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Robespierre est-il toujours notre contemporain ?

Table ronde organisée par le Journal l’Humanité du 3 octobre 2014

mardi 14 avril 2015

Michel Biard, Professeur d’histoire du monde moderne et de la Révolution française à l’université de Rouen, président de la Société des études robespierristes, 
Sophie Wahnich Agrégée, docteure en histoire, directrice de recherche au CNRS, 
Jean-Numa Ducange, Historien, maître de conférences 
à l’université 
de Rouen.

La commémoration de la mort de Robespierre, il y a eu 220 ans le 28 juillet 1794, a été traitée officiellement par le silence. Comment interprétez-vous ce fait ?

Michel Biard : Comment pourrait-il en être autrement dans une République qui ne célèbre déjà pas la date de sa propre naissance, en septembre 1792, par une cérémonie officielle ? Qui plus est, commémorer la mort de Robespierre supposerait qu’on en finisse au préalable avec la légende noire qui accable sa mémoire depuis l’été 1794. Nous en sommes hélas très loin, comme en témoignent plusieurs querelles récentes à propos de son nom donné ou à donner à une rue. «  Personnage trop controversé  », telle est souvent la réponse qui est faite, en dehors de toute prise en compte des travaux des historiens et comme si nombre de nos rues et places ne portaient pas déjà des noms bien plus sujets à controverses. Dès lors, la question la plus urgente ne me semble pas de commémorer à chaque 28 juillet, mais de poursuivre un patient travail pour redonner à Robespierre sa vraie place dans la mémoire collective nationale. Plusieurs ouvrages récemment publiés devraient y contribuer, même si toucher un vaste public avec des travaux universitaires n’est jamais simple, tant l’accès aux médias de masse conditionne aujourd’hui le fait d’atteindre ou non ce public.

Jean-Numa Ducange : Robespierre est toujours victime d’une légende, effectivement, qui fait de lui un monstre et un bourreau. Alors que Jean Jaurès est cité de façon unanime par tout le champ politique français – au prix de déformations historiques élémentaires parfois ubuesques –, la figure de Robespierre est devenue un repoussoir, sauf pour une partie de la gauche de la gauche, et encore. La Ville de Paris, y compris sa majorité actuelle, refuse obstinément de donner son nom à une rue. C’est assurément très révélateur du contexte dans lequel nous évoluons. Même s’il a toujours été l’objet d’attaques viscérales, un temps Robespierre pouvait bénéficier d’une certaine indulgence jusqu’aux rangs de la droite gaulliste, qui voyait en lui un sauveur de la France dans des circonstances difficiles, quand l’aspect social et politique était mis en avant par les publications proches des communistes. Le bilan de la Terreur et de ses responsables demeure controversé mais les accusations traditionnelles de «  buveur de sang  » et de «  dictature  » ne résistent pas aux analyses historiques sérieuses.

Sophie Wahnich : Cette discrétion relève de la bienséance modérée dans une époque où le rapport à l’histoire vise à patrimonialiser des objets et des personnages qui permettent de maintenir le monde en l’état. Le personnage de Robespierre comme la séquence historique qui lui est le plus souvent associée, la Terreur, ne permettent pas ce régime d’historicité de la prudence, voire de l’impuissance, du décidé d’avance. Si on évoque Robespierre, alors il faut assumer une conscience historique de la crise, faire face à la violence d’hier pour faire face à celle d’aujourd’hui, les resituer l’une par rapport à l’autre, s’obliger à savoir de quels orages complexes une certaine liberté française est sortie pour ne plus se soustraire à la puissance d’agir et de juger. Robespierre ne peut être un patrimoine dans le monde d’aujourd’hui car ce monde est l’envers de ce qu’il avait espéré. Alors Robespierre ne peut être qu’un monument pour se donner le courage de résister à l’oppression contemporaine, ou un point d’appui pour une histoire qui juge et qui condamne le relativisme politique, car Robespierre produit des points de jugements avec les principes qu’il considère comme des boussoles. Commémorer Robespierre, ce serait accepter que l’histoire puisse être un savoir qui condamne la soumission aux cruautés contemporaines de la financiarisation du politique par exemple. Une commémoration est une politique publique. Qui parmi ceux qui détiennent les rênes de ces politiques souhaite ainsi dévoiler un tel savoir ? Vous voyez, commémorer Robespierre, cela conduit à réactiver de la disruption. Si le monde était autre, fait de liberté réciproque, de non-domination, de justice, si «  le droit de propriété était borné, comme tous les autres, par l’obligation de respecter les droits d’autrui, s’il ne pouvait préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l’existence, ni à la propriété de nos semblables  » alors peut-être que Robespierre pourrait devenir un personnage commémorable, un grand fondateur, mais, dans notre monde, il demeure un dangereux révolutionnaire !

Quels aspects de l’œuvre intellectuelle et politique de celui qu’on appelait l’Incorruptible souligneriez-vous ?

Jean-Numa Ducange : Comme vient de le montrer dans sa belle biographie Hervé Leuwers (Fayard), Robespierre a été, avant même la Révolution, un homme des Lumières et un avocat défendant la cause des Français spoliés par les puissants. Il a été ensuite un des plus lucides critiques de l’entrée en guerre de la France en avançant une idée simple – mais qu’il est toujours bon de rappeler – «  personne n’aime les missionnaires armées  »… Il a été aussi exceptionnellement lucide à plusieurs moments clefs de la Révolution, même s’il s’est coupé d’une partie du mouvement populaire en 1793-1794, ce que lui reprochera une partie de l’extrême gauche au XIXe siècle. Toujours est-il que la lecture de ses textes fait apparaître une pensée dialectique des contradictions du processus révolutionnaire ; là-dessus il faut relire le petit ouvrage éclairant de Georges Labica, Robespierre, une politique de la philosophie, réédité par La Fabrique en 2013.

Sophie Wahnich : J’ai le sentiment que l’histoire de la Révolution est un grand répertoire d’expériences à revisiter en fonction des questions qui se posent à nous aujourd’hui. Donc, pour moi, il s’agit effectivement de ne pas dissocier l’œuvre intellectuelle et politique et de retrouver avec Robespierre la cohérence d’un sujet pensant vertueux. La vertu est alors la force morale, le courage nécessaire à la fondation républicaine, mais aussi la capacité à ne jamais renoncer à être en garde contre ceux qui gouvernent, car si la vertu consiste pour le peuple à s’aimer lui-même, elle consiste pour les représentants à renoncer à leurs intérêts propres au profit du bien commun. Le politique prime alors nécessairement sur l’économique et le pouvoir législatif doit constamment subordonner le pouvoir exécutif. Les mots «  justice  », «  droit  », «  peuple  », «  vertu  » sont les maîtres mots d’une théorie de la Révolution qui repose sur le droit de résistance à l’oppression et l’insurrection quand les gouvernements violent les droits du peuple. Parce que nous sommes aujourd’hui embourbés dans un droit positif policier qui s’invente pour les usages des puissants au fur et à mesure de leur nécessité, il faut insister sur le droit suspensif du droit face à ces mauvais gouvernants ou face à des institutions défaillantes. C’est à ce titre que la Révolution n’est jamais finie, ou plutôt qu’elle peut toujours reprendre. Car la théorie de la Révolution conduit Robespierre à considérer qu’elle est parfois le «  hors droit  » qui permet de sauver «  un droit supérieur  », le fameux droit naturel déclaré une première fois en 1789, une seconde fois en 1793 avec une cohérence approfondie fournie par l’événement même. Pour autant, Robespierre ne souhaite nullement la nécessité de l’affrontement et c’est pourquoi il appelle de ses vœux une capacité à devenir vertueux grâce à de bonnes lois et à de bonnes institutions, comme celle de cette religion de l’être suprême, religion civile par excellence qui autorise toutes les religions à coexister et donc cette liberté de conscience sans laquelle il n’y aurait pas eu de révolution. Je crois que ce mot vertu est effectivement un maître mot à réinvestir sérieusement, car il est sans doute pour nous la clé de voûte qui permet de lutter contre les obscurantismes, qu’ils soient religieux ou politiques, de lutter contre les démagogues et d’offrir aux individus désespérés une alternative. Mais cette alternative suppose un effort, l’effort de la pensée.

Michel Biard : Quels aspects souligner ? Tout dépend de la préoccupation que l’on souhaite mettre en avant. En effet, la réponse sera différente s’il s’agit d’évoquer son combat contre la peine de mort, ses positions sur les Constitutions de 1791 et 1793, ou encore ses réflexions sur le «  gouvernement révolutionnaire  » en 1793-1794. Plutôt que de choisir de manière aussi arbitraire qu’injuste, j’invite plutôt chacun et chacune à lire ou relire ses Œuvres complètes publiées en onze volumes par la Société des études robespierristes. Ses textes donnent assurément à penser, non seulement sur la Révolution française mais aussi sur notre monde contemporain. Quant au surnom d’Incorruptible qui lui fut attribué, il va de soi qu’il doit inciter les citoyens et les citoyennes à réfléchir sur le lien nécessaire entre vertu et politique (c’était le thème d’un colloque à l’Assemblée nationale le 18 et le 20 septembre dernier), afin de rompre avec cette image d’élus supposés «  tous pourris  ». Rénover, voire changer les institutions, certes, mais il s’agit aussi de vivre la politique autrement.

Jaurès disait qu’il allait s’asseoir, sous le soleil de juin 1793, aux Jacobins, à côté de Robespierre. Robespierre est-il encore notre contemporain ?

Sophie Wahnich : Jaurès ou Robespierre ? Les deux bien sûr, mais si nous faisons l’effort de la traversée du temps pour revenir à notre ici et maintenant, l’actualité d’une histoire est le produit de cet effort, elle n’est jamais donnée.

Michel Biard : Là encore tout est question de perspectives. D’une part, ce passage de l’histoire socialiste de la Révolution française ne doit pas faire oublier les nuances du regard porté par Jaurès sur Robespierre et le fait qu’il s’agit là d’un moment précis, l’été 1793. Pour autant, il n’en reste pas moins remarquable et courageux pour Jaurès de prendre cette position à la date où il écrit. D’autre part, en soi, Robespierre ne peut, pour d’évidentes raisons, «  être notre contemporain  ». En revanche, il suffit de se plonger dans ses écrits pour voir à quel point sa pensée demeure d’une actualité brûlante et comment nombre de ses idéaux restent encore un horizon d’attente pour les citoyens et les citoyennes. Lorsqu’en 1792, avec d’autres comme Saint-Just, il en vient à se rallier à l’idée d’une liberté de commerce illimitée contradictoire avec la défense du droit à l’existence, il met en avant un point décisif : le premier des droits naturels de l’homme en société est ce droit à l’existence, au nom duquel les gouvernants se doivent d’intervenir s’il convient de le défendre. En 2014, comment ne pas constater chaque jour que ce droit à l’existence demeure un combat de premier plan ?

Jean-Numa Ducange : Il est intéressant de relever que, dans la plupart des hommages à Jean Jaurès, cette phrase n’est presque jamais citée. Jaurès approuve globalement Robespierre, même s’il est critique sur certains points. Pourquoi ? Parce que, comme Babeuf en son temps, qui, après avoir approuvé la chute de Robespierre, revient sur son propre jugement et affirme : «  En relevant le robespierrisme, vous êtes sûr de relever la démocratie.  » Les circonstances de l’action de Robespierre et notre monde contemporain sont évidemment très différents. Néanmoins, il est effectivement fascinant, à deux siècles de distance, de relire certains textes sur la vertu en politique, ou encore ses arguments pour faire primer le droit à l’existence sur le droit de propriété, que Robespierre entendait limiter dans ses amendements proposés à la Constitution de 1793. Citons-le, sur ce point : «  En définissant la liberté, le premier des biens de l’homme, le plus sacré des droits qu’il tient de la nature, vous avez dit avec raison qu’elle avait pour bornes les droits d’autrui : pourquoi n’avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est une institution sociale ? Comme si les lois éternelles de la nature étaient moins inviolables que les conventions des hommes. Vous avez multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l’exercice de la propriété, et vous n’avez pas dit un seul mot pour en déterminer le caractère légitime ; de manière que votre déclaration paraît faite, non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour les agioteurs et pour les tyrans.  » À méditer !

Une révolution sans révolution ?

  • « Tout homme n’a pas le droit d’entasser du blé quand son semblable meurt de faim, tout ce qui est nécessaire à l’existence de la vie des hommes appartient à la société, son superflu seul est un objet de commerce. » Maximilien de Robespierre, discours à la Convention nationale sur les subsistances, 2 décembre 1792.

La revue de presse AFP, 26 juin 2011 :

  • " Maximilien de Robespierre 
n’aura pas de rue ou de place 
à son nom dans la capitale, 
la majorité du Conseil de Paris ayant voté contre la demande présentée par Ian Brossat, président du groupe PC-PG. […]
  • «  Décidément, Robespierre 
va devenir le marronnier des rues parisiennes  », a dit Jérôme Dubus (centre et indépendants), rappelant que le sujet revient régulièrement 
et toujours sans succès dans l’ordre du jour. Il s’est dit opposé au vœu communiste, parce que «  l’Incorruptible et ses amis ont transformé l’idéal révolutionnaire en période sanguinaire  » […] 
«  La république mérite mieux que ce personnage  », a-t-il dit.
  • […]. Jean-Pierre Caffet (PS) a convenu que Robespierre était 
un personnage important 
auquel toutefois, étant lui-même profondément laïque, il ne pardonne pas d’avoir mis en place le culte de l’Être suprême.
  • Une élue communiste a alors rappelé que le Conseil de Paris avait été moins laïc quand il s’était agi de donner à une rue le nom du pape Jean-Paul II.

Voir en ligne : Article du journal l’Humanité en ligne.