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Allocution de Jack Ralite ancien ministre, sénateur devant le Sénat

jeudi 4 mars 2021

Allocution de Jack Ralite ancien ministre, sénateur, devant le Sénat le 19-02-2007

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Chacune, chacun d’entre vous,

Le 19 février 2007, à Versailles, le Congrès des Parlementaires intégrait dans la Constitution l’abrogation de la peine de mort. Un orateur cita les auteurs de grands textes historiques contre la peine de mort et, parmi eux, Robespierre. Un murmure réprobateur parcourut le Congrès, ponctué de quelques sifflets. Nous fûmes juste quelques-uns à nous en désolidariser. Quelques jours plus tard, l’orateur adressa à chaque parlementaire l’admirable discours en question prononcé à la Constituante le 30 mai 1791.

Le 17 octobre 1963, la télévision publique diffusa, en direct, la première partie de « La Caméra explore le Temps » consacrée à « La Terreur et la Vertu » faisant vivre l’affrontement Robespierre - Danton. À Aubervilliers, nous avions organisé un télé-club qui regroupa plus de cinq cents personnes, que vinrent rencontrer, à la fin de l’émission, ses auteurs Stellio Lorenzi et Alain Decaux, et tous les comédiens. La discussion fut passionnée. Une certaine ferveur régna, que j’ai retrouvée dans le courrier que reçurent Lorenzi et Decaux, témoignant que l’accueil public fut immense et profond ; pour preuve, cette expression qu’utilisa une commerçante en évoquant l’émission avec une amie de Lorenzi : « Madame, ce Robespierre, mais c’est un saint. » Le 13 juillet 1988, à Santiago du Chili que dirigeait Pinochet, je participais à une manifestation, « Chile Crea », organisée par treize intellectuels, à l’initiative du peintre Balmès, avec pour sens la Déclaration des Droits de la Culture adoptée par les États Généraux de la Culture au Zénith de Paris le 17 novembre 1987 devant sept-mille personnes. La manifestation débuta au Théâtre Baquédano archi-comble et entouré de quatre-mille participants. Le 13 juillet en soirée, des rassemblements de quartier accueillirent des étrangers dont j’étais. Pour MOI, c’était La Florida. L’interprète qui devait m’assister a été empêché in extremis.

J’ai dû aviser et, comme c’était la veille du 14 juillet, j’ai parlé avec le vocabulaire de la Révolution Française. Je disais « Liberté, Égalité, Fraternité », je disais « la prise de la Bastille », « Robespierre et Danton », je disais « l’abolition des privilèges », « La Fête de la Fédération », « La Marseillaise », « les droits de l’homme », « Valmy ».. A chaque expression, la salle applaudissait et la reprenait en français, bien qu’ignorant notre langue.

Robespierre
Portrait attribué à David

On le voit, l’écho de la Révolution Française est resté intense. Mais on le constate, Robespierre, est devenu controversé. Par exemple, donner son nom à un équipement en France est aujourd’hui difficile.

Il me faut donc aller plus profond pour parler de cet homme et permettez-moi d’évoquer mon enfance. Quand j’étais écolier en primaire, deux maîtres avaient eu l’idée de tracer sur les murs de la classe un petit chemin historique. Je fus assis en regard du 18°’ siècle illustré par des figurines dont l’une représentait Robespierre, avec une légende : « L’Incorruptible ». Ce mot, explicité par l’instituteur, avec une voix qui laissait passer une grande émotion, m’a marqué pour la vie. Cet homme d’Arras était moral. C’était en 1935, j’avais sept ans, l’âge des premiers attachements profonds outre famille et, dès le lycée en 1941, j’avais treize ans, j’ai dévoré des livres le concernant, surtout ses discours que je lisais tout haut le soir dans mon lit jusqu’à ce que mes parents interviennent : « Jack, tu arrêtes avec ton Robespierre ! » Je me taisais bien sûr, mais couraient alors dans ma tête plusieurs déclarations de lui :

S’adressant, en 1791, à certains de ses collègues qui le combattaient, il disait, parlant des hommes : « Vous qui ne les avez jugés que d’après les idées absurdes du despotisme et de l’orgueil féodal ; vous qui, accoutumés au jargon bizarre qu’il a inventé, avez trouvé simple de dégrader la plus grande partie du genre humain par les mots de canaille, de populace ; vous qui avez révélé au monde qu’il existait des gens sans naissance, comme si tous les hommes qui vivent n’étaient pas nés (...). J’atteste (...) qu’en général il n’y a rien d’aussi juste ni d’aussi bon que le peuple, toutes les fois qu’il n’est point 1rrité par l’excès de l’oppression. » « Laissez faire au peuple tout ce qu’il peut faire par lui-même et seulement le reste par ses représentants. » « Le premier des droits, c’est celui d’exister. La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister. Toutes les autres sont subordonnées à celle-là ». « Législateurs, vous n’avez rien fait pour la liberté, si vos lois ne tendent pas à diminuer par des moyens doux et efficaces l’extrême inégalité des fortunes ».

Ainsi s’est constitué en moi un capital d’images et d’idées fortes qui ont habité mes espoirs et mes rêves. Elles font partie de mon imaginaire, et je me retrouve dans ce que dit Alejo Carpentier dans « Le Siècle des Lumières » : « Sous la couleur des siècles, le mythe changea de caractère, répondant à des désirs toujours renouvelés, mais il restait toujours le même : « Il y avait, il devait y avoir, il fallait qu’il y eut, à l’époque présente, à n’importe quelle époque présente, un monde meilleur. » Tout ce matériau me fait battre le cœur et l’esprit, m’ agit.

Je me souviens enfin de Julien Gracq, le 13 avril 2007, dans sa maison du bord de Loire. On parlait de ses livres, de la société et de ses problèmes et de Robespierre qu’il évoque magistralement dans « Lautréamont toujours » « ce grand dérailleur de la littérature moderne », disait-il. Gracq trouvait qu’il était décisif de mettre de son côté, les forces obscures. Il ajoutait : « Ce qui donne à la figure de Robespierre ce rayonnement sans égal, c’est qu’il a été le seul à en comprendre la nécessité, à vouloir, par un coup de barre, d’une hardiesse inégalée, « réécrire au bien » ce que des siècles de luttes terribles avaient écrit au mal, sans pouvoir le frapper de caducité. Cette grande leçon si tragiquement interrompue ne semble pas avoir porté tous les fruits qu’on pouvait en attendre. On peut se demander si un mouvement révolutionnaire conquérant n’est pas tenu de se charger de tous les projectiles qu’il trouve sur sa route, et s’il ne sera pas tenu de payer un jour pour chaque omission méprisante ou dégoûtée. »

Cela vaut aussi très fort aujourd’hui. Encore faut-il entendre ce que dit Gracq de Robespierre, de ce « guillotiné de naissance », qui, chose toujours si rare, « décida de partir quand il vit qu’il n’était plus possible d’aller plus loin dans la Révolution. » J’avais tout lieu d’être content d’être confirmé dans mon approche de Robespierre.

Et pourtant, il y a le problème de la Terreur que je vis comme un chagrin historique.

Là intervient le travail profond et exigeant des historiens notamment de Bronislaw Baczko, Professeur émérite à l’Université de Genève, un grand historien, un vrai citoyen, un homme de courage, de sobriété et de pudeur, un dissident polonais. J’ai lu son ouvrage remarquable : « COMMENT SORTIR DE LA TERREUR. Thermidor et la Révolution ». Et d’autres aussi « LUMIÈRES DE L’UTOPIE », « LES IMAGINAIRES SOCIAUX : MEMOIRE ET ESPOIRS COLLECTIFS », « JOB MON AMI, promesse du bonheur et fatalité du mal ». C’est une somme incontournable. À propos de « JOB MON AMI », le magazine Lire écrit : « Il est de bon ton d’accuser le siècle des Lumières de tous les maux : la relativisation des valeurs et le totalitarisme des utopies, la désacralisation de l’humain et la croyance illusoire dans la puissance libératrice de la raison. Tout serait la faute à Voltaire et à Rousseau ! C’est une image autrement nuancée que nous propose ce livre : les auteurs des Lumières, tout en affirmant l’autonomie morale de l’individu et sa capacité à se gouverner selon ses propres lois, n’auraient pas été aveugles à la fatalité du mal. N’ont-ils pas été, en un sens, moins naïfs mais aussi moins désabusés que nous, devenus trop cyniques ou trop résignés au mal pour pouvoir comprendre à quel point il fut pour eux à la fois un scandale et un défi ? ».

Voilà qui éclaire le personnage aperçu quand j’avais sept ans et qui ne m’a jamais quitté. Cet acteur majeur de la Révolution travailla cinq ans, dont trois à la première place dans cette Convention dont Victor Hugo disait : « La grandeur de la Convention fut de trouver cette partie de la réalité que les homme appellent l’impossible ».

Et je ne peux arrêter mon propos sans citer Babeuf. Le 23 juillet 1789, il écrivait à sa femme à propos d’une manifestation où quelques hommes portaient des piques avec à leurs bouts des têtes, au milieu de 200 000 spectateurs réjouis : « Oh ! Que cette joie me faisait mal ! J’étais tout à la fois satisfait et mécontent ; je disais tant mieux et tant pis. Je comprends que le peuple fasse justice, j’approuve cette justice lorsqu’elle est satisfaite par l’anéantissement des coupables, mais pourrait-elle aujourd’hui n’être pas cruelle ? Les supplices de tous genres, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, le fouet, les gibets les bourreaux multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé, car tout cela, ma pauvre femme, aura à ce qu’il paraît, des suites terribles : nous ne sommes qu’au début. »

Robespierre « grand trait »
Portrait au grand trait, technique du physionotrace par Fouquet

Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution Française, commente : « Ô dirigeants d’aujourd’hui, méditez ces paroles ; et mettez dès maintenant dans les mœurs et dans les lois plus d’humanité qu’il se peut pour la retrouver au jour inévitable des révolutions ! Et vous prolétaires, souvenez-vous que la cruauté est un reste de servitude ; car elle atteste que la barbarie en régime oppresseur est encore présente en vous. Souvenez-vous qu’en 1789, quand la foule ouvrière et bourgeoise se livrait un moment à une cruelle ivresse de meurtres, c’est le premier des communistes, le premier des partis émancipateurs du prolétariat, qui a senti son cœur se serrer. » Quelle leçon ! Allons, je termine sur ces mots si justes d’un critique à propos de Bronislaw Baczko, insoumis généreux : « Une question centrale relie ces essais, comment penser ensemble la logique de la démocratie et l’histoire des imaginaires sociaux dans la modernité. »

Souvenons-nous, des « Rois thaumaturges », de Marc Bloch, qui viennent d’être réédités où j’ai trouvé cette phrase du grand historien du Moyen-Age : « Si l’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé, il n’est pas moins vrai qu’il faut comprendre le passé par le présent ».

Ajouterais-je que le 14 juillet 2007, le moteur de recherche de Google, version anglophone, proposait 28.900.000 références sur la Révolution Française. Ainsi cheminent les tremblements de terre historiques, ces jalons exceptionnels de l’humanité.

« Se souvenir de l’avenir » écrivait Aragon. « L’herbe même il faut la faucher afin qu’elle reste verte » disait le dramaturge allemand Heiner Müller et Predrag Matvejevié, professeur à l’Université de Rome-La Sapienza, dissident de Yougoslavie : « Nous avons tous un héritage, nous devons le défendre et dans un même mouvement nous en défendre, autrement nous aurions des retards d’avenir, nous serions inaccomplis ».


Voir en ligne : Quand France-culture aborde Robespierre.