de la noblesse, soucieux de glorifier la Révolution, fruit de la diffusion des Lumières, mais aussi de la clore en célébrant l’ouvrage de la Constituante
comme destiné à durer des siècles et à façonner pour les générations futures le destin de la France et même de l’Europe. Mais Rabaut devait évoluer
très rapidement pendant la session de la Législative, sans doute sous l’influence des cercles girondins auxquels il se joignit : favorable à la paix pendant la Constituante, il passa bientôt à l’apologie de
la guerre de conquête, se découvrit soudain républicain, plein de haine pour le roi qu’il avait jusqu’alors toujours défendu, et finit par adhérer à la déclaration de Garat publiée par le Patriote Français
le 2 août 1792 : « J ‘ai juré de maintenir la liberté, l’égalité et de mourir en les défendant ; j’ai juré surtout une haine immortelle au roi et à la royauté : c’est ma profession de foi
civile. » Élu par l’Aube à la Convention, apparemment contre sa volonté, il se retrouva tout naturellement aux côtés de la Gironde dès les premiers jours de
la session, élu secrétaire de l’Assemblée aux côtés de Condorcet, Brissot et Vergniaud. Il tenta d’abord de jouer un rôle modérateur dans le conflit entre Paris et les départements, appelant dans la Chronique
ces derniers à ne jamais dissocier leur sort de celui de la capitale : « Paris est votre patrie, tous ses enfants sont vos frères, vos parents, vos amis, car la plupart sont nés loin des murs de Paris ;
ils sont sortis de votre sein. Il n’y a pas plusieurs Frances ; il ne peut y avoir plusieurs républiques françaises. » Mais là encore, il ne tarda pas à changer d’avis et à se rallier aux
thèses de la Gironde sur la nécessité d’affaiblir la capitale au profit de la province. Au cours du procès de Louis XVI, auquel il se déclara défavorable en refusant à l‘Assemblée le droit de se constituer
en tribunal, il vota pour la réclusion, pour l’appel au peuple et pour le sursis. Il paraît ensuite avoir été assez vite dépassé par les événements : il fut pourtant élu président de la Convention le 23
janvier 1793, mais ne parvint à imposer aucune autorité.Il vota pour le décret d’accusation de Marat, tout en exposant des idées sociales
et économiques soudain proches de celles des Montagnards. En janvier 93, il écrivit dans La Chronique, sous la rubrique « Égalité » nouvellement ouverte par Condorcet, des articles qui
constituaient une forte dénonciation des injustices économiques et sociales. « L’égalité politique établie, les pauvres sentent bientôt qu’elle est affaiblie par l’inégalité des fortunes.(…) La nation
se trouve divisée en deux classes. Le peuple finit par n’être plus rien, si même il ne devient de la populace, de la canaille. Alors le gouvernement démocratique est détruit, la république n’existe plus,
c’est l’aristocratie. » Il préconisait une limitation des fortunes, des lois égalitaires en matière d’héritage, et la mise en place d’un impôt progressif favorable aux moins aisés. Ces propos lui
valurent une polémique avec Roederer, qui l’accusa de « violer la liberté et la propriété » : il répliqua par des affirmations plus radicales encore, au point qu’Alphonse Aulard a pu les rapprocher
de celles de l’Enragé Varlet. Faut-il y voir de la démagogie, à situer dans le contexte de la lutte contre la Montagne à laquelle il s’agissait de couper l’herbe sous le pied, ou des convictions sincères nées
de l’évolution de ce conservateur au contact des réalités révolutionnaires ? Il est difficile de trancher, mais la grande honnêteté intellectuelle de Rabaut fait pencher en faveur de la seconde hypothèse.
Rabaut lia jusqu’à la fin son action et son sort à ceux des Girondins : le 20 mai 93, il fut élu membre de la Commission des Douze, signa l’ordre
d’arrestation d’Hébert et de Dobsent, et le 31 mai, présenta devant la Convention le rapport sur les activités de la Commission. Interrompu par les huées des tribunes et les cris de la gauche, il ne put
achever sa lecture mais fit face avec courage à ses adversaires : il concluait du reste lui-même à la suppression de la Commission car il la jugeait (un peu tard) cause de dangereuses dissensions.
Mais le 2 juin, il fut décrété d’arrestation avec les Girondins, s’enfuit et se cacha à Versailles. Saint-Just essaya de le protéger dans son rapport du 9 juillet, en le dissociant des meneurs fédéralistes
et en demandant qu‘il soit rappelé à l‘Assemblée, mais ce fut en vain. Depuis sa retraite, Rabaut essaya comme ses collègues proscrits de soulever contre la Convention son département, le Gard, en l’exhortant
par lettre l’insurrection contre Paris. Le 28 juillet, il fut déclaré traître à la patrie et rebelle et mis hors la loi. Après le procès des Girondins, devant le sort qui attendait son mari, sa femme se suicida. Il lui survécut peu de temps. Découvert par hasard lors d‘une perquisition qui ne le concernait pas, il fut arrêté et mis hors la loi. Emprisonné à la Conciergerie, il ne se départit ni de
son courage, ni de son altruisme : il occupa ses derniers jours à obtenir la révision du cas d’un autre détenu emprisonné par erreur. Le 5 décembre, il fut guillotiné sans procès.
D'aprés la contribution de © Philippe Royet 1996-2007
