Accueil > Comprendre la Révolution > Au fil des textes > « Le père Duchesne », Un journal bougrement révolutionnaire

« Le père Duchesne », Un journal bougrement révolutionnaire

vendredi 31 mars 2017

JPEG - 244.8 ko

Le journal d’Hébert eut beaucoup de succès auprès du public populaire. Chaque numéro commence par le portrait du Père Duchesne, de face, habillé en garde national, fumant la pipe, une main sur un pistolet, l’autre tenant une hache au-dessus d’un petit abbé qui demande grâce.

Chaque numéro se termine par les indications d’usage et deux fourneaux en terre dont l’un est renversé.

A titre d’exemple, prenons le numéro 305 : « La grande joie du Père Duchesne ».

JPEG - 300.2 ko

Que nous dit ce numéro ?

« Après avoir vu défiler la procession des Brissotins, des Girondins ou des Rolandins, pour aller joué à la main chaude à la place de la Révolution. Le testament de Cartouche Brissot, et la confession du prêtre Fauches qui a fait le cafard jusqu’à la fin pour faire pleurer les viriles dévotes, mais qui, dans le fond du cœur, se foutait autant du père éternel, que du grand diable Belzébuth.

Tonnerre de dieu, que de besogne nous avons fait depuis cinq mois ;, mais la meilleure, foutre, c’est d’avoir purgé la Convention des scélérats qui voulaient perdre la République. Après avoir bataillé sept jours au tribunal révolutionnaire, leur arrêt a été prononcé et torts ont été condamnés à aller rejoindre l’infâme Capet qu’ils ont si bien défendu, et qu’ils voulaient sauver contre-vent et marée. Les bougres, qui se fiaient à leurs amis, et qui croyaient que leurs têtes tenaient si fort sur leurs épaules, que jamais on ne réussirait à les en séparer, ont encore fait un dernier effort pour jeter de la poudre aux yeux de ceux qui assistaient à leur jugement, et pour les foutre dedans. Vive la République, se sont-ils écrié, en jetant sur le peuple tous les assignats qu’ils avaient dans leurs poches ; mais, foutre, fin contre fin ne fait pas de doublure ; les Sans-Culottes ont mis en pièces la fausse monnaie de ces coquins, et de leur côté, ils ont crié, mais de bon cœur, foutre, vive la République, vive le tribunal… Il ne faut pas, a dit l’accusateur Fouquet, que ce jean-foutre échappe à l’infamie, je demande que son cadavre, soit traîné au lieu du supplice. Le peuple applaudit, et le tribunal l’a ordonné ainsi.

Quoi qu’il fît un temps du diable, jamais, foutre, il n’y a eu tant de foule dans les rues de Paris, que celle qui était rangée sur leur passage, pour les voir défiler ; de la cave au grenier, on entendait par tout retentir les cris de vive la République, vive la liberté et l’égalité, à bas les fripons, à bas les traîtres. Avant de voir cheminer cette procession, j’ai été curieux d’examiner de près ces garnements, et de connaître ce qu’ils renfermaient dans leur âme de boue. D’abord, foutre, j’ai changé mon vieux gazon roussi pour une petite perruque noire à l’Anglaise, et après avoir pris tout l’accoutrement d’un matador de Londres, je me suis introduit dans la prison. Arrivé auprès du chef de la bande, j’ai baragouiné quelques mots anglais. Milord Brissot qui, comme on s’en doute, avait déjà là vu bougrement embrouillée, m’a pris pour un véritable envoyé de son ami Pitt, et il m’a remis à la dérobée un paquet contenant son testament. Je m’esquive aussitôt, et je vais dans un coin pour fouiller dans cet amas d’ordures, et voir ce qu’il contenait ; j’ouvre et je lis : Testament de Jean-Pierre Brissot, ci-devant espion en Angleterre, aux gages de sa majesté le roi de la Grande-Bretagne, et grassement payé par son excellence milord Pitt, ministre de la susdite majesté, ainsi que par les empereurs, rois et autres puissances de l’Europe, pendant la Révolution française, pour brouiller les cartes, et mettre les Français à chien et à chat, afin de les empêcher de devenir républicain.

Au nom de la royauté et de la sainte aristocratie, dont je n’ai jamais cessé d’être le très humble et très dévoué serviteur, je déclare à tous les siècles à venir ma volonté dernière, et les sentiments sincères dont mon cœur fut toujours animé.

Je vois trop maintenant qu’on ne peut éviter son sort, et que lorsqu’on n’est pas homme ; on ne fait que se tirer d’un bourbier, pour un précipice. Après avoir cent fois escamoté le gibet et la roue sous l’ancien régime, je ne puis brissoter la guillotine. Me voilà sous la trappe ; avant que ma tête soit dans le sac, je profite de mes derniers moments pour mettre ordre à mes affaires, et disposer de ce qui est en ma possession.

Je lègue à sa majesté George, roi de la Grande-Bretagne mes plans, discours, motions, projets, journaux, et en général tous les écrits que j’ai composé par ses ordres. Tous ces ouvrages lui serviront à semer la discorde, à allumer la guerre civile, à dissoudre même le Parlement…]

Je lègue à sa majesté, le roi de Prusse, les grands balances qui lui ont servi à peser l’or et l’argent pour payer sa rançon à mon compère Dumouriez, et le tirer du mauvais pas où il s’était engagé, dans les plaines de la Champagne…

Je lègue toute ma dissimulation, toute ma politique, toute ma perfidie à certains personnages très connus qui sont aussi avides de richesses que moi et qui ont les mains aussi pleines que je les avais, mais je les avertis d’être plus prudent, car les Sans-Culottes voyer clair maintenant ; bientôt il n’y aura pas seulement de l’eau à boire avec eux…

Je ne recommande pas ma femme et mes enfants à leurs majestés et puissances régnantes pour les bons services que je leur ai rendus ; je ne leur demande que la seule grâce de leur conserver les propriétés que j’ai acquises en Angleterre, en Suisse et en Hollande.

Tels étaient, foutre, les principaux articles du testament de Cartouche-Brissot…

À chaque tête qui roulait dans le sac tous les chapeaux étaient levés en l’air, et la place retentissait des cris de vive la République. Ainsi finirent les brissotins, ainsi passeront tous les traites, foutre. »

Le contenu du numéro est assez pauvre. Dans celui-ci Hébert s’en prend aux Girondins au moment de leur condamnation.

Le récit fantaisiste de sa conversation avec Brissot est d’un goût douteux ; on y retrouve les vieilles accusations de trahison contre les Girondins. Le style, émaillé de formules volontairement grossières, se veut vulgaire et populacier.

Cette tendance ira croissant et, au début de 1794, par ses attaques anti-religieuses et son caractère ultra-révolutionnaire, attirera à Hébert les foudres de Robespierre.

La journée qu’il souhaitait pour emporter la Convention et le Comité n’eut pas lieu et Hébert fut arrêté et condamné à mort. :

Pour la première fois, depuis 1789, le pouvoir prévenait une action populaire et la brisait.

Bernard Vandeplas,

JPEG - 422 ko