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Les philosophes jugés par Robespierre.

jeudi 14 avril 2022

C’est peu dire que les philosophes des Lumières ont influencé le XVIIIe siècle, ces décennies de pré-révolution et forgé souvent les idées et convictions des révolutionnaires. Et Robespierre n’échappe pas, bien sûr, à ces influences, comme tant d’autres révolutionnaires. Il n’est pas de notre propos ici de relever et d’analyser ces filiations d’ailleurs souvent étudiées, mais d’esquisser quelques ébauches de portraits de ces philosophes par Robespierre à partir de ses discours et de ses journaux.

Ces « Sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes. » (Robespierre) (1)

C’est peu dire que les philosophes des Lumières ont influencé le XVIIIe siècle, ces décennies de pré-révolution et forgé souvent les idées et convictions des révolutionnaires. Et Robespierre n’échappe pas, bien sûr, à ces influences, comme tant d’autres révolutionnaires. Il n’est pas de notre propos ici de relever et d’analyser ces filiations d’ailleurs souvent étudiées, mais d’esquisser quelques ébauches de portraits de ces philosophes par Robespierre à partir de ses discours et de ses journaux.

Dans son grand discours du 18 floréal an II, Robespierre nous donne sa vision de ces philosophes des Lumières : « La plus puissante et la plus illustre [des sectes] était celle qui fut connue sous le nom d’encyclopédistes. Elle renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de charlatans ambitieux. » (2)

Aux Jacobins, deux ans plus tôt, Robespierre avait déjà utilisé le terme de « charlatanisme politique » en critiquant les philosophes et les géomètres (Condorcet), particulièrement Mirabeau et Voltaire « de misérables écrivains . » (3) Parmi les principaux reproches faits aux encyclopédistes, figurent leur élitisme, leur absence d’empathie démocratique vis-à-vis du peuple et leurs contradictions politique et personnelle à l’égard des monarques. Cet opportunisme politique souvent en raison de profits personnels révulsait l’Incorruptible : « Cette secte, en matière de politique, resta toujours au-dessous des droits du peuple. […] Ses coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes ; ils étaient fiers dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres. » (4)

Voltaire

Voltaire était sans doute un écrivain exceptionnel, mais sa vie et ses idées sont nettement plus contestables pour Robespierre. Sous l’an II, à la Convention, s’inspirant des réflexions de Rousseau sur Molière et le Misanthrope, il lance : « L’auteur de Brutus avait du génie, mais Brutus valait mieux que Voltaire. » (5) Tous ces Académiciens « n’en ont pas moins courtisé les Grands et adoré les Rois dont ils ont tiré un assez bon parti. » (6)

« Je pourrais observer que la Révolution a rapetissé bien des grands hommes de l’Ancien Régime. » (Robespierre-27 avril 1792) (7)

Helvétius

Le principal et récurrent reproche que fera Robespierre à tous ces encyclopédistes sera celui d’avoir constamment persécuté Jean-Jacques Rousseau : ainsi, « les Diderot, les D’Alembert, les Voltaire. » (8) Lors d’une séance mémorable aux Jacobins le 5 décembre 1792, Robespierre attaque la philosophie et la personnalité d’Helvétius : « Helvétius doit tomber ; Helvétius était un intrigant, un misérable bel esprit, un être immoral. […] Si Helvétius avait existé de nos jours, n’allez pas croire qu’il eût embrassé la cause de la liberté : il eût augmenté la foule des intrigants beaux esprits qui désolent aujourd’hui la patrie. » (9)

Montesquieu

Peu cité par Robespierre, Montesquieu est davantage épargné. Son talent et ses convictions sont appréciés : « Montesquieu a dit que la vertu était le principe du gouvernement républicain. » (10) Dans l’échelle des valeurs des personnages, Robespierre précise en janvier 1794 : « On n’est point un Tacite et un Montesquieu, encore moins un Rousseau et un Guillaume Tell. » (11)

« Le peuple seul est bon, juste, magnanime et que la corruption et la tyrannie sont l’apanage exclusif de tous ceux qui le dédaignent. » (Robespierre- 27 avril 1792) (12)

Rousseau

Cette idée, à l’évidence, aurait évidemment pu être écrite de la même manière par le citoyen de Genève. La fameuse dédicace aux mânes de Jean-Jacques Rousseau, très célèbre mais dont sa rédaction demeure mystérieuse, est peut-être le texte le plus personnel de Robespierre, là où il se livre le plus. ( 13) Rousseau y est présenté comme son père spirituel : « Homme divin, tu m’as appris à me connaître : bien jeune, tu m’as fait apprécier la dignité de ma nature et réfléchir aux grands principes de l’ordre social. » (14) Il reste constamment l’exemple ou la référence à suivre : « Ton exemple est là, devant mes yeux. » (15) « Je veux suivre ta trace vénérée. » (16) « Heureux si, dans la périlleuse carrière qu’une révolution inouïe vient d’ouvrir devant nous, je reste constamment fidèle aux inspirations que j’ai puisées dans tes écrits. » (17)

A-t-il pu réellement le rencontrer, ou seulement l’apercevoir ? Comment interpréter ces célèbres phrases ? « Je t’ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la source d’une joie orgueilleuse : j’ai contemplé tes traits augustes, j’y ai vu l’empreinte des noirs chagrins auxquels t’avaient condamné les injustices des hommes. » (18) Très souvent Robespierre rappellera son admiration et sa proximité avec Rousseau : « Un homme, par l’élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genre humain. » (19)

La persécution dont il a été la victime renforce encore son aura : Il a subi la « haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. » (20) Robespierre en fera un argument politique de dénonciation contre les Girondins, Condorcet en tête : « Vous l’avez persécuté vivant. » (21) Cette persécution dont Robespierre constatait qu’il en était lui aussi la victime : « Oui, il est trop vrai que la persécution sera toujours le sceau qui marquera aux yeux des siècles la vertu pure et éprouvée. » (22) La reconnaissance de la France républicaine ne devrait donc s’adresser qu’au seul Jean-Jacques « ce vrai philosophe qui seul, à mon avis, entre tous les hommes célèbres de ce temps-là, mérita ces honneurs publics. » (23) Son engagement pour le bonheur du peuple libéré de ses fers est unique : « La conscience de ses semblables est le salaire de l’homme vertueux. » (24)

Sans doute, il y a chez Robespierre une sorte de phénomène d’identification, plus ou moins voulue. Il s’est au moins situé dans le même sillage.

Dans un texte moins connu que celui de la dédicace, inséré dans le numéro 4 de son journal « Le défenseur de la Constitution », Robespierre évoque le legs de Rousseau à la Révolution et la reconnaissance que la France lui doit : « O toi, ami sublime et vrai de l’humanité, toi que persécutèrent l’envie, l’intrigue et le despotisme, immortel Jean-Jacques, c’est à toi que cet hommage était dû : ta cendre modeste ne repose point dans ce superbe monument, et je rends grâce à l’amitié qui voulut la conserver dans l’asile paisible de l’innocence et de la nature. C’est là que nous irons quelquefois répandre des fleurs sur sa tombe sacrée, et que la mémoire d’un homme vertueux nous consolera des crimes de la tyrannie. » (25)

Finalement, Rousseau gagnera le Panthéon en octobre 1794. N’est-ce pas finalement une victoire posthume de Robespierre ?

Bruno DECRIEM (Avril 2021)

NOTES :

1 : Œuvres complètes de Maximilien Robespierre (OMR), tome X, 18 floréal an II-7 mai 1794, p. 454-455.

2 : Ibid.

3 : OMR, tome VIII, 27 avril 1792, p. 319.

4 : OMR, tome X, 18 floréal an II-7 mai 1794, p. 454-455.

5 : OMR, tome X, 3 brumaire an II-24 octobre 1793, p. 158.

6 : OMR, tome VIII, 27 avril 1792, p. 309-310.

7 : Ibid.

8 : OMR, tome IV, Le défenseur de la constitution numéro 2, mai 1792, p. 68-69.

9 : OMR, tome IX, 5 décembre 1792, p. 143-144.

10 : OMR, tome IV, Le défenseur de la constitution, p. 305.

11 : OMR, tome X, 18 nivôse an II-7 janvier 1794, p. 307.

12 : OMR, tome IV, Le défenseur de la constitution numéro 1, mai 1792, p. 34.

13 : Claude Mazauric : « Maximilien Robespierre dans l’ombre vivante de Jean-Jacques Rousseau », dans : Michel Biard et Philippe Bourdin (dir.), Robespierre Portraits croisés, Éditions Armand Colin, 2013, p. 23-36.

Nathalie-Barbara Robisco : « Le mythe de la rencontre avec Rousseau dans la formation du jeune Robespierre » dans : Jean-Pierre Jessenne (dir.), Robespierre de la Nation artésienne à la République et aux Nations, Actes du colloque d’Arras (1993), Lille, CHRN, 1994, p. 35-43.

Mazauric (Claude) : Jean-Jacques Rousseau à 20 ans un impétueux désir de liberté, Éditions Au Diable Vauvert, 2011, 153 p.

14 : OMR, tome II, p. 211-212.

15 : Ibid.

16 : Ibid.

17 : Ibid.

18 : Ibid.

19 : OMR, tome X, 18 floréal an II-7 mai 1794, p. 454-455.

20 : Ibid.

21 : OMR, tome IV, Le défenseur de la Constitution numéro 2, mai 1792, p. 68-69.

22 : Ibid.

23 : OMR, tome VIII, 27 avril 1792, p. 309-310.

24 : OMR, tome II, p. 211-212.

25 : OMR, tome IV, Le défenseur de la Constitution numéro 4, p. 122-123.