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Le Siècle des Lumières et la Révolution française face à de multiples attaques
Un article de Pierre Outteryck, professeur agrégé d’histoire
vendredi 2 janvier 2026
La Révolution française, moment extraordinaire
Depuis la fin de l’Antiquité, l’Europe et le pourtour méditerranéen connurent des périodes durant lesquelles des savants, des philosophes, des poètes, cherchèrent à desserrer l’emprise des religions monothéistes qui exigeaient de l’individu la soumission à des dogmes. Ce fut le cas dans le monde musulman (au Proche-Orient, dans les royaumes d’Andalousie, de Tolède, voire dans l’Égypte du XVIIIe siècle) et dans l’Europe chrétienne, lors de différentes renaissances (aux XIIIe, XVe-XVIe siècles).
L’historiographie a souvent négligé l’apport critique de ces périodes. Le XVIIIe siècle, lui, suprême honneur, reçut le nom de siècle des Lumières. Sans aucun doute, la Révolution française qui parachève ce siècle en inscrivant les idées des Lumières dans la vie concrète a favorisé cette valorisation.
Dès lors et ceci dès 1789, les attaques contre les Lumières et la Révolution française redoublèrent et, depuis presque deux siècles et demi, ne cessèrent jamais. Aujourd’hui, elles ont pris une vigueur nouvelle, s’appuyant même sur des paroles ou des écrits, fruits de travaux rédigés par des militants ou des intellectuels se proclamant de gauche, comme l’analyse Stéphanie Rosa dans La Gauche contre les Lumières. [1]
Fille aînée de l’Église catholique, pays le plus peuplé d’Europe, puissance économique incontestable, patrie des Sciences, des Arts et des Lettres, en moins de neuf mois, la France va connaître des bouleversements extraordinaires :
- À la fin de l’hiver 1789, pour la première fois comme l’a écrit Pierre Goubert [2], les Français prennent massivement la parole en participant à la rédaction des Cahiers de doléances.
- Au printemps, les États Généraux étant réunis, Louis XVI, roi absolu, doit se plier aux exigences des députés du Tiers-État et accepter la mise en place d’une assemblée constituante. En octobre, il quittera Versailles pour être amené aux Tuileries par des milliers de Parisiennes. Ainsi est aboli le pouvoir absolu d’un roi considéré, avant 1789, comme inviolable et sacré.
- Le 14 Juillet 1789, puis les mobilisations paysannes en juillet vont obliger noblesse et clergé à voter le 4 août 1789 l’abolition des privilèges : ce qui reste du régime féodal implose.
- Enfin, le 26 août 1789, est votée la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen. Ce préambule suivi de 17 articles, rédigés entre autres par un prêtre, l’abbé Sieyès, demeure encore aujourd’hui l’alpha et l’omega de la majorité de nos concitoyens, voire des citoyens du monde.
La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen
Quatre articles fondent ce texte, une sorte de table de la loi.
- L’article 1 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » : émergence du concept de droit et du fait que l’égalité et la liberté durent toute la vie d’un individu ; elles sont donc inaliénables.
- Article 2 : « Les droits imprescriptibles de l’homme sont la liberté, la propriété, la sûreté (sécurité) et la résistance à l’oppression ». Ce dernier renvoie aux pratiques multiséculaires de désobéissance, de refus d’obtempérer, de combats individuels et collectifs ; certains diraient d’un instinct de classe.
- Tout aussi essentiel si ce n’est plus, l’article 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi ». Le 4 août, l’abolition des privilèges mettait en cause le pouvoir économique de l’Église catholique ; trois semaines plus tard, cette déclaration réduit radicalement l’emprise de cette Église sur la société. Quelques mois plus tard, la vente des biens nationaux mettra en cause, sans totalement les détruire, les fondements matériels du pouvoir de l’Église.
- Enfin, l’article 17 : « La propriété privée y est dite inviolable et sacrée », et pourtant, contradiction essentielle, le législateur ajoute : « nul ne peut en être privé si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige ».
Ainsi, l’intérêt général prime sur les égoïsmes individuels ; cet article ouvre la possibilité d’une transformation sociale radicale dans laquelle le partage deviendra loi commune.
De multiples attaques
Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les attaques venaient principalement de la droite et de l’extrême droite. Révolution française et Lumières étaient honnis par Mussolini, Hitler, Goebbels, Rosenberg et en France par leurs partisans. Les rangs de ses défenseurs étaient nombreux.
Après 1945, les adversaires de la Révolution française vont chercher d’autres alliés. Le capitalisme financier qui structure l’économie mondiale trouve dans les Lumières et dans la défense de la Nation des adversaires qui freinent son expansion. En même temps, les mouvements indépendantistes réinvestissent les grands thèmes de la Révolution pour combattre impérialisme et colonialisme comme Hô Chi Minh au Viêt-Nam et Nehru en Inde.
Dès les années 50, Anna Arendt met en cause le XVIIIe s en en faisant l’une des causes de la barbarie nazie. D’autres se sont prévalus de Heidegger dont nous connaissons depuis 40 ans les sympathies avec le nazisme. M. Foucault, J. Derrida ont cherché à élargir ce front. En 1989 lors du bicentenaire, les travaux, entre autres de la Société d’études robespierristes et de l’Institut d’Histoire de la Révolution Française, ont permis de remettre à l’honneur les Lumières et la Révolution.
Pourtant depuis trente ans, les attaques ne cessent pas : les valeurs de la Révolution française, leur universalisme, sont mis en cause : ils ne seraient que l’expression d’une pensée blanche dominante, colonialiste et impérialiste. Ainsi sont remises en cause les luttes contre le racisme et celles autour du droit des femmes.
Les alliances idéologiques favorisant les combats d’émancipation nouées entre les Lumières et les luttes d’indépendance des peuples sont contestées. Et cette contestation portée par des gens qui se proclament de gauche favorise la mondialisation et la domination du capitalisme financier.
Professeur agrégé d’histoire
Pour aller plus loin :
la Révolution française et la résistance :
[1] Stéphanie Roza, La Gauche contre les Lumières, Paris,Fayard, Collection Raison de Plus, 2021
[2] Pierre Goubert avec Michel Denis, 1789 : les Français ont la parole, Paris, Julliard, 1965.



