Accueil > Nos outils pédagogiques > Pour le Lycée > Dans la presse : la voix des Enragés.

Version imprimable de cet article Version imprimable

Dans la presse : la voix des Enragés.

mercredi 11 mars 2026

Nous publions ci-après, un choix de textes référencés et contextualisés proposés par notre vice-président Bernard Vandeplas.

« Il me semble, aujourd’hui, dit-il, qu’il est nécessaire de faire connaître à nos lecteurs, ces hommes, oubliés, et parfois incompris et leur engagement dans le débat et les luttes politiques en faveur des plus faibles.

La lecture de la presse qui demeure toujours libre en cette année 1793 nous permet de comprendre les enjeux de cette période majeure de l’Histoire de France et au-delà celle des plus humbles de part le monde qui luttent pour leur survie.

J’ai donc choisi ces textes, car il m’a paru important de comprendre les enjeux des luttes du passé en gardant à l’esprit l’objectivité nécessaire pour enrichir notre connaissance de cette période historique au regard des évènements du présent. »

Bernard Vandeplas, docteur en histoire contemporaine, professeur d’histoire en lycée retraité.

« L’Ami du peuple de Leclerc », du 8 août 1793 prend l’offensive.

Jean-Théophile Leclerc prend le relais de la rédaction du journal de Marat. On le range parmi ceux que l’on désignera, avec Jacques Roux, « les Enragés ». L’année 1793 est marquée, par la faim. Celle-ci touche principalement les plus pauvres, dans les villes et les campagnes. Dans son journal « L’Ami du peuple » il se fait le porte parole des plus démunis. « Guerre aux accapareurs » est le mot d’ordre, (avec Jacques Roux), et au-delà de celui-ci, en réalité c’est le gouvernement qu’il cherche à atteindre. Pour lui, le gouvernement ne va pas assez vite, et ne prend pas les mesures nécessaires pour combattre les plus riches qui profitent de la situation.

Leclerc écrit ainsi dans ce numéro  :

« Nos maux s’accroissent ; nos ennemis extérieurs s’avancent (nous sommes en guerre contre une grande partie de l’Europe monarchique) ; ceux de l’intérieur s’unissent ; les accapareurs nous ronge ; les agioteurs nous ruinent ; les intrigants nous trompent ; les ambitieux nous perdent ; les modérés nous bercent, les phraseurs nous égarent, les patriotes se déchirent et les pilotes du vaisseau, éternellement en division, plus occupés de leurs dissensions particulièrement que du gouvernail, le laissent au gré des vents, flotter sans boussole et sans guide.

Portrait de Marat, l’Ami du Peuple

Législateurs ! Avez-vous à vous plaindre du peuple ? Vous lui avez dit que vous ne pouviez pas sauver la patrie sans lui, il a prêté son bras ; qu’il était temps de se lever, et il l’a fait ; que les Brissotins (les partisans de Brissot, Girondin) entravaient vos opérations, et il les a écrasés.

Peuple ! As-tu à te plaindre de tes législateurs ? Tu leur as demandé la taxation de toutes les denrées de première nécessité ; on te l’a refusée ; l’arrestation de tous les gens suspects, elle n’est pas décrétée ; l’exclusion des nobles et des prêtres de tous les emplois civils et militaires, on n’y a pas accédé.

Cependant la patrie ne doit attendre son salut qui d’un ébranlement révolutionnaire qui, d’une extrémité de la république à l’autre, donne une secousse électrique à ses nombreux habitants. De quelle circonstance pourra naître ce mouvement spontané [1]… ».

Jacques Roux : Contre les profiteurs, pour le peuple, rien que pour le peuple

Jacques Roux, l’autre leader des enragés (avec Leclerc), poursuit sa lutte dans le journal « Le Publiciste de la République »,

Conscient des malheurs des plus pauvres, celui-ci prend sa plume incisive contre ceux au gouvernement qui ne font pas le nécessaire pour soulager les souffrances du peuple en cette année 1793. 

Dans le numéro du 8 août 1793, Jacques Roux est catégorique ; il préconise des solutions radicales contre les profiteurs de la Révolution. Le peuple doit réagir avec les députés les « plus purs ». Il appelle le peuple révolutionnaire est appelé à reprendre la parole et la rue pour faire entendre ses revendications, ses droits à vivre .

« Peuple, jusqu’à quand fermeras-tu les yeux à la lumière ? Tu as eu en horreur les prêtres, et c’est avec raison, car ils ne cessent d’abrutir les hommes pour mieux les dépouiller et les enchaîner. Tu as en horreur les nobles, et c’est avec raison, parce qu’ils foulaient aux pieds leurs vassaux et exerçaient des vols, des concussions au nom du despotisme et de la loi sans contribuer aux charges publiques ; et tu souffres à tes côtés les banquiers qui sont des mangeurs d’hommes, les banquiers dont la plume, trempée dans le fiel, calomnie, dans toutes les parties du monde, notre révolution ; les banquiers dont le luxe impudent insulté au courage et à la vertu des républicains. Ah ! réfléchis, peuple trop longtemps abusé, que les banquiers commandent à leur gré l’abondance ou la famine ; que d’un courrier à l’autre ils mettent nos armées à diète et à l’agonie ; qu’ils accaparent le numéraire, les subsistances, les assignats ; que de tout temps ils ont englouti les fortunes publiques et individuelles, qu’ils ont ruiné une infinité des familles par des banqueroutes frauduleuses ; tu te convaincra de la nécessité d’anéantir cette secte carnivore qui dépeuple la terre par le poison lent de l’agiotage.

Je t’exhorte aussi à scruter les fortunes individuelles. Ceux qui se sont enrichis depuis la révolution, à une époque où les bons citoyens ont fait tant de sacrifices, où ils se sont ruinés, ceux-ci sont, à coup sûr, des égoïstes, des frappons, des conte révolutionnaires…

On peut assurer qu’ils sont les amis des rois, les protecteurs de la tyrannie, les oppresseurs du peuple et les bourreaux de la république.

Ainsi, tu dois faire dégorger tous ces mauvais citoyens qui ont acquis des domaines immenses depuis quatre ans, ces égoïstes qui ont profité des malheurs publics pour s’enrichir, ces députés qui, avant leur élévation inopinée à l’aréopage, n’avaient pas un écu par jour à dépenser et qui sont aujourd’hui de gros propriétaires, ces députés qui exerçaient l’état de boucher dans des rues fétides et qu occupent maintenant des appartements lambrissés (allusion à Legendre un boucher devenu député à la Convention), ces députés qui, avant de parcourir la Savoie et la Belgique, prenaient leurs repas dans de petites hôtellerie et qui ont aujourd’hui table ouverte, qui fréquentent les spectacles, entretiennent des catins et ont à leur solde des panégyristes (allusion à certains députés qui profitent de leurs positions… mais pas tous … heureusement !), ces députés, enfin, qui, après avoir accaparé la confiance du peuple ont fini par sucer jusqu’à la dernière goutte de son sang…

Vous qui avez sacrifié à votre insatiable cupidité, la fortune, la liberté, la vie des citoyens, on vous traitera en rebelles, on vous placera sous la glaive de la guillotine. Avoir de l’indulgence pour les traites, pour les accapareurs, c’est se déclarer les partisans de l’agiotage et des concussion ; c’est assassiner la société… ».

Le Père Duchesne contre la faim.

Journal Père Duchesne

L’hiver 1793 est certainement l’hiver le plus terrible avec celui de 1795 de la période révolutionnaire. Les pauvres souffrent considérablement des conséquences de celui-ci. Le peuple est affamé. Le Père Duchesne tonne contre les profiteurs. Le numéro 289 du journal qui est peut-être le plus lue de la Révolution nous fait part de la situation en cette année 1793. Que nous dit-il ?

« Comment, tonnerre de dieu, nous remettrons pas à la raison les riches, ces égoïstes infâmes, ces accapareurs, tous ces scélérats qui affament le peuple ! Partout le peuple souffre, languit, se désespère. On se fout des décrets de la Convention. Depuis qu’elle a fixé le prix du grain, les propriétaires, les gros fermiers enterrent nos subsistances, et les font disparaître pour les vendre à nos ennemis. Depuis le décret contre les accapareurs, les marchands manufacturiers, les trafiquants vident leurs magasins, sans qu’on sache ce que deviennent leurs marchandises. C’est donc en parti-pris de nous faire périr de froid et de faim. Il faut donc, foutre, que la République soit bien avantageuse aux sans-culottes, puisque les riches font tant d’efforts pour la détruire ! Qui, nous sommes mille contre un, et nous nous laisserons lier et carotter par une poignée de frappons qu’il ne tient qu’à nous de faire rentrer cent pieds sous terre ! J’entends toujours prêcher le respect pour les propriétés ; cela est bel et bon. Mais la première propriété, n’est-ce pas l’existence ? Est-il une autorité dans le monde qui puisse nous la ravir ? La terre, comme l’air et l’eau, apportent à tous les hommes. Les riches ne doivent-ils pas être satisfait d’avoir les trois-quart et demi du gâteau, et veulent-ils empêcher les pauvres de glaner, lorsqu’ils ont fait, de si bonnes moissons ? Encore une fois, ventre affamé n’a point d’oreilles. Affameurs du peuple, craignez son désespoir…

Où est donc cette armée révolutionnaire qui devait marcher dans tous les départements avec la sainte guillotine, pour purger la république des accapareurs, des traitres, des conspirateurs ? N’aurait-elle pas dû, foutre, être formée le même jour que la Convention l’a décrétée ? D’où vient donc cette lenteur à exécuter les mesures les plus salutaires ? Ah, foutre, si las sans-culottes étaient aussi agissants que les aristocrates, la France serait bientôt balayée de tous les scélérats qu’elle renferme…Il faut pourtant en finir, foutre. La misère est à son comble. Nos subsistances sont entre les mains des contre-révolutionnaires. Dans tous les départements, les sans-culottes languissent. Eh bien, foutre, que les sans-culottes se lèvent ; qu’ils s’emparent de tous les propriétaires, des gros fermiers accapareurs, qu’ils les menacent de leur faire perdre à eux-mêmes le goût du pain, si la disette continue. Bientôt, foutre, le blé abondera dans les marchés et nous vivrons, foutre ». Décrétée le 5 septembre 1793, l’armée révolutionnaire sera créé. Danton puis Robespierre avaient tentés en avril et en Mai 1793 de crée cette armée révolutionnaire sous la pression des sections parisiennes, mais la Convention n’avait pas pris en compte ses revendications. Durant plusieurs semaines cette armée restera inactive. Le Comité de Salut Public prendra les mesures nécessaires pour que cette lenteur, cette inaction cesse. »

Extrait du « Le révolutionnaire », n°1, du 18 brumaire an II

À propos de l’armée révolutionnaire

Nous avons vu dans un texte du « Père Duchesne » (numéro 289), que celui-ci réclamait de toute urgence la création d’une armée révolutionnaire, capable de contraindre les accapareurs à alimenter les marchés, pour que le peuple puisse enfin se nourrir.

Cette armée mise en place en septembre 1793 ne sera opérationnelle que quelques semaines plus tard. Le texte (extrait du journal « Le révolutionnaire, n°1, du 18 brumaire), qui suit nous montre l’enthousiasme que cette armée suscite.

« Les voilà donc enfin ces légions terribles qui vont poursuivre, jusque dans leurs derniers retranchements, tous nos ennemis du dedans ! Tremblez, oui tremblez, vous tous que l’Egalité tue, qui regardez la liberté et la République comme des chimères ; tremblez, sangsues publiques, qui élevez des fortunes colossales sur les besoins et les aliments du peuple. Jusqu’ici vous avez éludé la loi, échappé, sinon à l’opinion, du mois aux recherches des magistrats. Jusqu’ici vous avez cru que le nombre des coupables amènerait l’impunité. Mais le nombre des victimes qui souffrent est infiniment plus grand ; et il ne sera pas dit que vingt trois millions d’hommes serviront à engraisser un million. La voyez-vous, cette armée révolutionnaire pénétrer dans vos magasins, renverser d’un souffle ces amas sacrilèges de denrées et d’objets les plus nécessaires à la vie, ramener dans les marchés la joie et l’abondance ?

[…] Ô vous, qui vous dévouez à ce périlleux et sublime ministère, vous qui allez vous enrôler sous les drapeaux du Sans-Culottisme, et former ces nouvelles Légions ; vous, l’effroi de l’aristocratie, l’espoir des vrais Républicains, vous, nos Défenseurs, nos Frères et nos Amis, ne frustrez pas notre attente…

Parcourez d’un pas ferme la carrière qui s’ouvre devant vous. Le Bonnet rouge en tête, la Pique en main, le Poignard au côté, jurez, sur l’Autel de la Patrie, de ne vous reposerez que lorsqu’elle aura triomphé de tous ses ennemis. Prouvez par des faits… la justice céleste1 ».

Cette armée sera globalement inefficace, les « accapareurs » s’arrangeront pour mettre à l’abri les grains et autres marchandises, si bien que les réquisitions resterons souvent piètre. Cette armée sera dissoute quelque mois après sa création. Cette armée n’a été qu’un espoir pour les plus pauvres ! »


[1Choix du texte dans l’ouvrage de Gérard Walter, « La Révolution française vue par les journaux », édition Tardy, Paris, 1948.