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Marc Bloch au Panthéon.

Un article du Président de l’ARBR

lundi 22 juin 2026

Texte complet de l’intervention, davantage brève, du Président de l’ARBR à l’issue de la conférence de Michel Biard, le 28 mais 2026
à retrouver en cliquant sur : Pour une histoire politique du Panthéon

Jack Ralite parle de Marc Bloch ci-dessous

Marc Bloch au Panthéon.

« Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites‑nous, simplement, quel fut Robespierre ».

Mais Monsieur le Professeur, c’est ce que nous essayons de faire, en fidèles robespierristes, depuis quarante ans nous nous inspirant de votre enseignement et de votre méthodologie.

Je me refuse à penser que votre injonction conduise à un consensus du juste milieu du type : entre les travaux des uns et des autres la vérité serait dans la synthèse, au centre d’une confrontation équilibrée. Depuis mes études lycéennes, je vous le dis tout net : je récuse cette forfaiture intellectuelle. À chacun sa méthode, mais à vous avoir lu et relu, je ne crois pas que votre propos invite à aboutir à cela, tout au contraire. Votre « Ecole des Annales », n’a rien d’une métaphysique idéaliste, elle est l’expression en histoire de la méthode dialectique que Wallon [1] et Vigotski [2] ont utilisée en psychologie discipline que je connais un peu mieux.

Je suis robespierriste, je l’affirme tranquillement, et plus je tente d’en approcher la connaissance, s et plus largement celle de l’Histoire de la Révolution française me référant à vos enseignements, et plus je le deviens. Voilà même que je me plongerais dans vos recherches médiévistes pour mieux comprendre le concept de biens communaux. Oui, je suis robespierriste, non pas par idolâtrie, je n’ai jamais cru en rien et surtout pas au sauveur suprême, mais un peu à cause de vous, à cause de votre fameuse phrase. Pas seulement, je vous le concède, d’abord parce que mon instituteur en parlait bien et que j’ai vécu deux années d’élève de cours moyen à côté de son portait. l’Arrageois était de mon pays, ça marque ; et on disait – même ceux qui de ne l’aimaient pas — qu’il défendait les pauvres, j’en étais. Cela peu suffire, vous ne me contredirez pas à aimer l’histoire. Mais En cela ma pensée, mon travail deviendraient-ils suspects aux yeux des bonnes gens ?

Mais au fait, de qui et à qui parlez-vous, cher Marc Bloch, vous adressant aux robespierristes et aux anti-robespierristes ?

Cherchiez-vous à opposer, Albert Mathiez [3], votre aîné, au dantoniste Aulard [4] ? Ou plus largement l’extrème-centre [5] héritier de Thermidor, dominant dans la classe universitaire et politique ?

Je ne le crois pas un instant. Votre provocation est trop habile et trop métaphorique pour que l’on s’arrête à cela.

Je la lis ainsi. Le rôle essentiel de l’historien, vous le dîtes vous-même, est de battre tous les préjugés et de chercher dans le passé [à]« embrasser l’histoire des Français, vus comme « un groupe social » en prenant en considération les guerres, les individus, écrire une histoire politique qui rassemble l’action des classes dirigeantes, et les réactions populaires pour atteindre les réalités profondes ».

Aussi s’agissant de Robespierre, si je m’en réfère à cette intention, c’est le devoir des « robespierristes » d’interroger les thèses et les préjugés de ses adversaires. Ma foi j’y consens. Robespierre vu ainsi n’est pas un personnage controversé. Cette controverse est une construction politique et historiographique vieille de plus de deux siècles. En faire le procès – au sens juridique du terme est du devoir de l’historien et si c’est être robespierriste que dire cela je le revendique haut et fort. Je vous remercie, vous et vos amis proches, Lucien Febvre et Maurice Halbwachs d’avoir aidé les générations qui vous ont suivie et celle actuelle d’aider notre association à approcher ainsi, « les réalités de la Révolution française. L’école des Annales a révolutionné l’histoire.

Ce sont sur ces principes que nous avons proposé d’ouvrir notre musée selon trois axes : Robespierre l’arrageois, le révolutionnaire parisien et le mythe.

Merci Monsieur Bloch. Mais parlons un peu de vous.

L’entre-deux guerres, du point de vue de l’engagement intellectuel progressiste, demeure une période du plus grand intérêt pour aujourd’hui. Et toute votre carrière en demeure l’exemple bien vivant.

Le long conflit mondial horriblement meurtrier de 1914-18 et l’avènement d’une expérience humaine soviétique inédite, l’idée d’un plus jamais ça obscurci par la crise économique des années 30 et la montée des fascismes auront permis l’émergence de ce renouveau intellectuel riche, porteur d’espoir, engagé pour une société plus libre, plus égalitaire et fraternelle.

De grands noms – nous limitant volontairement à la France – nous restent. Le groupe Nicolas Bourbaki pour les mathématiques (1935), Les Curie Pierre et Marie, Frédéric et Irène Joliot- Curie, De Broglie, Langevin pour la physique et la chimie, dont l’héritage demeure encore aujourd’hui fondamental et de nombreux autres qui vont bouleverser notre regard contemporain du monde. Les progrès de la médecine d’après guerre dans la lignée du XIXe de Claude Bernard et Pasteur apporte des éléments cliniques qui accroissent l’espérance de vie : vaccins, radiologie, efficacité médicamenteuse,etc.

En cette période coloniale – guerre du Rif, exposition coloniale – Claude Lévy-Strauss révolutionne notre façon de voir les différentes sociétés humaines. Les études sociologiques, psychologiques et pédagogiques ne sont pas en reste et renouvellent notre connaissance de l’enfance et de la personne : Janet, Piaget, Freinet, Wallon, Marie Bonaparte fondatrice de la première école de psychanalyse de Paris.

Cet entre deux guerres voit également s’imposer la révolution surréaliste à contre-courant de l’héritage réactionnaire bourgeois. Elle révolutionne l’ensemble des arts et s’étend au monde entier.

En ces années 30, la découverte du marxisme en France date d’à peine trente ans, celui de la psychanalyse débute. Ces deux révolutions essentielles aux yeux de l’Humanité, la découverte du matérialisme historique largement développé par Engels, et la lutte des classes, d’une part, et la découverte que les êtres humains ont non seulement une conscience mais un inconscient dont nous connaissons mal les effets et ne les maîtrisons pas tous, auront une importance heuristique considérable dans les évolutions de la pensée de cette période.

Il faut lire ces bouleversements non pas comme des phénomènes en soi mais en rapport avec les transformations et les réorganisations des équilibres mondiaux et du capitalisme triomphant. La crise capitaliste qui succède accélère dangereusement l’émergence et le développement les nationalismes, et des fascismes. Ces savants ces intellectuels comme le monde ouvrier assistent, subjugués, mais réactifs, à l’irresponsabilité de « l’extrême-centre » bourgeois face à cette situation [6].

Dans ce cadre, la recherche historique, fait aussi sa « révolution ». Après la création de l’« École des Annales » (que vous avez créée avec votre collègue Lucien Febvre, et l’ami fidèle, le sociologue Maurice Holbwach, l’étude historique ne fera plus jamais de la même façon. Elle devient un science sociale à part entière s’enrichissant de nombreuses autres. « L’auteur de la Société féodale n’est pas un grand savant coupé des réalités de son temps, car sa méthode historique même le fait partir du temps présent pour mieux appréhender le passé. [7] »

Nombre des savants que j’ai cités et ceux trop nombreux que j’ai laissés dans l’ombre ont fait leur devoir de citoyens et de patriotes pendant la première guerre mondiale, la plupart de manière héroïque.

Ils choisiront ensuite l’engagement, héritiers des Lumières et de la Révolution française dans les mouvements pour la paix et l’anti-fascisme qui préfigurera l’avènement du Front Populaire. Ils ne céderont rien à Maurras, Brasilhac, et autres Bourget, Daudet ou Céline inspirateurs des Croix de Feu catholiques et de l’Action Française monarchiste, colonialistes, antisémites et anticommunistes notoires, qui rejoindront Vichy dès 1939.

La richesse de leur pensée humaniste perdure encore aujourd’hui et perdurera encore longtemps.

Il me semblait devoir commencer par ce long préambule pour parler de vous dont l’entrée au Panthéon est programmée pour le prochain 23 juin.

Ma rencontre avec votre œuvre, date de mes années d’École Normale. Mon professeur d’histoire-géographie était un brave homme qui essayait de faire son métier en bon fonctionnaire respectueux des programmes et des injonctions de l’inspection générale : former les instituteurs à aimer et respecter la valeurs essentialisées de la République et à retransmettre les différents épisodes marquants de l’histoire et de la géographie de la France aux petits enfants qui leur étaient confiés. . Comme en sciences naturelles on découvrait la pomme et ses composants, le moteur à quatre temps ou l’herboristerie, en histoire on approchait Clovis, Charlemagne, Louis XIV, Danton, Robespierre Napoléon Jules Ferry (sans la colonisation) et les progrès des sciences le BCG, l’hygiène, et la SNCF. L’apogée de la leçon de choses héritière du positivisme. Pour avoir une idée de la chronologie il suffisait d’ouvrir la table des matières des manuels scolaires « Bonifacio-Maréchal [8] ».

Un ouvrier métallurgiste, ancien résistant, m’offrit pour mon entrée en classe de première deux ouvrages courts : « Salaires, prix, profits », de Karl Marx et « l’étrange défaite ». Avec le premier, j’entrevis la plus-value, et je compris tout à coup, comment Boussac avait jeté à la rue 400 ouvrières de mon village en fermant l’usine en face de chez moi, alors qu’il venait de la rénover. Avec le second, je compris, abasourdi, pourquoi et comment mon père avait passé 5 ans en Allemagne et ma mère demeurée seule, avec mes trois frère aînés, à subir l’humiliation de la soldatesque SS. À la lecture éprouvante de ce récit, les miens, mes semblables, les humbles entraient dans l’Histoire.

Et avec ces outils précieux, je m’ingéniais à torturer par de nombreuses questions pernicieuses le cours de mon professeur. Il ne m’en voulut pas pour autant. Au contraire, il me prit en amitié me parla de de vous avec un profond respect et me confia quelques lectures que je ne fis que survoler. C’est ainsi que j’appris votre passé, en tous points admirable.

Relisons vos propositions (1934) pour le programme rénové de l’agrégation [9] : « un certain nombre de questions seront fixées une fois pour toutes. Elles correspondront, en gros, aux programmes des lycées et collèges, et le recouvriront tout entier. Mais ce programme sera dûment assoupli et l’histoire religieuse, l’histoire économique, celles des civilisations exotiques trouveront une place légitime. Nous disons bien « histoire religieuse et non plus seulement « histoire des rapports entre l’Église et l’État » ; nous disons « histoire des civilisations exotiques et non plus seulement « de la colonisation » . Pour ce qui est de la méthode, il entend « embrasser l’histoire des Français, vus comme « un groupe social » en prenant en considération les guerres, les individus, écrire une histoire politique qui rassemble l’action des classes dirigeantes, et les réactions populaires pour atteindre les réalités profondes [10] ». Vous parlez peu de l’école primaire ; mais vous réhabilitez l’histoire présente dans le présent local pour atteindre, au plus concret l’histoire de « l’’Homme dans le passé ». Apprendre aux enfants à la questionner et à compter avec l’erreur et le mensonge. Regarder autrement le collier du cheval devenu inutile accroché dans l’étable devenue garage du tracteur. George Charpak, 60 années plus tard, grand savant comme vous, prix Nobel de physique, s’en inspirera en présentant son programme « la main à la pâte » dans son ouvrage au titre que vous n’auriez pas renié : « Enfants chercheurs, tous citoyens [11]. »

Cela me semble suffire à faire votre éloge devant mes amis robespierristes (sic) de l’ARBR vous le patriote et grand résistant que vous fûtes comme ceux qui déjà reposent au Panthéon Missac Manoukian, Simone Weil, Joséphine Baker, Pierre Brossolette, Jean Zay et Jean Moulin, héros de notre Histoire qui sont l’honneur de la patrie des « Droits de l’Homme ».

Les rayons des libraires regorgent désormais de vos publications – Panthéon oblige – qui diront votre destin exceptionnel.

Je rappellerai simplement les éléments succincts de votre biographie tels que nous les avons publiés dans le numéro 129 de l’Incorruptible [12] :

« La dernière image, image assez floue que je conserve de mon père est celle d’un monsieur emmitouflé dans son pardessus, sur la quai de la gare à Montpellier un jour de décembre 1942. [...]Mon père en nous envoyant de l’autre côté des Pyrénées voulait avoir les mains libres [13]. »

Marc Bloch naît le 6 juillet 1886 à Lyon. Il est le fils de Gustave Bloch, professeur d’histoire à l’université de Lyon et de Sarah Ebstein, une famille juive non pratiquante. Marc Bloch garde longtemps le souvenir vif de l’Affaire Dreyfus vécue dans sa jeunesse. Reçu à l’École normale supérieure, puis à l’agrégation d’histoire et géographie, en 1908, il effectue un séjour d’un an en Allemagne, bénéficie d’un détachement de trois ans à la Fondation Thiers, puis enseigne en lycée jusqu’à la déclaration de guerre en 1914. Mobilisé comme sergent, Marc Bloch combat dans l’Argonne, puis la Somme et encore en Champagne, est nommé lieutenant, promu capitaine et décoré de la croix de guerre et de la légion d’honneur pour son engagement. Il revient des tranchées avec une polyarthrite, mais aussi des Souvenirs de guerre, ouvrage qui inspire encore aujourd’hui les historiens travaillant sur cette époque : le regard d’un historien dans la guerre.

Démobilisé en 1919, il épouse Simonne Vidal. Ils auront six enfants, deux filles et quatre garçons. Le 1er octobre 1919, Marc Bloch est nommé maître de conférences d’histoire médiévale à l’université de Strasbourg, officiellement ouverte par la France en novembre. Il soutient sa thèse, Rois et serfs, en 1920 et devient professeur. Il enseigne à Strasbourg jusqu’en 1936.

En 1929, il fonde, avec Lucien Febvre, rencontré en 1920, la revue universitaire Annales d’Histoire économique et sociale, qui a immédiatement une audience mondiale.

En 1936, il rejoint, il est élu (à l’unanimité) à la Sorbonne où il crée l’Institut d’histoire économique et sociale. Dans ce quartier latin profondément marqué par les organisations fascistes et antisémites influentes, surtout chez les étudiants en droit, le « juif Bloch » est la proie de multiples attaques.

En 1939, malgré ses 53 ans, il se porte volontaire dès la déclaration de guerre. Tout comme en 1914-1918, il se signale pour son courage, son sens de l’organisation et du commandement. L’ordonnance relative au « statut des Juifs » ayant été promulguée par le gouvernement antisémite de Pétain, le 3 octobre 1940, il est privé de ses fonctions d’enseignement. Cet événement bouleverse sa vie. Il écrit alors en 1940 un ouvrage qui sera publié en 1946 à titre posthume, L’étrange défaite, qui fait singulièrement écho aujourd’hui. Exempté, avec neuf autres collègues, de l’exclusion de l’enseignement, il est affecté, fin 1941, à l’université de Montpellier. Il y est poursuivi par la vindicte du président pétainiste et antisémite de l’université, Augustin Fliche. Il rejoint Lyon et la résistance en 1943. Dans cette métropole dont le chef de la Gestapo est Klaus Barbie, il participe à la création du M.U.R.

Repéré, par la milice, il est arrêté le 8 mars 1944 et subit de multiples tortures. Il est fusillé avec 28 de ses camarades à Saint-Dizier de Formans le 16 juin.

Antinationaliste homme engagé dans son temps, Marc Bloch a été tout au long de sa vie de professeur un grand pédagogue dont les écrits devraient encore nous inspirer aujourd’hui. Aussi, nous ne saurions que vous inviter à vous procurer, parmi les nombreux réédités l’ouvrage donné en référence et publié chez Gallimard.

L’histoire et plus largement la connaissance humaine lui doivent beaucoup.


[1Henri Wallon, médecin, psychologue, résistant, auteur à la libération du Plan de réforme de l’enseignement éponyme, fondateur du GFEN.

[2Lev Vigotski, psychologue russe, fondateur de la réforme de l’enseignement soviétique avec Léontiev et Luria mort de tuberculose en 1934, auteur, entre autres, de Pensée et langage, Editions sociales 1985, traduction de Mme Sève dont les travaux essentiels en psychologie du développement de l’enfant font aujourd’hui encore référence.

[3Albert Mathiez, historien du XXe siècle, fondateur de la Société des études robespierristes,

[4Alphonse Aulard, historien de la fin du XIXe siècle, célèbre par son important travail de classifications d’archives de la Révolution française, ayant pris le parti de Danton contre Robespierre

[5Pierre Serna, L’extrème-centre, ou le poison français 1789-2019, Éditons Champ Vallon, Paris 2024

[6Johan Chapoutot, Les irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ? Collectio Essais, Gallimard, Paris , 2026

[7Étienne Bloch, dans Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, édité par Annette Becker et Étienne Bloch, Paris, Gallimard, coll. Quarto, Le livre contient L’étrange défaite et Apologie pour l’histoire.

[8Collection de manuels d’histoire pour l’École Primaire en vogue dans les écoles de la Libération à mai 1968

[9Étienne Bloch, dans Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, édité par Annette Becker et Étienne Bloch, Paris, Gallimard, coll. Quarto, Le livre contient L’étrange défaite et Apologie pour l’histoire.

[10ibidem

[11Georges Charpak and coll , Enfants chercheurs et citoyens Éditions Odile Jacob, Paris 1998

[12L’ARBR, L’Incorruptible numéro 129, En commande auprès de l’ARBR ou visible à la BNF

[13Étienne Bloch, « Avant-Propos », dans Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, édité par Annette Becker et Étienne Bloch, Paris, Gallimard, coll. Quarto, p. LXI. Le livre contient L’étrange défaite et Apologie pour l’histoire.