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L’ouverture des archives de Moscou ou d’ailleurs et la responsabilité de l’historien

vendredi 13 février 2026

L’ouverture et la mise à disposition de tout à chacun et des réseaux sociaux des éléments d’un dossier de justice aux États-Unis, sans précaution ni travail sérieux d’appropriation pose un véritable défi démocratique aux citoyens que nous sommes .... La lumière ainsi faite finit par rendre aveugle et ouvre la voix à toutes les formes de complotisme contre la démocratie.
Aussi, nous avons décidé de publier une interview déjà ancienne de l’Historien Michel Vovelle qu’il a accordée à l’hebdomadaire « Regards » dans les années 90 au moment de l’ouverture des archives de Moscou.
L’exposé de notre ami regretté offre l’occasion de réflexion méthodologique à propos du travail et de la responsabilité de l’historien

Introduction par le Président de l’ARBR

Les mots ….

L’an neuf, c’est bien connu, apporte ses étrennes. Et pour élargir mes connaissances au-delà des publications que nous signalons dans nos publications, mes proches n’oublient pas de m’offrir des ouvrages traitant de l’Histoire.
L’an dernier, un ami avisé à qui j’avais indiqué l’histoire mondiale de la France, prit le soin de m’offrir une réédition Larousse – excusez du peu – de Histoire de France [1], de Jacques Bainville 1924. Je sautais immédiatement sur le chapitre consacré à la Révolution. Je ne fus pas surpris. Quelle horreur ! Cette révolution qui dès septembre 1789 vit émigrer les meilleurs et les Girondins – ces vrais républicains – ne surent se prémunir des monstrueux jacobins et surtout de leurs « chefs » Marat et Robespierre qui en était le « maître » à partir de mai 93. En vain je ne trouvais dans ce récit la moindre évocation de l’œuvre émancipatrice immense de la Révolution française : la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, la République sociale et l’abolition de l’esclavage. Pourquoi les éditions Larousse, dont la place dans l’édition scolaire des manuels d’histoire n’est plus à faire, ont-elles décidé de sortir ce brûlot réactionnaire et monarchiste en 2024 ? Se poser la question c’est y répondre. Mais je remercie mon ami d’un tel présent. Les manipulations idéologiques ne se font pas qu’au Puy du Fou.
Cette année, sachant que la lutte contre le racisme sous toutes ses formes est au cœur de mon engagement anticolonialiste et pacifiste, se fiant simplement au titre, un autre proche m’offrit un ouvrage imposant – 700 pages – intitulé « Racismes, l’histoire du racisme des croisades au XXe siècle [2] » par Francisco Béthencourt professeur au King’s College de Londres. L’ouvrage est fort documenté et chacun des chapitres nous offre un regard sur le monde méditerranéen plutôt passionnant. Ne niant pas l’apport marxiste dans l’approche du concept, il en signale les limites préférant « l’analyse sociale et politique fournissant de meilleurs modèles d’interprétation » [3]. C’est embarrassant ; surtout pour traiter de la question coloniale. Et si son ouvrage n’est pas sans qualités, on n’y trouve qu’une simple allusion dans l’introduction à la déclaration des droits, ni Diderot, ni l’abbé Raynal [4],n’apparaissant pas non plus dans son imposante bibliogrpahie, pas plus que les récents travaux d’Yves Bénot [5], pourtant reconnus dans le monde entier et surtout en Afrique, et ceux de Florence Gauthier [6] analysant à partir de la question coloniale la constitution d’une « aristocratie de l’épiderme ».

Pascal Blanchard, images fortes à l’appui, dans « Sexe, races et colonies » [7] aborda la question de manière moins exhaustive sans doute, mais n’oublia pas la période révolutionnaire et la place des femmes triplement victimes de l’esclavage, du racisme et des discriminations de genre.
Pourquoi donc ce long détour pour présenter une interview de Michel Vovelle parue dans le mensuel Regards en 1997 à propos des rapports entre mémoire – individuelle et/ou collective – et le travail de l’historien ?

Sans doute, lecteurs, serez-vous surpris du rapprochement qui m’est venu entre ces lectures tout à fait sérieuses et ce que nous redit Vovelle à propos de la Révolution française et de l’actualité de ces années, quand furent rendues disponibles les archives de l’ex-URSS, et l’apparition concomitante soudain des brûlots soit-disant historiques mettant en cause la sincérité et le rôle de quelques grands noms de la Résistance dont la torture et l’exécution par les nazis suffit à justifier l’héroïsme.

La réaction n’a pas de bornes dès lors qu’il s’agit d’élaborer une Histoire à sa convenance. Même si le phénomène n’est pas nouveau, me direz-vous depuis que le monde existe, la responsabilité de l’historien est bien plus grande qu’il ne pourrait la concevoir lui-même et le citoyen se voulant un peu éclairé et critique a pour devoir de soumettre au doute cartésien ce que l’édition peut lui proposer avec pour argument l’autorité prétendument scientifique.
Aussi, je me suis pris à repenser la manière dont le pouvoir socialiste à l’époque (2015) avait laissé le CNRS imposer une fusion de l’IHRF dans l’IHCM et ainsi laisser disparaître d’un trait l’initiative de Jean Zay en 1936 de créer l’Institut d’Histoire de la Révolution Française.
J’avais cru comprendre la vision prémonitoire de Jean Zay et son attachement à l’œuvre émancipatrice de la Révolution toujours vivante dans la mémoire collective. Devant la montée des fascismes cet homme à qui l’École et l’université doivent tant voulait, sans aucun doute, que les historiens – Georges Lefebvre en fut l’initiateur et le premier directeur – puissent continuer dans de bonnes conditions à poursuivre leur travail et continuer d’éclairer le public et les futures générations sur cette période fondatrice de notre république démocratique et sociale.

Je ne comprends toujours pas le sens de cette décision qui consista, il y dix ans désormais, à noyer celui-ci dans celle d’une administration universitaire plus lourde et plus vaste sinon à nier plus ou moins le travail antérieur, les milliers d’ouvrages, de thèses et de documents contenus dans la bibliothèque de l’institut et à faire perdre à la Révolution française son caractère universel et vivant dont l’étude éclairant le passé offre une lecture du présent et de l’avenir. Peut-être est-ce au fond cela qu’il faut oublier ?

Aussi retrouvant ce texte, bien dans l’actualité de nos jours sombres, je souhaite rendre hommage à Michel Vovelle, historien courageux, venu à Arras lors du bicentenaire, rappeler à notre attention celui, ceux et celles que l’on souhaitait déjà ignorer de notre histoire, le Peuple, les sans-culottes et Robespierre en particulier.
Il était à l’époque le Directeur de l’IHRF avant de céder la place à Catherine Duprat, Jean-Clément Martin, puis à Pierre Serna qui continue de se battre pour faire vivre l’esprit et le souffle que Jean Zay voulait lui donner.
Bonne lecture.

La chronique philo de Cynthia Fleury :« Epstein files » : archives sensibles.

« Epstein files » : archives sensibles
La chronique philo de Cynthia Fleury
Publié le 11 février 2026

C’était la thématique phare des derniers débats médiatiques en date : fallait-il rendre accessibles à tous 3,5 millions de documents concernant l’affaire Epstein, promettre la transparence alors que rien n’est plus opaque… au lieu de produire en amont un travail plus impartial de sélection et d’analyse desdits documents ?

La science « archiviste » ne s’improvise pas. L’ouvrage Ils ont écrit leurs visages (MétisPresses, 2025) d’Arlette Farge rappelle de façon très sensible comment cette traversée des traces du passé nécessite prudence et attention pour rendre compte de la complexité d’un monde qui n’existe plus même si ses conséquences sont encore palpables.

L’historienne raconte par le menu comment elle a découvert des archives manuscrites du XVIIIe siècle, remplies de procès-verbaux de police, d’interrogatoires, de plaintes, et comment elle a décidé de les recopier intégralement à la main – sachant que c’est devenu sa manière de faire – comme pour mieux les comprendre. Ce sont des vies oubliées, celles des misérables et des délinquants, ceux que l’on nomme parfois « hommes infâmes » (Foucault), décrites par les acteurs du maintien de l’ordre policier : le Conseil du roi, le contrôleur général, les secrétaires d’État dans leurs départements, les parlements, les échevinages et les consulats dans les villes, les justices seigneuriales, les armées…

Tout ce petit monde a scruté et détaillé les visages de ces malfrats, et les portraits surgissent devant nos yeux en lisant ces archives : « Jean Dabos, fils natif de Bordeaux 23 à 24 ans, perruque brune en bourre, cheveux brun clair et sourcils de même, visage demi-long, gros os de joue et enfoncé tirant en pointe du menton, (…) le cou dans les épaules, marchant en corps voûté », ou cet autre qui a la « lèvre un peu plate » et des « épaules larges » ou les « dents mauvaises ».

Puis viennent les « visages » féminins et la description suit les codes genrés car les « policiers » s’autorisent des commentaires plus graveleux, sur les tailles fines des femmes, leur supposée beauté ou laideur alors qu’ils ne font jamais de même avec les hommes : on parle « tétons », « jolie gorge », « jolie figure », « très beaux yeux », on juge « belle mais » effrontée, « jureuse », etc.

Pour Arlette Farge, les archives manuscrites sont une véritable « rencontre » avec ce qui fut vivant, un acte sensible tout autant que rationnel. C’est au plus près de ces écritures qu’on saisit la réalité de la « galère », de la « débauche » et que l’on est capable d’objectiver la dure réalité des mondes anciens. Les archives ne sont jamais froides, elles bruissent de non-dits et de douleurs. Il faudrait que l’historienne décide d’aller attraper la matière numérique du dossier titanesque d’Epstein pour redonner de la dignité à toutes ces vies malmenées par la domination crasse.

Cynthia Fleury
Publié dans l’Humanité du 11 février 2026
N° 24380

L’interview de Michel Vovelle — 1997—

L’ouverture des archives de Moscou, le travail des historiens sur la mémoire, mémoire vivante mais aussi documentée, notamment celle issue de la Résistance, questionnent à nouveau la responsabilité des chercheurs en histoire. S’il ne vient à personne l’idée de contester la valeur de l’archive, il convient aussi d’en user avec précaution, de la confronter au contexte de l’époque, au réel lorsque c’est possible. Par ailleurs, explique Michel Vovelle, « L’historien ou le lecteur citoyen éclairé peut s’interroger sur la finalité de ces enquêtes et doit avant de porter un jugement…procéder à l’analyse des thèmes et des méthodes ». Des préalables qu’approuve Serge Ravanel qui incrimine les thèses très médiatisées de Gérard Chauvy, s’en prenant aux époux Aubrac.
Pour Frédérick Genevée, polémiques et affrontements sont incontournables mais ne doivent pas empêcher l’interrogation permanente de l’Histoire, qui ne saurait se travestir en « tribunal » ou en « légendes ».

L’archive, irremplaçable et suspecte

La recherche, si elle ne s’accompagne pas d’une mise en contexte apte à permettre de comprendre, peut conduire à des incompréhensions majeures.

Un historien ne peut rester indifférent à la façon dont s’écrit, au jour le jour, l’histoire de notre temps. A plus forte raison lorsque sa spécialité est l’histoire de la Révolution française comme dans mon cas, un chantier dont on a pu voir dans les dernières années qu’il était tout sauf « glacé » par l’intensité des affrontements idéologiques que le bicentenaire lui restituait. Voilà qui confère à la fois une sorte de connivence ou de familiarité avec les polémiques qui touchent l’histoire immédiate, et la possibilité d’un certain recul. C’est du moins ainsi que je justifierai d’avoir accepté d’ajouter ma voix au débat en cours.

Car il y a plus, d’évidence, que rencontre fortuite dans l’enchaînement au cours des dernières années d’une série d’études et d’essais,dont il suffit d’énumérer quelques étapes : Thierry Wolton, le Grand Recrutement(1993) ( [8]), Karel Bartosek, les Aveux des archives, Prague-Paris-Prague 19481968 (1996), Annie Kriegel et Stéphane Courtois Eugène Fried, le grand secret du PCF(1997) [9], Gérard Chauvy, Aubrac Lyon 1943, [10] en écho - si l’on peut dire - aux Mémoires de Raymond Aubrac, Où la mémoire s’attarde,1997 [11] et au film récent dont Lucie Aubrac est l’héroïne. On pourra contester l’amalgame ainsi faite avec des ouvrages qui touchent plus proprement à l’histoire de la Résistance française. Je crois cependant que le rapprochement n’est pas fortuit : il introduit à une conjoncture politique, idéologique mais aussi historiographique, à laquelle il faudrait ajouter une orchestration médiatique significative.

Un procès instruit dans l’ambiguïté du non-dit et du soupçon

Un appel des résistants, sous le titre : « Nous n’acceptons pas... » a été publié dans un dossier de l’Événement du jeudi (3 au 9 avril 1997), des analyses critiques apportées notamment par Alexandre Adler ont paru tant dans le Monde que dans Regards, auxquelles a répondu une prise de position collective des chercheurs de l’Institut d’histoire du temps présent. Dans une tribune de la revue l’Histoire, dès janvier 1996, François Bedarrida avait tenté de prendre quelque hauteur par rapport aux polémiques en cours,en rappelant aux obligations du « métier d’historien » ; il ne semble pas que ses saines incitations aient porté leurs fruits ; mais l’enjeu est trop important sans doute pour qu’un consensus puisse être escompté facilement.

C’est à un vrai jeu de massacre, soit dit sans irrévérence grinçante à l’égard des morts comme des vivants, que nous sommes conviés en termes de démythification ravageuse, qu’il s’agisse de Jean Moulin (en qui Wolton fait plus que suspecter un agent de l’URSS) à la veille de la Seconde Guerre mondiale, de Artur London,dont Bartosek remet en cause l’authenticité de la rupture avec l’appareil du Parti communiste tchèque, en invoquant une palinodie postérieure à l’Aveu, de Raymond Aubrac enfin sur lequel Gérard Chauvy accumule des soupçons propres à suggérer qu’il a pu être un agent double, retourné par la Gestapo lyonnaise... Entre ces itinéraires bien différents, un ou plusieurs dénominateurs commun : l’aura légendaire qui a fait de ces personnages, à différents degrés, des héros à la fois de la résistance au fascisme, et pour Artur London, au totalitarisme stalinien. Mais aussi, semble-t-il, une compromission impardonnable, aux yeux de certains, soupçonnée chez Jean Moulin, insuffisamment récusée chez London, avec le système communiste, cependant que le procès Aubrac tel qu’il est instruit par Chauvy reste sur ce plan au niveau du non-dit.

L’historien, mais aussi bien le lecteur citoyen éclairé peut s’interroger toutefois dès lors sur la finalité de ces enquêtes, et son premier devoir, avant de porter un jugement est bien de procéder à l’analyse des démarches et des méthodes employées par ces chercheurs, comme des thèmes qu’ils développent. L’autorité dont se prévalent ces divers ouvrages, et qui n’est pas mince, se fonde sur le recours à l’archive, libéré par l’ouverture des fonds soviétiques après la chute du communisme, livrant en abondance correspondances, directives, analyses et fichiers nominatifs, aubaine inestimable au regard de la pesante chape de silence qui avait fait de tout un pan de l’historiographie contemporaine un exercice académique figé pour les historiens des pays socialistes, une gageure presque impossible pour ceux des pays occidentaux. Dans le cas de la biographie de Raymond Aubrac, Gérard Chauvy, pour sa part, a exploré avec perspicacité l’abondante documentation judiciaire policière (française et allemande), les mémoires, les récits également autour desquels s’est bâtie la « légende » de la Résistance lyonnaise, selon son expression.

Affrontement antinomique entre archive et mémoire.

Mais en fait le débat historiographique qui sert de couverture et de justification scientifique à la polémique sous-jacente s’organise autour de l’affrontement antinomique de l’archive et de la mémoire (et des mémoires), soit le contrôle des faits, des dates et des lieux, le document irrécusable que procure l’archive, opposé aux défaillances et plus souvent encore aux affabulations de la mémoire, autour desquelles s’est construit un récit légendaire, au service d’auto-justification périlleuse, ou d’un discours idéologique marqué.

Force est bien de rappeler — mais quel historien l’ignore ? — que si l’absence d’archive couvre un silence coupable, sa présence confronte le chercheur à la plus grande circonspection, car il n’est point d’archive innocente. L’histoire s’écrit avec des textes, disaient les maîtres de la fin du siècle dernier, ces positivistes dont il est bon de sourire aujourd’hui. Mais ils les interrogeaient avec le souci que nous avons transmis à tous nos étudiants : qui parle, et d’où, dans quel but et dans quel contexte ?

La vigilance et le souci d’exhaustivité comme de recoupements n’est point ce qui manque à Gérard Chauvy, l’imposant appareil d’annexes dont il se barricade le prouve ; reste que les arguments les plus décisifs sur lesquels il peut appuyer ses soupçons proviennent pour l’essentiel du « testament » de Klaus Barbie, ce dossier mis en forme avec une maestria admirable par Maître Vergès, comme cadeau posthume à la postérité… et à Raymond Aubrac.

L’archive, irremplaçable et suspecte...

Nous ne serons pas plus indulgents pour la mémoire. Encore conviendrait-il de distinguer —peut-être voudra-t-on bien me concéder qu’il ne s’agit pas de subtils distinguos de cuistre — entre la mémoire individuelle et la mémoire collective, sans oublier les « Mémoires », support de transmission classique de la première. Les mémoires ont été longtemps, en l’absence d’archives organisées, et encore maintenant dans le domaine de l’histoire immédiate, source privilégiée pour l’historien. Au siècle dernier, Michelet rédige autant d’après des mémoires que d’après documents. A ce titre, ils sont précieux, indispensables,nourris d’expériences personnelles et aptes à apporter ou corriger des données essentielles. Mais —autre banalité qu’il convient de rappeler — ils sont éminemment fragiles et, à ce titre, sujets à examen aussi minutieux que l’archive, dont ils constituent une rubrique : la mémoire personnelle est défaillante dans le meilleur des cas. Aubrac emmêle les dates et se fait épingler à juste titre alors même qu’on s’en défend sincèrement, elle retravaille et ennoblit les épisodes les plus authentiques, et sur ce point Lucie Aubrac emportée par sa fougue n’est pas inattaquable ; enfin la mémoire lisse, occulte, ou simplement oublie des séquences. Il convenait de reconnaître tout cela mais nous n’irons pas plus loin car les mémoires demeurent, en tout état de cause, un témoignage fort, que l’on ne saurait récuser globalement sans de bons arguments. Reste la mémoire collective, d’où l’on glisse aisément à la légende dans la dynamique du débat actuel. Ce qui témoigne bien du fait que, pas plus que la mémoire individuelle, la mémoire collective ne représente la panacée ou le recours contre la sécheresse ou les distorsions de l’archive qu’on a voulu y voir parfois dans les dernières décennies, quand la vogue de l’enquête orale a donné parfois l’impression que « toute vérité sort de la bouche ». Appauvrie si elle n’est pas entretenue et renouvelée (avec tous les risques que cela comporte) la mémoire collective est chose fragile, et en tout état de cause sélective, porteuse de sens, ce qui est heureux.

L’historien face à lui-même et au contexte idéologique

Comme elle a naguère porté le souvenir de la Révolution française, de la légende impériale ou de la Commune, elle est gardienne et dépositaire de l’héritage de la Résistance, et des luttes contre le fascisme, pour la liberté.

Mais c’est là qu’intervient dans le parallèle que nous menons entre archive et mémoire, deux types de sources dont la commune et ultime justification reste d’être des moyens de chercher la vérité, la tierce présence de celui qui écrit l’histoire, dont les responsabilités sont grandes.

Que prime l’impérieux devoir de vérité, sans occultation ni pieux silence, dusse la « légende » en souffrir. Qui en contesterait aujourd’hui, au sortir d’expériences douloureuses, mais aussi ayant conscience des moyens actuels de mystification de l’opinion, le devoir impératif ? Mais ce que nous avons appris par référence à l’illusion positiviste de la vérité qui sort des textes (belle découverte, à dire vrai, Voltaire en savait là-dessus autant que nous), c’est que l’établissement exigeant de la vérité factuelle ne suffit pas. En s’en tenant à une lecture pauvre et comme policière de l’histoire, on en vient à la concevoir comme manipulation d’agents, complots obscurs où les héros déboulonnés font place à des manipulations ou manipulés, au service d’idéologies uniformément mystificatrices.

Reflet d’un air du temps où le colloque sur des idéologies, et la fin des rêves que l’on invoque souvent, conduit à cette étrange relecture de l’histoire que l’on trouve chez François Furet dans le « Passé d’une illusion » et où, étant entendu que fascisme et communisme sont bonnet blanc et blanc bonnet, l’antifascisme, et l’engagement collectif au service d’idées force supérieures se voient mesquinisé, illusion chez les uns, mais chez les autres (ainsi les grands intellectuels de l’entre-deux-guerres), mise au service inexcusable d’une machine totalitaire. La recherche triviale de la vérité peut ainsi conduire non seulement à des vérités triviales, mais à des incompréhensions majeures, si elle ne s’accompagne pas d’une mise en contexte apte à permettre de comprendre. Comme il se défie de ses sources, L’historien doit se défier de lui-même et du contexte idéologique dans lequel il écrit, au risque de pêcher par anachronisme.

Le consensus hégémonique de la pensée néo-libérale d’aujourd’hui ayant achevé de diaboliser sans faire le détail tout ce qui a constitué les réalités de l’univers communiste, la mise en évidence des liens de Jean Moulin comme de l’entourage de Pierre Cot auquel il appartenait avant 1939 avec les services soviétiques lui donne aujourd’hui statut de traître aux yeux de toute une partie des lecteurs, et singulièrement des plus jeunes, ce qui est générateur d’une incompréhension radicale à l’égard des conditions mêmes et des motivations de l’engagement des compagnons de route du Parti communiste.

La vérité, « l’âpre vérité » certes, mais dans toute son ampleur et dans toute sa signification, requiert de l’historien vis à vis de lui-même une exigence extrême dont certains de ces travaux, quels que soient leurs mérites, ne donnent pas l’exemple. Le réquisitoire dénonciateur par accumulation de présomptions successives dressé par Gérard Chauvy qui conclut cependant à l’absence d’élément décisif contre Aubrac laisse sur le malaise d’un combat douteux, dont la loyauté n’est pas le maître mot.

Nous autres, historiens de la Révolution, nous savons cela depuis longtemps. Depuis que le père Aulard, bardé de toutes les exigences de l’époque positiviste à l’égard des textes, a un jour lâché le morceau : « La Révolution française, pour la comprendre, il faut l’aimer. » Dévoilant avec une naïveté étonnante ce qui fait pour le chercheur la contradiction intime de toute histoire des périodes « épreuves de vérité ».

Soyons plus modestes : à défaut d’aimer, L’historien a le devoir de comprendre et de transmettre une image à la mesure des expériences collectives qu’il relate, et qui constituent un élément fondamental de notre culture politique et civique. [12]

MICHEL VOVELLE

[1Jacques Bainville , Histoire de France, 1re édition 1924, réédition Éditions Larousse, Paris 2022

[2Francisco Béthencourt, Racismes, Histoire du racisme des croisades au XXe siècle, Éditions arpa, Paris 2025

[3Citation de l’introduction

[4Yves Benot, Les lumières, l’esclavage et les colonies, textes réunis par Marcel Dorigny, Editions de la Découverte, Paris, 2005

[5Yves Benot, La Révolution française et la fin des colonies, 1789-1794, Éditions de la Découverte, Paris, 2004

[6Florence Gauthier, Aux origines du racisme moderne, l’aristocratie de l’épiderme, Éditions du CNRS, réédition, Paris, 2024

[7Pascal Blanchart and Coll. Sexe races et Colonies, la domination des corps du XV ème à nos jours, Éditions de la Découverte, Paris, 2018

[8Éditions Seuil.

[9Éditions Seuil

[10Éditions Albin Michel

[11Éditions Odile Jacob

[12Éditions Albin Miche