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Les massacres de septembre 1792

suivi du discours de Robespierre devant la Convention le 5 novembre et celui de Marat, le 8.

mercredi 9 septembre 2020

Pour mieux cerner cet épisode sanglant cette « abominable tuerie »(dixit Malet & Issac) du 2 au 6 septembre, à propos du massacre dans les prisons de Paris et de quelques villes de province, quelques dates demandent à être rappelées :

  • - 20 avril 1792 : déclaration de guerre à l’Autriche par l’Assemblée législative dirigée par les Girondins et l’assentiment du roi . Échecs diplomatiques et revers militaires sévères. En juillet les troupes prussiennes, autrichiennes et émigrées approchent de la frontière lorraine.
  • - 18 juin 1792 : La Fayette menace l’assemblée d’un coup de force et demande la dissolution des jacobins.
  • - 20 juin 1792 : Pétition contre le veto du roi à deux décrets et invasion des Tuileries.
  • - 25 juillet 1792 : Publication du manifeste de Brunswick . Révolte des fédérés et des militants parisiens.
  • - 3 août 1792 : « La patrie est en danger » Danton obtient la levée de 60 000 hommes de la région parisienne pour rejoindre le front et éviter ainsi les troubles. Les Girondins hésitent à prendre parti tandis que les jacobins et cordeliers préparent l’insurrection.
  • - 10 août 1792 : La Commune insurrectionnelle de Paris s’installe à l’Hôtel de ville de Paris, et fait sonner le tocsin. Les insurgés se rendent au Tuileries. Ils se heurtent aux gardes suisses. De nombreux morts chez les patriotes. Le roi se réfugie à l’Assemblée. C’est la fin de la législative et de la royauté.
    La commune de Paris « impose » à l’assemblée moribonde l’instauration d’une politique de Salut Public
  • - le 2 septembre Verdun tombe et 80 000 Prussiens et Autrichiens se dirigent vers Paris.
  • - du 2 au 6 (voire 9 ) massacres dans les prisons. Près de 1200 victimes.
  • - 20 septembre : victoire de Valmy
  • - 21 septembre : abolition de la royauté : An I de la République une et indivisible.
  • - 5 novembre 1792 : réponse de Robespierre à l’accusation de J.B. Louvetdevant la convention lors de la séance du 29 octobre 1792
  • - mars 1793 : G. Danton, ministre de la justice fait adopter la création d’un tribunal révolutionnaire pour « éviter » un « nouveau septembre » et substituer la « justice d’État » à la « justice populaire ».
LES MASSACRES DE SEPTEMBRE 1792

Nota Bene

Il peut paraître anachronique de s’appuyer sur les pages d’un manuel scolaire des années trente pour évoquer les « massacres de septembre ».

Cependant, il nous est apparu que la manière dont les auteurs présentent cet évènement aux élèves de seconde et de première garde tout son intérêt. On sait désormais que les rapports conflictuels entre la Commune insurrectionnelle de Paris et le rôle que joua le Comité de surveillance est plus complexe que ne le présentent nos célèbres historiens républicains.
On notera qu’ils reprennent sans trop la mettre en question l’idée girondine de l’époque d’une « dictature de la Commune de Paris ». Pour notre part, nous retiendrons qu’il y eut bien une lutte de pouvoir entre la Commune et la législative dominée par les Girondins. Dans cette lutte de pouvoir, les Girondins à la Convention crièrent au « mythe d’une dictature » et accusèrent Robespierre d’être le commanditaire des massacres, avec Marat et Danton.

La question de fond demeure bien celle de l’intervention et du rôle du peuple dans la chute définitive de la royauté et l’institution de la République .
Par ailleurs, s’agissant des évènements eux-mêmes, selon Roger Dupuis, le Comité de surveillance de la Commune – et non la Commune – , Sergent, Billaud-Varenne et Marat (voir plus bas) ont une part de responsabilité. Soulignons également que le Ministre de l’Intérieur du moment était Jean-Marie Roland, (le mari de Mme) et celui de la justice, Georges Danton.

Ces massacres – aussi atroces furent-ils, mais rappelons-nous les atrocités de la justice royale – furent instrumentalisés à l’extrême à l’époque par le clan girondin pour discréditer Robespierre et les Jacobins et masquer la part de responsabilité qui était la sienne. On sait aujourd’hui qu’aucun chef montagnard ne joua de rôle actif lors des massacres. Pourtant ces accusations continuent encore aujourd’hui pour attaquer les idéaux de la révolution.
À consulter l’histoire de Mme de Lamballe, c’est ici

CE QUI EN EST DIT DANS LE MALET & ISSAC (manuel d’histoire 1934)

LES PRÉPARATIFS DE L’INSURRECTION du 10 AOÛT

10 août 1792 : Les Parisiens coiffent Louis XVI du bonnet rouge.

L’occasion favorable leur fut donnée par l’invasion Prussienne et le manifeste de Brunswick. Au début ; De de juillet les Prussiens, renforcés des émigrés, approchaient, de la frontière lorraine. L’Assemblée décréta solennellement « La Patrie en danger ». En s’adressant directement au peuple elle dénonçait la défaillance coupable du roi. L’émotion et l’indignation populaires furent à leur comble lorsqu’on connut à Paris, le 3 août, l’insolent « manifeste du duc de Brunswick », général en chef des armées prussienne et autrichienne.

Le manifeste avait été rédigé par un émigré à la demande même et selon les indications de Marie-Antoinette. Brunswick déclarait notamment que les « deux Cours alliées n’entendent point s’immiscer dans le gouvernement intérieur de la France, mais qu’elles veulent uniquement délivrer le roi, la reine et la famille royale de leur captivité... Que ceux des gardes nationaux qui seront pris les armes à la main seront traités en ennemis et punis comme rebelles à leur roi... Leurs Majestés Impériale et Royale rendant personnellement responsables de tous les événements, sur leur tête, pour être jugés, militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l’Assemblée nationale, du département, du district, de la municipalité et de la garde nationale de Paris. Déclarant en outre leurs dites Majestés, sur leur foi et parole d’empereur et de roi, que si le château des Tuileries est forcé ou insulté, que s’il est fait la moindre violence, le moindre Outrage à leurs Majestés le roi, la reine et la famille royale,.… elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, en livrant la ville de Paris une ; exécution militaire et à une subversion totale... » (Archives parlementaires, t. XLVII.)

Caricature française contre « le manifeste » du Duc de Brunswick


Le Duc de Brunswick

Ces menaces ne pouvaient qu’attiser la colère patriotique contre le roi évidemment complice de l’étranger. La réponse au manifeste de Brunswick fut l’insurrection du 10 août.

L’INSURRECTION DU 10 AOÛT

10 août 1792 par Duplessis

Les Girondins hésitaient à prendre parti. Ce fut lors de l’Assemblée et malgré elle que les révolutionnaires les plus décidés, Jacobins et Cordeliers, préparèrent l’insurrection. Ils furent renforcés par les fédérés, appelés de province malgré le veto du roi pour l’anniversaire de la fête de la Fédération. Parmi eux, un corps de 500 Marseillais devait jouer un rôle particulièrement actif ; ils étaient entrés à Paris en chantant l’hymne guerrier qu’un jeune officier, Rouget de l’Isle, venait de composer à Strasbourg ; cet hymne, vibrant d’enthousiasme patriotique et révolutionnaire, s’appela dès lors la Marseillaise. La lutte décisive fut fixée au vendredi 10 août. Dans la nuit du 9 au 10 août une Commune Insurrectionnelle ; s’installant à l’Hôtel. de Ville, en chassa la municipalité légale, prit la direction du mouvement et fit sonner le tocsin. Le 10 août les insurgés se portèrent sur les Tuileries. Ils s’en emparèrent après une lutte acharnée contre les Suisses. Avant le combat la famille royale s’était réfugiée, non sans peine, à l’Assemblée pour y trouver asile.

Le roi, se plaçant à la gauche du Président, dit à l’Assemblée : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime, et je me croirai toujours en sûreté avec ma famille au milieu des représentants de la nation. J’y passerai la journée.  » L’Assemblée applaudit, le président Vergniaud répondit : « L’Assemblée nationale connaît tous ses devoirs. Elle regarde comme un des plus chers le maintien de toutes les autorités constituées. Elle demeurera ferme à son poste ; nous saurons tous y mourir !  » On applaudit encore. (Paroles citées d’après le Logographe, c’est-à-dire le sténographe du temps, dans Sagnac, La chute de la royauté, Hachette éd.)

LES CONSÉQUENCES DU 10 AOÛT

La journée du 10 août 1792 était, après la journée du 14 juillet 1789, la deuxième Grande victoire du Peuple. Elle eut des conséquences décisives.

L’Assemblée sous la pression des insurgés victorieux décréta la suspension du roi, l’internement de la famille royale au Luxembourg, et l’élection, sans distinction de citoyens actifs ou passifs, d’une nouvelle Assemblée Constituante ou Convention pour instituer un régime nouveau. En même temps elle élut un conseil exécutif provisoire, formé de six membres parmi lesquels Danton, ministre de la Justice, Roland et les anciens ministres girondins.

En fait ces décisions marquaient la fin de la monarchie constitutionnelle, l’avènement d’un régime républicain et démocratique. Le peuple vainqueur obtenait l’égalité politique que la Constituante lui avait refusée. Il obtenait aussi la suppression sans indemnité de la plupart des droits féodaux qui subsistaient encore. En même temps l’Assemblée décréta la mise en vente par petits lots des biens des émigrés confisqués. Ces résultats tangibles profitèrent surtout à la masse rurale et l’attachèrent au régime nouveau.

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE

Massacres de septembre
Musée Carnavalet

Une autre conséquence du dix août fut la dictature exercée par la Commune de Paris. Appuyée sur le peuple vainqueur, la Commune imposa à l’Assemblée des mesures d’exception, ce qu’on peut appeler la politique révolutionnaire de salut public.

C’est ainsi qu’elle fit enfermer la famille royale au Temple, multiplier les « visites domiciliaires » à la suite desquelles les prisons se remplirent de milliers de suspects.

Cependant de terribles nouvelles arrivaient des frontières. La Fayette, après avoir essayé d’entraîner son armée sur Paris, désertait ; les ennemis, après s’être emparés de Longwy, mettaient le siège devant Verdun, la dernière place qui couvrit Paris et qui ne pouvait tenir plus de deux jours. La Commune fit sonner le tocsin, tirer le canon d’alarme, battre la générale et inviter les Parisiens à former une armée de soixante mille hommes.

Danton vint à l’Assemblée et, dans une brûlante harangue, il lui demanda de coopérer avec la Commune au salut public. « Nous demandons que vous concouriez avec nous à diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont... Nous demandons que quiconque refusera de servir de sa personne ou de remettre ses armes soit puni de mort. Il faut des mesures sévères. Nul, quand la patrie est en danger, nul ne peut refuser son service sans être déclaré infâme et traître à sa patrie...Le tocsin qui sonne va se propager dans toute la France. Ce n’est point un signal d’alarme, c’est la charge sur les ennemis de la patrie. (On applaudit.)
Pour les vaincre, Messieurs, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France est sauvée ! » (Les applaudissements recommencent.) (André Frirourg, Discours de Danton, Hachette éd.)

Danton. Portrait anonyme


Manifeste de Brunswick
caricature1792

Attaques contre Robespierre, Danton, Panis et Marat (25 septembre 1792) publié par Clio

Cet élan patriotique fut souillé par une abominable tuerie, les massacres dans les prisons. Marat ne cessait d’exciter le peuple à égorger les traîtres avant de marcher à l’ennemi. Le péril imminent éveillait une soif de vengeance. Des bandes d’égorgeurs, cent cinquante à deux cents individus, se rendirent aux prisons, à l’Abbaye, à la Force, au Châtelet, à la Conciergerie, etc. Après un simulacre de jugement ils massacrèrent les suspects (2-6 septembre). Onze cents personnes environ, des prêtres, des vieillards, des femmes avaient péri. Les pouvoirs publics, la Commune, le Conseil exécutif ne firent aucune tentative sérieuse pour arrêter les massacres. Les commissaires envoyés par l’Assemblée furent impuissants à les arrêter.

Pendant ce temps le sort de la France révolutionnaire se jouait aux abords de l’Argonne. Le Dix Août, en renversant la monarchie, avait donné enfin à la défense nationale l’impulsion nécessaire. L’armée prussienne fut arrêtée à Valmy le 20 septembre 1792, le jour même où la Législative cédait la place à la Convention.

LES EXPLICATIONS DE ROBESPIERRE FACE AUX accusations de j.b. louvet le 5 novembre 1792 extraits.

Nota bene

Maximilien Robespierre à la Convention
Portrait attribué à David

En revenant aujourd’hui, sur ce moment particulier qui précéda Valmy et la déclaration de la 1re République il nous a paru indispensable de publier partie du texte de Robespierre qui fut sa « réponse « à J.B. Louvet.

Le lecteur trouvera en lien les accusations de Louvet. (séance parlementaire du 29 septembre 1792). Elles se firent dans un chaos indescriptible pendant lequel Robespierre dut faire face à des attaques de toutes parts des Girondins et que déstabilisé, il parvint à obtenir un délai d’une semaine pour y répondre.

Robespierre justifie la Révolution comme événement fondateur contre la société d’ancien régime, qu’il justifie les interventions du peuple pour assurer le succès de la Révolution ( et donc aussi les massacres de septembre) : « Citoyens, vouliez-vous une révolution sans révolution ? » et tout est dit. Il détache les indécis, les modérés, la plaine de le droite girondine, et obtient déjà une nouvelle majorité (plus ou moins solide bien sûr en ce début) sur le sort du roi. La république démocratique et populaire est vraiment née ce jour-là, à savoir l’alliance du peuple sans-culotte avec la Montagne. Finalement, la Gironde a perdu ce jour-là et d’ailleurs, la Convention passa à l’ordre du jour et refusa d’entendre à nouveau l’insolent Louvet ! Par ses extraordinaires qualités, Robespierre a retourné complètement la Convention et tracé une perspective révolutionnaire en une semaine !

Nous laissons le soin à nos lecteurs d’apprécier la teneur et la force politique de ce discours.

Buste de Robespierre par Deseine
Musée de la révolution française de Vizille ( photographie : BD)

« Il reste maintenant le plus fécond et le plus intéressant des trois chapitres qui composent votre plaidoyer diffamatoire ; celui qui concerne ma conduite au conseil général de la Commune.

On me demande d’abord pourquoi, après avoir abdiqué la place d’accusateur public, j’ai accepté le titre d’officier municipal.

Je réponds que j’ai abdiqué, au mois de janvier 1792, place lucrative et nullement périlleuse, quoi qu’on ait dit, d’accusateur public, et que j’ai accepté les fonctions de membre du conseil de la Commune, le 10 août 792. On me fait un crime de la manière même dont je dis entré dans la salle où siégeait la nouvelle municipalité ; et mon dénonciateur m’a reproché très sérieusement d’avoir dirigé mes pas vers le bureau : dans ces conjonctures, où d’autres soins nous occupaient, j’étais loin de prévoir que je serais obligé d’informer un jour la Convention nationale que je n’avais été au bureau que pour faire vérifier mes pouvoirs. M. Louvet n’en a pas moins conclu de tous ces faits, à ce qu’il assure, que ce Conseil général, ou du moins plusieurs de ses membres étaient réservés à de hautes destinées. Pouviez-vous en douter ? N’était-ce pas une assez haute destinée, que celle de se dévouer pour la patrie ? Pour moi, je m’honore d’avoir ici à défendre et la cause de la Commune et la mienne. Mais non, je n’ai qu’à me réjouir de ce qu’un grand nombre de citoyens ont mieux servi la chose publique que moi. Je ne veux point prétendre à une gloire qui ne m’appartient pas. Je ne fus nommé que dans la journée du 10 ; mais ceux qui, plus tôt choisis, étaient déjà réunis à la maison commune, dans la nuit redoutable, au moment où la conspiration de la Cour était près d’éclater ; ceux-là sont véritablement les héros de la liberté. Ce sont ceux-là qui, servant de point de ralliement aux patriotes, armant les citoyens, dirigeant les mouvements d’une insurrection tumultueuse, d’où dépendait le salut public, déconcertèrent la trahison en faisant arrêter le commandant de la garde nationale, vendu à la Cour, après l’avoir convaincu par un écrit de sa main, d’avoir donné aux commandants de bataillon ordre de laisser passer le peuple insurgent, pour le foudroyer ensuite par-derrière… Citoyens, si la plupart de vous ignoraient ces faits, qui se sont passés loin de vos yeux, il vous importe de les connaître, ne fût-ce que pour ne pas souiller les représentants du peuple français par une ingratitude fatale à la cause de la liberté ; vous devez les entendre, avec intérêt, au moins, pour qu’il ne me soit pas dit qu’ici les dénonciations seules ont droit d’être accueillies ; Est-il donc si difficile de comprendre que, dans de telles circonstances, cette municipalité tant calomniée dut renfermer les plus généreux citoyens ? Là, étaient ces hommes que la bassesse monarchique dédaigne, parce qu’ils n’ont que des âmes fortes et sublimes ; là, nous avons vu, et chez les citoyens et chez les magistrats nouveaux, des traits d’héroïsme que l’incivisme et l’imposture s’efforceront en vain de ravir à l’histoire. Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantées ; les grandes actions et les grands caractères seuls restent. Nous ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton dans la tribune du peuple romain, et les regards de la postérité ne se reposent que sur l’image sacrée de ce grand homme. Voulez-vous juger le conseil général révolutionnaire ; de la commune de Paris ? placez-vous au sein de cette immortelle Révolution, qui l’a créé, et dont vous êtes vous-mêmes l’ouvrage.

On vous entretient sans cesse, depuis votre réunion, d’intrigants qui s’étaient introduits dans ce corps. Je sais qu’il en existait en effet quelques-uns ; et qui plus que moi a le droit de s’en plaindre ? Ils sont au nombre de mes ennemis. Et d’ailleurs, quel corps si pur et si peu nombreux fut absolument exempt de ce fléau ? On vous dénonce éternellement quelques actes répréhensibles, imputés à des individus. J’ignore ces faits ; je ne les nie, ni ne les crois ; car j’ai entendu trop de calomnies pour croire aux dénonciations qui partent de la même source, et qui toutes portent l’empreinte de l’affectation ou de la fureur. Je ne vous dirai pas même que l’homme de ce conseil général, qu’on est le plus jaloux de compromettre, échappe nécessairement à ces traits ; je ne m’abaisserai pas jusqu’à observer que je n’ai jamais été chargé d’aucune espèce de commission, ni ne me suis mêlé, en aucune manière, d’aucune opération particulière ; que je n’ai jamais présidé un seul instant la Commune ; que jamais je n’ai eu la moindre relation avec le comité de surveillance, tant calomnié. Car, tout compensé, je consentirais volontiers à me charger de tout le bien et de tout le mal attribué à ce corps, que l’on a si souvent attaqué, dans la vue de m’inculper personnellement.

On reproche à la municipalité nouvelle des arrestations qu’on appelle arbitraires, quoique aucune n’ait été faite sans un interrogatoire. Quand le consul de Rome eut étouffé la conspiration de Catilina, Clodius l’accusa d’avoir violé les lois. Quand le consul rendit compte au peuple de son administration, il jura qu’il avait sauvé la patrie, et le peuple applaudit. J’ai vu à cette barre tels citoyens qui ne sont pas des Clodius, mais qui, quelque temps avant la révolution du 10 août, avaient eu la prudence de se réfugier à Rouen, dénoncer emphatiquement la conduite du conseil de la commune de Paris. Des arrestations illégales ! est-ce donc le code criminel à la main qu’il faut apprécier les précautions salutaires qu’exige le salut public dans les temps de Crise, amenés par l’impuissance même des lois ? Que ne nous reprochez-vous aussi d’avoir brisé illégalement les plumes mercenaires, dont le métier était de propager l’imposture et de blasphémer contre la liberté ? Que n’instituez-vous une commission pour recueillir les plaintes des écrivains aristocratiques et royalistes ? Que ne nous reprochez-vous d’avoir consigné tous Je conspirateurs aux portes de cette cité ? Que ne nous reprochez-vous d’avoir désarmé les citoyens suspects, d’avoir écarté de nos assemblées, où nous délibérions sur le salut public, les ennemis reconnus de la Révolution ? Que ne faites-vous le procès à la fois et à la municipalité et à l’assemblée électorale et aux sections de Paris et aux assemblées primaires des cantons, et à tous ceux qui nous ont imités ? car toutes ces choses-]à étaient illégales, aussi illégales que la Révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi illégales que la liberté elle-même. Mais que dis-je ? ce que je présentais comme une hypothèse absurde n’est qu’une réalité très certaine. On nous a accusés en effet de tout cela, et de bien d’autres choses encore. Ne nous a-t-on pas accusés d’avoir envoyé, de concert avec le conseil exécutif, des commissaires dans plusieurs départements, pour propager nos principes, et les déterminer à s’unir aux Parisiens contre l’ennemi commun ?

Quelle idée s’est-on donc formée de la dernière révolution ? La chute du trône paraissait-elle si facile avant le succès ? Ne s’agissait-il que de faire un coup de main aux Tuileries ? Ne fallait-il pas anéantir, dans toute la France, le parti des tyrans, et par conséquent communiquer à tous les départements la commotion salutaire qui venait d’électriser Paris ? Et comment ce soin pouvait-il ne pas regarder ces magistrats qui avaient appelé le peuple à l’insurrection ? Il s’agissait du salut public, il y allait de leur tête ! et on leur a fait un crime d’avoir envoyé des commissaires aux autres communes, pour les engager à avouer, à consolider leur ouvrage !

Le dis-je ! la calomnie a poursuivi ces commissaires eux-mêmes, quelques-uns ont été jetés dans les fers. Le « feuillantisme » et l’ignorance ont calculé le degré de chaleur de leur style, ils ont mesuré toutes leurs démarches, et le compas constitutionnel, pour trouver le prétexte à travestir les missionnaires de la Révolution en incendiaires et en ennemis de l’ordre public. À peine les circonstances qui avaient enchaîné les ennemis du peuple ont-elles cessé, ces mêmes corps administratifs, tous les hommes qui conspiraient contre lui, sont venus les calomnier devant la Convention nationale elle-même.

Citoyens, vouliez-vous une révolution sans révolution ? Quel est cet esprit de persécution qui est venu réviser, pour ainsi dire, celle qui a brisé nos fers ? Mais comment peut-on soumettre à un jugement certain les effets que peuvent entraîner ces grandes commotions ?

Qui peut marquer, après coup, le point précis où doivent se briser les flots de l’insurrection populaire ? À ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du despotisme ? Car s’il est vrai qu’une grande nation ne peut se lever par un mouvement simultané, et que la tyrannie ne peut être frappée que par la portion des citoyens qui est plus près d’elle ; comment ceux-ci oseront-ils l’attaquer, si, après la victoire, des délégués arrivés des parties éloignées peuvent les rendre responsables de la durée ou de la violence de la tourmente politique qui a sauvé la patrie ? Ils doivent être regardés comme fondés de procuration tacite pour la société tout entière. Les Français, amis de la liberté, réunis à Paris au mois d’août dernier ont agi à ce titre, au nom de tous les départements. Il faut les approuver ou les désavouer tout à fait. Leur faire un crime de quelques désordres apparents ou réels, inséparables d’une si grande secousse, ce serait les punir de leur dévouement. Ils auraient droit de dire à leurs Juges : « Si vous désavouez les moyens que nous avons employés pour vaincre, laissez-nous les fruits de la victoire. Reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes ; mais restituez-nous le prix de nos sacrifices et de nos combats ; rendez-nous nos concitoyens, nos frères, nos enfants, qui sont morts pour la cause commune ? » Citoyens, le peuple qui vous à envoyés a tout ratifié. À votre présence ici en est la preuve ; il ne vous a pas chargés de porter l’œil sévère de l’inquisition sur les faits qui touchent à l’insurrection, mais de cimenter par des lois justes la liberté qu’elle lui a rendue. L’univers, la postérité, ne verra dans ces événements que leur cause sacrée et leur sublime résultat ; vous devez les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes d’État et en législateurs du monde. Et ne pensez pas que j’aie invoqué ces principes éternels parce que nous avons besoin de couvrir d’un voile quelques actions répréhensibles.

Non, nous n’avons point failli, j’en jure par le trône renversé, et par République qui s’élève. On vous a parlé bien souvent des événements du 2 septembre. C’est le sujet auquel j’étais le plus impatient d’arriver, et je le traiterai d’une manière absolument désintéressée. J’ai observé qu’arrivé à cette partie de son discours, M. Louvet lui-même a généralisé d’une manière très vague, l’accusation dirigée auparavant contre moi personnellement ; il n’en est pas moins certain que la calomnie a travaillé dans l’ombre qui ont dit que j’avais eu la moindre part aux évènements dont je parle, sont des hommes ou excessivement crédules, ou excessivement pervers : quand l’homme qui, comptant sur le succès de la diffamation dont il avait d’avance arrangé tout le plan, a cru pouvoir alors imprimer impunément que je les avais dirigés, je me contenterais de l’abandonner au remords, si le remords ne supposait une âme. Je dirai, pour ceux que l’imposture aurait pu égarer, qu’avant l’époque où ils sont arrivés, j’avais cessé de fréquenter le conseil général de la Commune ; l’assemblée électorale dont : j’étais membre, avait commencé les séances ; que je n’ai appris ce qui se passait dans les prisons, que par le bruit public, et plus tard sans doute que la plus grande partie des citoyens ; car j’étais, ou chez moi, ou dans les lieux où mes fonctions publiques m’appelaient. Quant au conseil général de la Commune, il est également certain, aux yeux de tout homme impartial, que loin de provoquer les événements du 2 septembre, il a fait ce qui était en son pouvoir pour les empêcher. Si vous me demandez pourquoi il ne les a pas empêchés, je vais vous le dire. Pour se former une idée juste de ces événements, il faut chercher la vérité, non dans les écrits ou dans les discours calomnieux qui les ont dénaturés, mais dans l’histoire de la dernière révolution. Si vous avez pensé que le mouvement imprimé aux esprits par l’insurrection du mois d’août était entièrement expiré au commencement de septembre, vous vous êtes trompés ; ceux qui ont cherché à vous persuader qu’il n’y avait aucune analogie entre l’une et l’autre de ces deux époques ont feint de ne connaître ni les faits ni le cœur humain. [...] .

Cependant une cause nouvelle et beaucoup plus importante acheva de porter la fermentation à son comble. Un grand nombre de citoyens avaient pensé que la révolution du 10 rompait les fils des conspirations royales, et regardaient la guerre comme terminée, quand tout à coup la nouvelle se répand dans Paris que Longwy a été livré ; que Verdun a été livré ; et qu’à la tête d’une armée de cent mille hommes, Brunswick s’avance vers Paris. Aucune place forte ne nous séparait des ennemis ; notre armée divisée, presque détruite par les trahisons de La Fayette, manquait de tout ; il fallait songer à la fois à trouver des armes, des effets de campement, des vivres, et des hommes. Le conseil exécutif ne dissimulait ni ses craintes ni son embarras. Le danger était grand ; il paraissait plus grand encore.

Danton se présente à l’Assemblée législative, lui peint vivement les périls et les ressources, la porte à prendre quelques mesures vigoureuses, donne une grande impulsion à l’opinion publique. Il se rend à la maison commune, et invite le conseil général à faire sonner le tocsin. Le conseil général de la Commune sent que la patrie ne peut être sauvée que par les prodiges que l’enthousiasme de la liberté peut seul enfanter et qu’il faut que Paris tout entier s’ébranle pour courir au-devant des Prussiens. Il fait sonner le tocsin pour avertir tous les citoyens de courir aux armes ; il leur en procure par tous les moyens qui sont en son pouvoir ; le canon d’alarme tonnait en même temps : en un instant, quarante mille hommes sont armés, équipés, rassemblés, et marchent vers Chalons... Au milieu de ce mouvement universel, l’approche des ennemis étrangers réveille le sentiment d’indignation et de vengeance qui couvait dans les cœurs, contre les traîtres qui les avaient appelés. Avant d’abandonner leurs foyers, leurs femmes et leurs enfants, les citoyens, les vainqueurs des Tuileries, veulent la punition des conspirateurs qui leur avait été si souvent promise ; on court aux prisons... Les magistrats pouvaient-ils arrêter le peuple ? car c’était un mouvement populaire, et non la sédition partielle de quelques scélérats payés pour assassiner leurs semblables, comme on l’a ridiculement supposé.

Eh ! sil n’en eût pas été ainsi, comment le peuple ne l’aurait-il pas empêché ? Comment la garde nationale, comment les fédérés n’auraient-ils fait aucun mouvement pour s’y opposer ? Les fédérés eux-mêmes étaient là en grand nombre. On connaît les vaines réquisitions du commandant de la garde nationale ; on connaît les vains efforts des commissaires de l’Assemblée nationale législative qui furent envoyés aux prisons.

J’ai entendu quelques personnes me dire froidement que la municipalité devait proclamer la loi martiale. La Loi martiale, à l’approche des ennemis ! La loi martiale, après la journée du 10 ! La loi martiale, pour les complices du tyran détrôné, contre le peuple !

Que pouvaient les magistrats contre la volonté déterminée d’un peuple indigné, qui opposait à leurs discours, le souvenir de la victoire, le dévouement avec lequel il allait se précipiter au-devant des Prussiens, et qui reprochait aux lois mêmes la longue impunité des traîtres qui déchiraient le sein de leur patrie ?

Ne pouvant les déterminer à se reposer sur les tribunaux du soin de leur punition, les officiers municipaux les engagèrent à suivre des formes nécessaires dont le but était de ne pas confondre avec les coupables qu’ils voulaient punir, les citoyens détenus pour des causes étrangères à la conspiration du 10 août : et ce sont les officiers municipaux qui ont exercé ce ministère, le seul service que les circonstances permettaient de rendre à l’humanité, qui vous ont été présentés comme des brigands sanguinaires !

Le zèle le plus ardent pour l’exécution des lois ne peut justifier ni l’exagération ni la calomnie ; je pourrais citer ici, contre les déclamations de M. Louvet, un témoignage non suspect, c’est celui du ministre de l’Intérieur, qui, en blâmant les exécutions populaires en général, n’a pas craint de parler de l’esprit de prudence et de justice que le peuple, c’est son expression, avait montré dans cette occasion. Que dis-je ? je pourrais citer, en faveur du conseil général de la Commune, M. Louvet lui-même, qui commençait l’une de ses affiches de la Sentinelle par ces mots : « Honneur au conseil général de la Commune ; il a fait sonner le tocsin, il a sauvé la patrie. » C’était alors le temps des élections.

On assure qu’un innocent à péri ; on s’est plu à en exagérer le nombre : mais un seul, c’est trop, sans doute.

Citoyens, pleurez cette méprise actuelle. Nous l’avons pleurée dès longtemps : C’était un bon citoyen, dit-on, C’était donc l’un de nos amis. Pleurez même les victimes coupables, réservées à la vengeance des lois, qui ont tombé sous le glaive de la justice populaire ; mais que votre douleur ait un terme, comme toutes les choses humaines.

Gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes. Pleurez cent mille patriotes immolés par la tyrannie ; pleurez nos concitoyens expirant sous leurs toits embrasés, et les fils des citoyens massacrés au berceau, ou dans les bras de leurs mères. N’avez-vous pas aussi des frères, des enfants, des épouses à venger ? La famille des législateurs français, c’est la patrie ; c’est le genre humain tout entier, moins les tyrans et leurs complices. Pleurez donc ; pleurez l’humanité abattue sous leur joug odieux ; mais consolez-vous, si, imposant silence à toutes les viles passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays et celui du monde ; consolez-vous, si vous voulez rappeler sur la terre l’égalité et la justice exilées ; et tarir, par des lois justes, la source des crimes et des malheurs de vos semblables. La sensibilité qui gémit presque exclusivement pour les ennemis de la liberté m’est suspecte.

Cessez d’agiter sous mes yeux la robe sanglante du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans les fers. En voyant les peintures pathétiques du désastre des Lamballe, des Montmorin, de la consternation des mauvais citoyens, et ces déclamations furieuses contre des hommes connus sous des rapports tout à fait opposés, n’avez-vous pas cru lire un manifeste de Brunswick ou de Condé ? Calomniateurs éternels, voulez-vous donc venger le despotisme ? Voulez-vous flétrir le berceau de la République ?

Voulez-vous déshonorer, aux yeux de l’Europe, la Révolution qui l’enfanta, et fournir des armes à tous les ennemis de la liberté ? Amour de l’humanité vraiment admirable, qui tend à cimenter la misère et la servitude des peuples, et qui cache le désir barbare de se baigner dans le sang des patriotes ! […]

Mais sortons de ce cercle d’infamies que vous nous avez fait parcourir, et arrivons à la conclusion de votre libelle. Indépendamment de ce décret de la force armée, que vous cherchez à extorquer par tant de moyens ; indépendamment de cette loi tyrannique contre la liberté individuelle et contre celle de la presse, que vous déguisez sous le spécieux prétexte de la provocation au meurtre, vous demandez, pour le ministre, une espèce de dictature militaire ; vous demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous déplaisent, sous le nom d’ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus d’avouer ouvertement le motif honteux de tant d’impostures et de machinations. Ainsi, vous ne parlez de dictature que pour l’exercer vous-même sans aucun frein ; vous ne parlez de proscriptions et de tyrannie que pour proscrire et pour tyranniser. Ainsi, vous avez pensé que, pour faire de la Convention nationale l’aveugle instrument de vos coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman bien astucieux, et de lui proposer de décréter, sans désemparer, la perte de la liberté et son propre déshonneur.

Que me reste-t-il à dire contre des accusateurs qui s’accusent eux-mêmes ? Ensevelissons, s’il est possible, ces méprisables manœuvres, dans un éternel oubli.

Puissions-nous dérober aux regards de la postérité ces jours peu glorieux de notre histoire, où les représentants du peuple, égarés par de lâches intrigues, ont paru oublier les grandes destinées auxquelles ils étaient appelés ! Pour moi, je ne prendrai aucune conclusion qui me soit personnelle. J’ai renoncé au facile avantage de répondre aux calomnies de mes adversaires par des dénonciations plus redoutables. J’ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je renonce à la juste vengeance que j’aurais le droit de poursuivre contre les calomniateurs ; je n’en demande point d’autre que le retour de la paix et le triomphe de la liberté. Citoyens, parcourez, d’un pas ferme et rapide, votre superbe carrière ; et puissé-je, aux dépens de ma vie et de ma réputation même, concourir avec vous à la gloire et au bonheur de notre commune patrie ! »

Texte de Robespierre présenté par Slavoj Zizek
dans « Robespierre, entre vertu et terreur »
Les plus beaux discours de Robespierre
L’autre pensée Ed. Stock
pages 127 à 140

DISCOURS DE JEAN-PAUL MARAT DU JEUDI 8 NOVEMBRE 1792.

Portrait de Marat, l’Ami du Peuple

« On m’accuse d’être un agitateur, un perturbateur du repos public. Vaines clameurs, répétées par des citoyens crédules, d’après les ennemis de la révolution.

Sans doute mes écrits ont fait le désespoir des faux patriotes, des intrigants, des dilapidateurs, des prévaricateurs et des oppresseurs que j’ai démasqués, des courtisans, des agents ministériels, des députés perfides, des traîtres et des conspirateurs que j’ai déjoué. Que n’ont-il pas fait pour contrebalancer l’influence ?

Non contents de les intercepter à la poste, de les saisir chez les distributeurs, de briser mes presses, de jeter dans le cachot les colporteurs, ils ont soudoyé une foule de libellistes pour me diffamer ; ils ont fait circuler, sous mon nom, une multiplicité de faux écrits tendant à égarer l’opinion publique et à l’imprégner des maximes funestes de l’aristocratie et du royaliste. Rien n’a été omis de leur part pour tromper le peuple et il eût peut-être été toujours la dupe de ces imposteurs, si l’impatience de me perdre ne les eût jetés dans des mesures inconsidérées.

Ils avaient soin de faire imprimer ces faux écrits par mes imprimeurs et débiter par mes publicateurs. Le maire Bailly et deux municipaux dévouée comme lui à Motier en ont fait débiter par l’un de mes distributeurs, auquel ils ont offert une somme considérable pour l’engager à continuer.
Le ministre de l’Intérieur les faisait distribuer gratis à Paris par des gens à la livrée du roi, après en avoir inondé le royaume.
À mon retour de Londres où l’atroce expédition du 22 janvier 1792 m’avait forcé de chercher un asile, je trouvai cinq faux Amis du peuple dont les fripons de rédacteurs se disputaient mon nom et ma devise avec le titre de mon journal, en s’accablant chaque jour d’invectives dégoûtantes.
Indigné d’un spectacle aussi grotesque que révoltant, je m’adressai par lettres à la police, pour avoir justice de ces fripons déhontés qui desservaient la cause publique en égarant le peuple.
Les agents de la police prétextèrent mon absence pour mettre de côté mes réclamations.
Réduit à braver et les poignards des assassins et les sbires du Châtelet, je me présentai à quelques fonctionnaires publics pour forcer leur feinte incrédulité et obtenir d’eux l’autorisation de paralyser les presses des faussaires et d’enlever les éditions pseudonymes.

Mes démarches ne furent pas toutes infructueuses.

En juin 1790, je dis mettre les scellés, par le district de Saint-Étienne-du-mont, sur les presses du sieur Rozé et j’enlevai, rue Percée, une édition entière d’un faux Ami du Peuple, laquelle déposée à la maire. Ces deux derniers faits se sont passés sous les yeux de Manuel, membre de la Convention, alors administrateur de police. Je le somme de déclarer si j’avance ici une chose qui ne soit conforme à la plus exacte vérité.
Comme je n’ai jamais cessé de poursuivre à outrance les ennemis de la liberté, mon lot fut toujours d’en être persecuté avec fureur. Je dois le dire sans détour. Les meneurs de la clique atroce qui s’acharnent aujourd’hui à ma perte, à quelques nouveaux venus près, sont ces mêmes hommes que j’ai tant de fois dénoncés comme d’infidèles mandataires du peuple, ces même hommes qui, sous le masque du patriotisme, ont si longtemps sacrifié à un cour scélérate les droits et les intérêts de la nation. Dans le nombre sont les Rabaut, les Buzot, les Camus, les Sieyès, les Brissot, les Vergniaud, les Lasource, les Guadet, les Gensonné, les Kersaint, les Cambon, les Barbaroux, les Rebecqui, intrigants barbares et cupides dont les uns, à la faveur d’un massacre concerté à loisir, ont laissé dénaturer la Constitution, pour rétablir le despote dans sa toute puissance et dont les autres, à la faveur d’un nouveau massacre encore plus affreux, allaient fuir de nos murs pour s’installer à Rouen et y décréter la contre-révolution.

Toutes les menées ténébreuses employées contre moi par les scélerats prostitués au despotisme avant la journée du dix, ont été renouvelées par les meneurs de la clique déhontée qui souille la Convention, qui s’efforce de m’en faire exclure, de me fait périr par le fer des assassins et, qui pis est, s’égarer le peuple et de m’en faire massacrer.
Roland, leur patron, qui aurait bien de la peine à prouver qu’ils ne s’est pas fait une liste civile produit d’une patrie des diamants de la couronne, de l’argenterie et des effets précieux enlevés aux émigrés, a fait intercepter mes écrits et ma correspondance à la poste, après avoir inondé les départements de libelles et de placards où il me diffame sans pudeur.
A qui fera-t-il croire qu’il ne dilapider pas journellement les biens nationaux à stipendier une foule de libellistes pour me dénigrer, et à faire imprimer ces libellées sous toute espèce de formats pour être distribués aux membres de la Convention, tandis que les membres du bureau redigent les articles mensongèrs qui se publient journellement dans les papiers publics contre les plus chauds patriotes de la députation parisienne ; tandis que les suppôts de la clique égarent et soulèvent contre moi quelques-uns de mes collègues, une soldatesque égarée et les garde nationaux qu’ils ont appelé clandestinement à Paris pour y appuyer leur desseins criminels ; tandis qu’ils me dénoncent journellement à la Convention Nationale comme Virieu, Montlosier, Régnier, Régnault, Maury, Malouet me dénonçaient à l’assemblée constituante, comme Guadet, Vergniaud, Girardin, Dumolard, Duchastel me dénonçaient à l’Assemblé législative ; sous mon nom pour me traiter de royaliste, ou qu’ils trinquent mes véritables écrits pour me décrire dans l’opinion publique.

Le grand cheval de bataille de me détracteurs est de me peindre comme un homme sanguinaire qui est sans cesse à prêcher le meurtre et l’assassinat. Mais je défie de faire voir autre chose dans mes écrits, si ce n’est que j’ai démontré la nécessité d’abattre quelques centaines de têtes criminelles pour conserver trois cent mille têtes innocentes, de verser quelques gouttes de sang impur pour éviter d’en verser des flots de très pur, c’est-à-dire d’écraser les principaux contre-Révolutionnaires pour sauver la patrie.
Encore n’ai-je conseillé les exécutions populaires que dans les accès de désespoir où me jetait la douleur de voir les lois protéger les traîtres et les conspirateurs échapper au glaive de la justice. Or, J’invite mes détracteurs à soumettre ces conseils à un tribunal de sages et si j’en ai pas son approbation, je consens à passer pour un cannibale. Oui, c’est le plus pur amour de l’humanité, le plus saint respect pour la justice, qui m’a fait renoncer quelques moments à la modération philosophique pour crier haro sur nos implacables ennemis. Cœurs sensibles et justes, c’est à vous que je m’appelle contre ces hommes de glace qui verraient périr le genre humain sans s’émouvoir, sans sortir des gonds. Les transports de fureur que vous éprouvez à la vue d’une nation entière entraînée dans l’abîme par une poignée de scélérats sont mon apologie. Et le salut public qu’ont toujours assuré ces expéditions populaires sera la seule réponse que j’opposerai à la calomnie.
Mes détracteurs m’accusent aussi d’avoir aspiré à la dictature après l’avoir prêchée. Ils s’amusent sans doute en me faisant ce reproche.

Aspirer à la dictature, moi, pauvre diable, sans amis, sans partisans, sans fortune, sans moyens, sans asile ; moi, que mes nombreux ennemis n’ont jamais laissé jouir vingt-quatre heures entières de la bonne opinion que donnait mon dévouement à la chose publique ; moi qui suis en butte aux traits d’un million d’ennemis puissants, la plupart fonctionnaires publics ; moi qui me vois depuis trois ans réduit à mener une vie errante et souterraine pour échapper aux fers des assassins ; moi que la lâcheté des patriotes a tant de fois forcé de chercher un lit, au milieu de la nuit ; moi qui n’a pas trouvé un seul patriote assez courageux pour se dire mon ami dans les temps de crise, seule époque où l’on pût songer à recourir à la dictature.
Vils intrigants acharnés de ma perte, rougissez à vos absurdes calomnies. ; elles n’égareront que des imbéciles ou des hommes pris de vin.

J’ai conseillé au peuple, il est vrai, de se nommer des chefs momentanés sous le nom de tribuns ou de dictateurs, et seulement pour abattre les conspirateurs que protégeaient les dépositaires de l’autorité.

C’était là, selon moi, le seul moyen de sauver la patrie. Pour détruire cette erreur, si c’en était une en effet, que n’en avez-vous montré les dangers ?

Au lieu des armes de la raison, vous m’avez opposé celle des imposteurs et des assassins. Mais pour me réfuter, il fallait avoir sur moi les avantages d’une bonne cause, et il était bien plus facile de me faire égorger.

Mais quoi, vous réclamez chaque jour la liberté illimitée des opinions pour vous et vos amis. S’agit-il de moi et des vos antagonistes, vous vous en déclarez les tyrans.
Mes persécuteurs me reprochent d’être un gomma abominable, aux côtés duquel on ne peut prendre place sans être déshonoré, un homme que la terre a tort de nourrir et le soleil d’éclairer, un homme qui est un reproche continuel à la nature et dont le nom seul est une injure. »

De l’imprimerie de Marat.
Œuvres Politiques de Jean-Paul Marat. Éditions Pôlenordgroup Bruxelles. Tome VIII.
Suite à l’aimable proposition de Mme Stéfania Di PAscale

Voir en ligne : Attaques contre Robespierre, Danton, Panis et Marat (25 septembre 1792)