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Lettre de Camille Desmoulins à sa femme Lucile
Bernard Vandeplas docteur en Histoire contemporaine
vendredi 24 avril 2026
L’absence d’un dialogue constructif entre révolutionnaire, l’incompréhension et l’aveuglement de tous, pour un but qui globalement reste le même (l’émancipation du peuple et son bonheur), font que cette lutte des factions préfigure, la fin d’une certaine conception des idées révolutionnaires.
En mars et avril 1794, les Hébertistes et les indulgent sont éliminés. Les travaux de Françoise Brunel ont montré que cette élimination est bien l’événement majeur de la terreur et non le 9 thermidor. La mise à l’écart par la mort des deux factions (Hébertistes et Indulgents) participe à une fin des « enfants de la Révolution ». « Ils se dévorent entre eux ».
Camille Desmoulins écrivait, déjà, dans le Vieux Cordelier, de décembre 1793 : « Vous voulez exterminer tous vos ennemis par la guillotine ! Mais y eût-il jamais plus grande folie ? Pouvez-vous faire périr un seul à l’échafaud sans vous faire dix ennemis de sa famille ou de ses amis [1] ? »
Cette lettre de Camille Desmoulins à sa femme me semble intéressante, par l’émotion qui se dégage de ses mots intimes à Lucille, et par le fait que Camille fait partie des révolutionnaires de la première heure. Il est le symbole (pour ma part), d’un déchirement, d’une rupture majeure dans la Révolution, d’une « machine » qui s’emballe, que rien de semble arrêter. Personne n’est vraiment responsable, me semble-t-il.
L’absence d’un dialogue constructif entre révolutionnaire, l’incompréhension et l’aveuglement de tous, pour un but qui globalement reste le même (l’émancipation du peuple et son bonheur), font que cette lutte des factions préfigure, la fin d’une certaine conception des idées révolutionnaires, qui ne désirait (je le pense) que le bonheur du peuple.
Que nous dit cette longue lettre de Camille à Lucile, avant son exécution [2] :
« Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort ; on n’a point le sentiment de sa captivité. Le ciel a eu pitié de moi : il n’y a qu’un moment, je te voyais en songe ; je vous embrassais tour à tour, toi, Horace (son fils) et Daronne (sa belle mère)…
Ma chère Lucile, me voilà revenu au temps de mes premières amours, où quelqu’un m’intéressait par cela seul qu’il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t’a porté ma lettre fut revenu : « Eh bien ! vous l’avez vue ? » lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville ; et je me surprenais à le regarder, comme s’il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne quelque chose de ta présence, quelque chose de toi. C’est une âme charitable, puis - qu’il t’a remis ma lettre sans retard ; je le verrai, à ce qu’il paraît, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que l’aurait été autrefois le messager de nos plaisirs.
J’ai découvert une fente dans mon appartement, j’ai appliqué mon oreille, j’ai entendu gémir ; j’ai hasardé quelques paroles. J’ai entendu la voix d’un malade qui souffrait ; il m’a demandé mon nom, je le lui ai dit. « Oh ! mon Dieu ! » S’est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d’où il s’était levé ; et j’ai reconnu distinctement la voix de Fabre d’Eglantine. « Oui, je suis Fabre, m’a-t-il dit, mais toi ici ! La contre-révolution est donc faite ? » Nous n’osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement ; car, il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait l’être. Mais, chère amie ! tu n’imagines pas ce que c’est que d’être au secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal ! C’est vivre et être mort tout ensemble ; c’est n’exister que pour sentir qu’on est dans un cercueil ! On dit que l’innocence est calme, courageuse : ah ! Ma chère Lucile, ma bien-aimée ! Souvent mon innocence est faible comme celle d’un mari, celle d’un père, celle d’un fils ! Si c’était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement ! Mais mes collègues ! Mais Robespierre qui a signé l’ordre de mon cachot ! Mais la République, après tout ce que j’ai fait pour elle ! C’est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices !
En entrant ici, j’ai vu Hérault-Séchelles, Simond, Chaumette, Antonelle ; ils sont moins malheureux, aucun n’est au secret. C’est moi, qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haines et de périls pour la République ; moi, qui ai conservé ma pauvreté au milieu de la Révolution ; moi, qui n’ai de pardon à demander qu’à toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l’as accordé, parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n’est pas indigne de toi ; c’est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme si j’étais un conspirateur ! Socrate but la ciguë, mais moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d’être séparé de toi ! Le plus grand criminel serait trop puni s’il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu’un moment la douleur d’une telle séparation ; mais un coupable n’aurait point été ton époux, et tu ne m’as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens.
On m’appelle … Dans ce moment les commissaires du gouvernement viennent de m’interroger. Il ne me fut fait que cette question : Si j’avais conspiré contre la République ? Quelle dérision ! Et peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur. Je vois le sort qui m’attend. Adieu, ma Lucile, ma chère Lolotte, mon bon loup ; dis adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de le barbarie et de l’ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront point. Tu vois que ma crainte était fondée, que mes pressentiments furent toujours vrais. J’ai épousé une femme céleste par ses vertus ; j’ai été bon mari, bon fils ; j’aurais été aussi bon père. J’emporte l’estime et les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes : la vertu et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans ; mais c’est un phénomène que j’aie traversé depuis cinq ans tant de précipices de la révolution sans tomber, et que j’existe encore. Et j’appuie ma tête avec calme sur l’oreiller de mes écrits, trop nombreux, mais qui respirent tous la même philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent, comme Denys de Syracuse : « La tyrannie est une belle épitaphe. » Mais, console-toi, veuve désolée ! L’épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : c’est celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides.
O ma chère Lucile ! J’étais né pour faire des ver, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques personnes selon, notre cœur, un Otaïti. J’avais rêvé une république que tout le monde eût adorée. Je n’ai pu croire que les hommes fussent si féroces et injustes ; comment penser que quelques plaisanteries dans mes écrits, contre des collègues qui m’avaient provoqué, effaceraient le souvenir de mes services ? Je ne me dissimule point que je meurs victime de ces plaisanteries et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux ; et, puisque mes collègues ont été assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l’oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais à coup sûr des plus grossières, je puis dire que nous mourrons victimes de notre courage à dénoncer des traîtres, et de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des républicains.
Pardon, chère amie, ma véritable amie, que j’ai perdue du moment qu’on nous a séparés ; je m’occupe de ma mémoire, je devrais bien plutôt m’occuper de te faire oublier, ma Lucile ! Mon bon Loulou ! Ma poule à Cachan ! Je t’en conjure, ne reste point sur la branche, ne m’appelle point par tes cris, ils me déchireraient au fond du tombeau ; va gratter pour ton petit, vis pour mon Horace. Parle lui de moi ; Tu lui diras ce qu’il ne peut encore entendre, que je l’aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l’humanité, et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile ! O Annette [3] ! Sensible comme je l’étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur ? Adieu, Loulou ! Adieu, Loulou ! Adieu, mon âme, ma divinité sur terre ! Je te laisse de bons amis, tout ce qu’il y a d’hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma chère Lucile ! Adieu, Horace, Annette, Adèle [4] !
Adieu père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie ; je vois encore Lucile ! Je la vois, ma bien aimée ! Ma Lucile ! Mes mains liées t’embrassent, et ma tête, séparée, repose encore sur toi ses yeux mourants !... »
[1] Histoire de France, sous la direction de Joël Cornette, tome IX, p. 126 (citation extraite de cet ouvrage).
[2] Les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Danton, Delacroix ( du département d’Eure-et-Loir), Camille Desmoulins et Philippeaux tous membres de la convention nationale, seront arrêtés* et conduits dans la maison du Luxembourg pour y être gardés séparément et au secret ; chargent (sic) le maire de Paris de mettre sur-le-champ le présent arrêté à exécution.
Billaud-Varenne, Vadier, Carnot, Lebas, Louis ( du Bas-Rhin), Collot-d’Herbois, Saint-Just, Gr. Jagot, C.-A. Prieur, Couthon, B. Barère, Dubarran, Voulland, Élie Lacoste, M. Bayle, Amar, Robespierre, Lavicomterie.
AN Musée des Archives ( de la main d’Amar) ( non enregistré). (Recueil d’Aulard, tome 12, P. 283)
[3] Sœur de Desmoulins.
[4] Sœur de Lucile.


