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Du passé faisons table rase ou non au vandalisme ?

(Erase the past, or say no to vandalism ?)

jeudi 9 juillet 2020

Du passé faisons table rase ou non au vandalisme ?
L’expérience de la Révolution française

avec l’aimable autorisation de Jean-Clément Martin

En français

La révolution a beaucoup détruit. Elle a même commencé par là, quand les paysans brûlaient les châteaux et les archives, dès le printemps 1789, et bien entendu quand l’Assemblée nationale décide, le 15 juillet 1789, que la Bastille sera rasée.

Rien d’inattendu en définitive. Depuis des années, l’opinion savante voulait libérer les arts de la « servitude » que le « despotisme » lui avait imposée, il fallait par exemple récupérer le marbre et le bronze que Richelieu, « patron des aristocrates », avait consacrés à « l’inique Louis XIII » et « ne plus laisser insulter la raison et l’humanité par les statues de ce roi ».

La régénération impitoyable

Buste de Robespierre dans la cour du lycée éponyme
Offert par l’ARBR pour le bi-centenaire

Le débat s’élargit lors de la préparation de la fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Par décret, le 20 juin, sur proposition d’Alexandre de Lameth (1760-1829, futur émigré, puis baron d’Empire et député de gauche sous la Restauration), l’Assemblée décide de retirer les quatre figures d’esclaves qui se trouvaient au bas de la statue de Louis XIV, place des Victoires à Paris.

L’Assemblée Nationale considérant qu’à l’approche du grand jour qui va réunir les Citoyens de toutes les parties de la France, pour la Fédération générale, il importe à la gloire de la Nation de ne laisser subsister aucun monument qui rappelle des idées d’esclavage, offensantes pour les Provinces réunies au Royaume ; qu’il est de la dignité d’un Peuple libre de ne consacrer que des actions qu’il ait lui-même jugées & reconnues grandes & utiles ;

A décrété & décrète que les quatre figures enchaînées aux pieds de la statue de Louis XIV, à la Place des Victoires, seront enlevées avant le 14 Juillet prochain, & que le présent Décret, après avoir reçu la sanction du Roi, sera envoyé à la Municipalité de Paris, pour en suivre l’exécution.

Ainsi au nom de la nation, identifiée à la liberté, il ne faut laisser « aucun monument » porter atteinte aux « idées d’esclavage », notion bien vague qui va trouver des échos prévisibles et irrésistibles.

Le 17 juillet 1791, alors que Louis XVI s’est enfui et a été arrêté à Varennes, Les Annales patriotique et littéraires rapportent que : « les citoyens… demandent à grands cris que les statues des trois tyrans Louis XIII, Louis XIV et Louis XV…soient renversées.… Il est bien étrange, en effet, que trois brigands couronnés aient conservé, au milieu de la révolution, des monuments publics élevés par la servitude et la corruption. » En revanche, « le peuple, toujours juste, pardonnait à Henri IV d’avoir été roi », ce qui concernait également Louis XII.

Pourtant le besoin de sauver « des chefs d’œuvre des arts » indispensables à l’éducation est immédiatement ressentie et l’Assemblée recommande, notamment par la voix de Barère, d’installer dans le « musée » toutes « les ruines du despotisme ». Il convient de ne pas faire la révolution « des peuples barbares », dévastatrice, mais bien celle des « peuples éclairés ».

La destruction indispensable

La guerre, étrangère et civile, casse l’élan. Juillet 1792, Cambon (1756-1820, montagnard rigoureux, adversaire de Robespierre et tout puissant à la tête des finances nationales) veut fondre les statues des « anciens tyrans » pour couler les canons indispensables. C’est ce qui est repris dans le Courrier des 83 départements, le 31 juillet, contre ces rois de bronze qui « blessent l’art et la nature ».

La chute de la monarchie le 10 août s’accompagne par la mise à bas des statues des rois, celle de Louis XV, mais aussi d’Henri IV, ce que rappelle, par exemple, Le Thermomètre du jour le 13 août 1792. Le lendemain, 14, l’Assemblée législative légitime les faits ainsi :

« les principes sacrés de la liberté et de l’égalité ne permettent point de laisser plus longtemps, sous les yeux du peuple français, les monuments élevés au préjugé et à la tyrannie. »

Le 16 septembre, en suggérant que la destruction des monuments a été l’œuvre des « agents et satellites » de l’ennemi, ce qui exonère la responsabilité du « peuple » et évite des discussions fâcheuses, la Convention essaie de limiter les dégâts. Elle institue un « triage » pour conserver des monuments dans les musées. Là encore, il convient de ne pas se comporter en « Ostrogoth ou en Vandale ».

L’idée est même lancée d’inaugurer le musée du Louvre le 10 août 1793, lors de la grande fête républicaine.Or tout est remis en cause par Barère, as du contrepied, qui, dans son discours célèbre et ravageur du 1er août 1793, demande que « la main puissante de la République » s’abatte sur les tombeaux royaux de Saint-Denis, en même temps qu’il envoie Marie-Antoinette devant les juges et qu’il réclame l’extermination des « brigands de la Vendée ».

Des députés, dont Marie-Joseph Chénier, le montagnard, peuvent bien s’opposer aux destructions et assurer qu’il faut accepter l’histoire :« ce qui est fait, reste fait, sinon nous retombons dans la barbarie des premiers enfants de la terre ».

Les tombeaux de la basilique sont détruits, les restes profanés. Notre-Dame évite de justesse la démolition, tandis que nombre d’églises et de couvents, que l’on pense à Fontevrault, sont pillés et leurs pierres réemployées et vendues.

La dénonciation du vandalisme

Le discours officiel pourtant s’affirme contre ce courant. Les Français deviennent les dépositaires des biens récupérés dans les propriétés des nobles, du clergé et des contre-révolutionnaires et il ne faut plus permettre à des « citoyens tout à fait étrangers à l’étude des arts » d’intervenir et de casser.

Ces propos, tenus à partir de janvier 1794, bénéficient à l’évidence du revirement profond qui affecte la Convention. Sous la direction de Billaud-Varenne, de Barère et de Robespierre, elle instaure le « gouvernement révolutionnaire », se détachant de la sans-culotterie, dont les meneurs vont monter sur l’échafaud en mars. Dans le même temps, la répression à Nantes, Bordeaux, Lyon, Marseille… est arrêtée et les responsables, Carrier, Tallien, Fouché, Barras, ramenés à Paris.

Parmi tous ceux qui prennent position pour défendre le patrimoine, Grégoire, (1750-1831, « l’abbé Grégoire », évêque, député en 1793, pourfendeur de l’esclavage et du racisme tout au long de sa vie) tient une place centrale. Dans quatre rapports, entre avril et décembre 1794, il dénonce le « vandalisme » commis par les sans-culottes dans tout le pays. Inventant le mot pour supprimer la chose, comme il le dit, ce révolutionnaire intransigeant refuse toute table rase. Cependant son attitude prête à la confusion puisqu’il impute toutes les destructions à la « contre-révolution ». Cela ne surprend pas ceux qui savent que les sans-culottes et que Robespierre et ses amis avaient été exécutés comme contre-révolutionnaires.

Les jugements embarrassés

L’argument de Grégoire permet de postuler que le « peuple » révolutionnaire échappe à cette dérive, mais n’évite pas la difficulté à comprendre ce qui s’est vraiment passé. Faute de courage politique à désigner des responsabilités, il donne aux adversaires de la Révolution des armes qui sont, encore aujourd’hui, retournées contre elle. Il ne distingue pas en effet les destructions justifiées par le changement de régime, des réemplois de matériaux, comme le bronze, la pierre, l’or et l’argent, des pillages crapuleux, des dévastations fanatiques.

Même si l’homme n’a rien cédé de ses convictions politiques, sociales et religieuses, Grégoire s’est contenté de jeter un voile pudique sur ce que la Révolution n’a su ni encadrer, ni contrôler, ni réprimer, suivant tant bien que mal les flux de l’opinion et les rapports de force.

Faut-il souligner que le pays accueillera avec des fêtes imposantes l’arrivée à Paris des objets artistiques et précieux que Bonaparte aura pris sans retenue lors de la campagne d’Italie en 1797 ?

Garder une prudente réserve

Ce bref rappel historique doit nous inciter à la prudence dans nos jugements et nos arguments. La période de la Révolution française n’a pas été, là comme ailleurs, ce « bloc » qu’on évoque sans cesse quand on n’y connaît rien.

Les élans initiaux, les règlements de compte et les principes inédits ont dû s’adapter aux circonstances, aux rapports de force et à la réalité humaine. S’il faut en tirer une leçon de cet exemple, c’est cette complexité qu’il convient de garder à l’esprit pour aborder ce que nous affrontons aujourd’hui, sans naïveté, sans illusion, avec détermination et avec vigilance. Nous pouvons nous souhaiter bonne chance.

English

The revolution destroyed a lot. That’s even how it began, when the peasants burned castles and archives as early as spring 1789 and, of course, when the National Assembly decided on 15 July 1789 that the Bastille should be razed to the ground.

It was nothing unexpected, after all. For years, learned opinion had wanted to free the arts from the « servitude » imposed by « despotism » ; that, for example, they had to reclaim the marble and bronze that Richelieu, « patron of aristocrats », had dedicated to « the iniquitous Louis XIII » and « no longer allow reason and humanity to be insulted by this king’s statues ».

Pitiless regeneration

Buste de Robespierre dans la cour du lycée éponyme
Offert par l’ARBR pour le bi-centenaire

The debate widened during the preparations for the Festival of the Federation on 14 July 1790. By a decree of 20 June, proposed by Alexandre de Lameth (1760-1829, later an émigré, then baron of the Empire and left-wing deputy under the Restoration), the Assembly decided to remove the four figures of slaves at the base of the statue of Louis XIV on the Place des Victoires in Paris.

The National Assembly considers that, with the approach of the great day uniting citizens from all parts of France for the General Federation, it matters for the glory of the Nation not to leave any monument that recalls ideas of slavery, offensive to the Provinces joined to the Kingdom ; that it is the dignity of a free People to consecrate only those deeds that it has judged and recognised as great and useful itself ;

Hereby has decreed & decrees that the four chained figures at the feet of the statue of Louis XIV, in the Place des Victoires, will be removed before 14 July, & that the present Decree, after receiving the King’s approval, will be sent to the Municipality of Paris, for its execution to follow.

Thus, in the name of the nation, identified with freedom, « not a single monument » tainted with « ideas of slavery »" should be left, a very vague notion that will find predictable and irresistible echoes.

On 17 July 1791, when Louis XVI fled and was arrested in Varennes, Les Annales patriotique et littéraires reported that : « the citizens... demanded loudly that the statues of the three tyrants Louis XIII, Louis XIV and Louis XV... be cast down.... It is indeed strange that three crowned brigands should have retained, in the midst of the revolution, public monuments erected by servitude and corruption. » On the other hand, « the people, ever just, forgave Henry IV for being king », which applied equally to Louis XII.

However, the need to save « artistic masterpieces » essential to education was immediately felt and the Assembly, notably through Barère, recommended putting all « the ruins of despotism » in the « museum ». It was vital not to make the revolution a « destructive » one « by barbarians » but one by the « enlightened ».

Necessary destruction

War, external and civil, broke this impulse. In July 1792, Cambon (1756-1820, a rigorous Montagnard, Robespierre’s adversary and all-powerful as chief of national finances) wanted to melt down the statues of « former tyrants » to cast vital cannon. It is he who is quoted in the Courrier des 83 départements, on 31 July, against these bronze kings who « wound art and nature ».

The fall of the monarchy on 10 August was accompanied by pulling down the statues of the kings – that of Louis XV, but also Henri IV, as reported, for example, in Le Thermomètre du jour on 13 August 1792. The next day, August 14, the Legislative Assembly legitimised the deeds thus :
« the sacred principles of liberty and equality do not permit monuments erected to prejudice and tyranny to remain any longer in the sight of the French people. »

On 16 September, in suggesting that the destruction of the monuments was the work of enemy « agents and satellites », thereby exonerating « the people » and avoiding unwelcome discussions, the Convention attempted damage limitation. It set up « triage » to conserve some monuments in museums. Here again, it was necessary not to behave like an « Ostrogoth or Vandal ».

It was even proposed to inaugurate the Louvre Museum on10 August 1793, during the great Republican festival. But everything was called into question by Barère, the champion of the opposition, who, in his famous and ferocious speech of 1 August 1793, demanded that « the mighty hand of the Republic » strike down the royal tombs of Saint-Denis, at the same time he sent Marie-Antoinette before the judges and demanded the extermination of the « brigands of the Vendée ».

Some of the deputies, including the Montagnard Marie-Joseph Chénier, could oppose the destruction and claim it was necessary to accept history : « What’s done is done, or else we fall back into the barbarity of the first children of the earth ».

The tombs of the basilica were destroyed, the remains desecrated. Notre-Dame barely avoided demolition, while numerous churches and religious houses, such as Fontevrault, were looted and their stones reused and sold.

The Denunciation of Vandalism

The official discourse, however, stood firm against this current. The French people became the custodians of goods reclaimed from the properties of nobles, clergy and counter-revolutionaries, and it was no longer necessary to permit « citizens completely alien to the study of the arts » to interfere and break them.

These proposals, made from January 1794 onwards, clearly benefited from the profound reversals in the Convention. Under the leadership of Billaud-Varenne, Barère and Robespierre, it established the « revolutionary government », breaking away from the sans-culotterie, whose leaders would go to the scaffold in March. At the same time, the repression in Nantes, Bordeaux, Lyon, Marseille... was stopped and those responsible, Carrier, Tallien, Fouché, Barras, were brought back to Paris.

Among all those who stood up in defence of heritage, Henri Grégoire (‘Abbé Grégoire’, 1750-1831, bishop, deputy in 1793, a lifelong opponent of slavery and racism) played a central role. In four reports, between April–December 1794, he denounced the « vandalism » committed by the sans-culottes throughout the country. Inventing the word to suppress the deed, as he put it, this uncompromising revolutionary rejected the idea of a completely blank slate. However, his position lends itself to confusion since he blamed all the destruction on the « counter-revolution ». This should not surprise those who know that the sans-culottes and Robespierre and his friends had been executed as « counter-revolutionaries ».

Uncomfortable judgements

Grégoire’s argument allowed the assumption that the revolutionary « people » escaped this tendency, but does not avoid the difficulty of understanding what really happened. Lacking the political courage to apportion blame, he gave the Revolution’s opponents weapons that are still turned against it today. Indeed, he did not distinguish between the destruction justified by regime-change ; the reuse of materials such as bronze, stone, gold and silver ; sordid looting and fanatical desecrations.

Even if the man yielded none of his political, social or religious convictions, Grégoire was content to throw a veil of discretion over what the Revolution did not know how to contain, control or repress, following as best he could the current of opinion and the balance of power.

Must one underline that the country would welcome with impressive celebrations the arrival in Paris of the artistic and precious objects that Bonaparte had seized freely during the Italian campaign in 1797 ?

To keep a cautious stance

This brief historical review should encourage us to be cautious in our judgements and arguments. The period of the French Revolution was not, here as elsewhere, a « monolith » constantly evoked without knowing anything about it.

The initial impulses, the settling of scores and unprecedented principles had to adapt to circumstances, power relations and human reality. If a lesson can be drawn from this example, it is this complexity that must be kept in mind to tackle what confronts us today, without naivety or illusion, but with determination and vigilance. We can wish each other good luck.


Pour l’essentiel, voir Révolution française et « Vandalisme révolutionnaire », sous la direction de S. Bernard-Griffiths, M.-C. Chemin et J. Ehrard, Paris, Universitas, 1992, notamment la communication d’E. Pommier, auteur de L’art de la liberté, Paris, Gallimard, 1991.

Sur Saint-Denis, J.-M. Le Gall, Le mythe de Saint-Denis entre Renaissance et Révolution, Seyssel, Champ Vallon, 2007.

Pour Grégoire, C. Chopelin et P. Chopelin, L’obscurantisme et les Lumières, Paris, Vendémiaire, 2013.

Les articles de presse sont à retrouver sur le site de Retronews,