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Dernières justifications politiques publiques puis « remords » de Billaud-Varenne sur le 9 Thermidor

samedi 22 mai 2021


Bruno DECRIEM : « Il n’y a pas de biographie de référence sur Billaud-Varenne parce que chaque biographe explorait le Billaud qu’il préférait, car, reconnaissons-le, à priori, il est difficile de l’aimer ! [ ...] Heureusement, ses écrits théoriques livresques, fort nombreux et fort étendus, ont été mieux étudiés et appréhendés... » L’auteur analyse les dernières justifications politiques de Billaud-Varenne concernant son rôle au 9 Thermidor.

Introduction

Les grands historiens de la Révolution française, Aulard, Soboul et Vovelle, excusez du peu !, le déploraient chacun à leur époque, il n’y a pas de biographie de référence sur Billaud-Varenne.

Alphonse Aulard invitait à l’écrire lors du Centenaire de la Révolution : « Oui, sa biographie devrait tenter une plume érudite. » [1] Pourtant, un siècle plus tard, ou presque, Albert Soboul faisait le même constat dans l’une de ses annotations de l’Histoire Socialiste de la Révolution française : « Il n’existe pas de bonne étude biographique sur Billaud-Varenne. » [2] Et lors du Bicentenaire de la Révolution française Michel Vovelle le considérait comme « Un des acteurs à la fois les plus connus et inconnus de la phase centrale du moment révolutionnaire. » [3] Comment expliquer le peu d’appétence des biographes des révolutionnaires pour le personnage ? Vovelle avance plusieurs hypothèses crédibles : « Billaud-Varenne, personnage ingrat dans sa phase d’activité, anathématisé à droite et récusé à gauche pour la tache indélébile de Thermidor, retrouvant aux frontières de l’histoire et de la fiction quelque consistance dans sa retraite exotique. » [4] Pourtant, plusieurs biographies ont finalement été écrites et publiées quand même, mais souvent, (est-ce possible de l’éviter ?), très (trop) influencées par l’époque, plus peut-être encore que pour d’autres personnages.

Le concernant, nous dit encore Vovelle « Le poids des clichés reçus est lourd et opacifiant. » [5] Ainsi, la biographie de Jacques Guilaine, pour intéressante qu’elle est, en fait un gauchiste, un Ultra, dans le sillage de « soixante-huit ». [6] Celle d’Arthur Conte le présente en « Géant de la Révolution », mais surtout en antirobespierriste, bien peu opportunément en ce Bicentenaire de la Révolution. [7] La nôtre, prenant le contre-pied de la précédente insistait sur les convergences des deux révolutionnaires, Billaud-Varenne et Robespierre, en relativisant leurs divergences, et en considérant leur rupture de Thermidor comme un « malentendu ». [8]

Chaque biographe explorait le Billaud qu’il préférait, car, reconnaissons-le, à priori, il est difficile de l’aimer !

Heureusement, ses écrits théoriques livresques, fort nombreux et fort étendus, ont été mieux étudiés et appréhendés, particulièrement par Françoise Brunel. Plusieurs articles, introductions et notes extrêmement développées éclairent la pensée philosophique et politique de Billaud-Varenne, particulièrement son dernier ouvrage publié au crépuscule de sa vie publique « Principes régénérateurs du système social  » de pluviôse an III [9], que Vovelle considère comme un « testament sans doute, d’un homme que va désormais s’enfermer dans le silence. » [10] Françoise Brunel situe sa pensée en accord avec celles de Robespierre et de Saint-Just, nullement « extrémiste », mais Jacobin et Rousseauiste, révolutionnaire décisif de l’an II au sein d’un Comité de Salut public collectif.

Pourtant, la rupture entre Robespierre et Billaud, dont les réelles motivations demeurent obscures et incertaines, entraîne la participation active et décisive de Billaud-Varenne dans le 9 thermidor et la chute de Robespierre.

Vainqueur de Robespierre, Billaud-Varenne va le payer au centuple ! La réaction thermidorienne s’acharne sur ce Montagnard de conviction, l’assimilant volontairement au « régime de Robespierre » rebaptisé par Tallien le 11 fructidor an II-28 août 1794 « Système de la terreur. » [11]

Une première et violente attaque se déclenche le 12 fructidor an II-29 août 1794 par Laurent Lecointre, dénonciation contre sept membres des comités de Salut public et de Sûreté générale, dont Barère, Collot-d’Herbois et Billaud-Varenne. Malgré l’échec initial, les attaques ne cesseront plus.

Le 12 vendémiaire an III-3 octobre 1794, c’est Legendre qui reprend les accusations de Lecointre contre les trois anciens membres du Comité de Salut public en les assimilant à des complices de Robespierre dont la « légende noire » se construit, s’enrichit et s’impose dans la vie politique. [12]

Le 7 nivôse an III-27 décembre 1794, la Convention crée une commission dite des « 21 » pour enquêter sur les cas des trois hommes ainsi que sur Vadier, ancien du Comité de Sûreté générale. Saladin, rapporteur de ladite commission, lit son rapport accusateur le 12 ventôse an III-2 mars 1795 à la tribune et les accusés sont désormais arrêtés et gardés à leur domicile. Courtois, quelques décades précédentes, le 16 nivôse an III-5 janvier 1795, avait lui aussi prononcé son fameux rapport sur les « papiers trouvés chez Robespierre et ses complices », instaurant durablement la calomnie de la « légende noire » de l’Incorruptible. [13]

Dans cette hystérie antirobespierriste, Billaud-Varenne est englobé comme complice. Le 6 germinal an III-26 mars 1795, il prononce ses dernières paroles à la Convention comme représentant du peuple, totalement acculé par le flot de la réaction, mais toujours battant, droit et inflexible.

Ce sont les émeutes populaires sans-culottes « émeutes de la faim » du 12 germinal an III-1er avril 1795, durement réprimées par les Thermidoriens, qui scellent son sort. Sur la proposition d’André Dumont, ancien terroriste déchristianisateur reconverti en thermidorien notoire, Billaud, Barère et Collot sont condamnés à la déportation sans aucun jugement.

Le 6 prairial an III-25 mai 1795 Billaud et Collot sont embarqués sur deux bateaux pour la traversée de l’Atlantique. Ils arrivent à Cayenne où ils sont immédiatement emprisonnés le 18 messidor an III-6 juillet 1795. Ils ne reviendront jamais en métropole.

Durant cette période de luttes intenses entre la nouvelle majorité conventionnelle, « modérée » et thermidorienne, et les derniers Montagnards, les pamphlets pullulent. [14] Billaud-Varenne rend coup pour coup et publie, lui aussi, de nombreuses brochures destinées à sa défense, brochures individuelles et collectives, signées avec ses collègues accusés.

Ainsi, en frimaire an III-décembre 1794, sa « Réponse de J.N. Billaud, représentant du peuple à Laurent Lecointre, représentant du peuple, Paris, de l’imprimerie R. Vatar, in-8 de 126 pages. »

En pluviôse an III, il publie sa dernière œuvre théorique « Principes régénérateurs du système social  » [15] et le 5 pluviôse-24 janvier 1795 un « Second mémoire des membres de l’ancien Comité de salut public dénoncés par Laurent Lecointre. Les membres de l’ancien Comité de Salut public, au peuple français et à ses représentants imprimé par ordre de la Convention nationale, Paris, 5 pluviôse an III, in-8 de 44 pages. »

En ventôse an III-février-mars 1795, Billaud, Barère et collot publient collectivement une longue réfutation des accusations de la Commission Saladin, des « vingt-et-un » : « Réponse des membres de l’ancien Comité de salut public dénoncés, aux pièces communiquées par la Commission des Vingt-un, Paris, imprimée par ordre de la Convnetion nationale, ventôse an III, in-8 de 142 pages. »

Dans les papiers de Billaud-Varenne, on a retrouvé un long et important manuscrit destiné à un discours non prononcé, que Charles Vellay, l’un des fondateurs de la Société des Études Robespierristes a publié en 1910 sous le nom de « Défense de Billaud-Varenne. » [16] Ce manuscrit constitué par de multiples feuillets est conservé aux Archives Nationales sous le cote F7 4599.

Une toute dernière publication, avant l’emprisonnement et la déportation pour Cayenne, imprimée en ventôse an III, intitulée « Réponse aux inculpations qui me lui personnelles » peut être réellement considérée comme son testament politique publique. Nous le reproduisons ci-après in-extenso.

De toutes ces publications, toujours intéressantes, il convient de se méfier ! En effet, elles poursuivent naturellement un but politique et nous les considérons souvent comme des récits historiques de la période « glorieuse » de l’an II. C’est que leur rôle obéit à plusieurs objectifs complexes. Elles visent à détruire les accusations portées contre leur auteur en répondant par des justifications parfois justes mais aussi parfois erronées volontairement. Billaud justifie son action révolutionnaire, défend la Révolution de 1793-1794, en la séparant arbitrairement de Robespierre, ce qui correspond néanmoins à un passage politique « obligé » de l’époque thermidorienne. Sa vérité est donc toute relative, et contribue à répondre aux calomnies thermidoriennes déversées par flots ! Cependant, bien des assertions demeurent précises et justes dans ces écrits de l’an III de Billlaud-Varenne. Ce sont les interprétations, les choix, les oublis, quelques mensonges aussi, disons-le, qu’il faut débusquer, afin de restituer à ces écrits si importants une place historique majeure dans l’histoire de la Révolution. Mais on peut excuser Billaud dans le contexte ces « approximations volontaires » par la difficulté à poursuivre la défense de la Révolution démocratique de l’an II quand il s’agissait pour les Thermidoriens de l’accuser et de la détruire.

Françoise Brunel exprime ce « grand écart » ainsi : « Billaud-Varenne multiplie les écrits défensifs, collectifs ou personnels, qui achèvent de tout obscurcir. » [17]

Ce contexte « réactionnaire » rend d’autant plus précieux les propos de Billaud parfois interrogatifs, favorables ou admiratifs sur Robespierre. [18]

Il est difficile, disions-nous, d’aimer Billaud-Varenne, encore que !, mais on doit le lire.

Nous avons donc privilégié trois écrits consacrés à sa vision de la Révolution et à son histoire, écrits publiés sur un siècle ! Une analyse fine de ceux-ci permettra d’aborder la question des fameux « regrets » de Billaud-Varenne envers son action du 9 thermidor.

Espérons que leur lecture permettra une meilleure connaissance de ce grand révolutionnaire, et que l’on puisse réponse favorablement à la constatation de Stéphanie Roza : « Billaud-Varenne est un acteur relativement méconnu de la Révolution française. » [19]

I : Réponse aux inculpations qui lui sont personnelles

1 : Présentation
 
Cette « Réponse de J. N. Billaud, représentant du peuple aux inculpations qui lui sont personnelles, Paris, Ventôse an III, in-8 de 28 pages », imprimée, est en fait le tout dernier écrit politique publié de Billaud-Varenne, essentiellement destiné à se justifier et à justifier son action pendant la Convention.

Elle comprend, et c’est son premier intérêt, une narration particulièrement détaillée et précise de la fameuse séance des Jacobins le soir du 8 thermidor an II-26 juillet 1794. Cette narration est d’ailleurs, selon les historiens, assez crédible voire objective. Elle a été retenue par la plupart des biographes de Robespierre.

Ernest Hamel insiste sur l’intérêt de cette « narration de Billaud dans sa réponse aux imputations personnelles dont il fut l’objet après Thermidor […] pour avoir une idée des scènes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le théâtre dans la soirée du 8 thermidor. » [20]

Alphonse Aulard confirme l’importance de ce témoignage : « Cette justification renferme, comme on le verra, un long récit de la séance des Jacobins du 8 thermidor. » [21]

Françoise Brunel montre que cette séance des Jacobins a été décisive dans la crise du 9 thermidor : « Rien ne semble alors arrêté, jusqu’à la très houleuse séance du club des Jacobins qui, le 8 thermidor au soir, rompt les fils entre Robespierre et Couthon, d’une part, Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois, de l’autre. Le récit qu’en donne Billaud en l’an III laisse encore percer amertume et colère, et souligne le rôle déterminant de cet épisode. » [22]

Sa défense vise à montrer qu’il a été constamment opposé à Robespierre. Il rappelle son rôle lors de la séance du 9 thermidor, son opposition, pourtant loin d’être avérée, à la loi du 22 prairial. Robespierre est affublé des expressions thermidoriennes : despote, dictateur, Titus, Néron et autre Pisistrate. Billaud veut accréditer l’idée du triumvirat (Robespierre, Saint-Just, Couthon), nommé conspirateurs, triumvirs, usurpateurs. Il se victimise en affirmant qu’il a été menacé par Robespierre et Couthon.

On ne peut donc l’accuser de complicité avec Robespierre. Pourtant « On prétend que j’ai cherché à prolonger la tyrannie. » [23]

Il est plus convaincant lorsqu’il évoque ses trois missions dans les départements comme représentant du peuple, et insiste sur l’efficacité et la modération de ses actions, notamment lors de son envoi avec Niou dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais en août 1793 où il contribue à la prise du château d’Esquelbecq à la tête des armées républicaines contre la coalition.

Billaud se défend de tout excès et estime qu’on l’attaque uniquement en raison de ses opinions patriotiques et révolutionnaires : « D’abord, qu’on cherche dans ma conduite politique et privée, un seul acte propre à faire soupçonner en moi un dominateur, un homme féroce. Je défie mes accusateurs d’en citer aucun. » [24]

« Quand je me suis prononcé avec vigueur, ce n’a été que dans des moments de crise, et je n’ai jamais attaqué personnellement que les ennemis les plus déclarés de la révolution. » [25] Et Billaud de préciser : « Il ne faut pourtant juger les hommes d’après ce qu’ils ont fait. » [26]

Billaud se défend également de ses prises de position aux Jacobins en novembre 1794, restées totalement montagnardes, particulièrement à propos d’une phrase prononcée qui exaspéraient les Thermidoriens « Le lion n’est pas mort quand il sommeille, et à son réveil il extermine ses ennemis. » [27]

Plus surprenant, il évoque sa conduite privée afin de prouver qu’il a toujours été un révolutionnaire incorruptible, farouchement indépendant, et qu’il n’a fréquenté ni faction ni coterie : « Si l’on excepte le temps où j’ai été membre du Comité de salut public, j’ai constamment été rendu chez moi à neuf heures du soir. […] D’ailleurs il serait difficile d’avoir mené en tout temps une vie plus retirée, le cercle de mes connaissances ayant toujours été très retreint […] et je n’ai jamais reçu chez moi plus de cinq ou six personnes. » [28]

Quelques jours après cette publication, Bilaud-Varenne est condamné à la déportation en Guyane, et ne reviendra jamais en France métropolitaine. De son vivant, plus aucun texte de sa composition ne sera publié. Même s’il continue à suivre, surtout au début de sa déportation, la vie politique nationale, puis internationale, de part sa situation géographique, il s’emmure dans le silence : « C’est Cayenne et, pour Billaud, un ultime silence de vingt-quatre ans jusqu’à la mort en Haïti, en 1819. » [29] Raison de plus pour lire l’intégralité de la dernière publication de Billaud-Varenne ! 

2 : Réponse de J.N. Billaud représentant du peuple, aux inculpations qui lui sont personnelles. (Texte intégral)

Imprimé par Ordre de la Convention nationale.

La dénonciation de Laurent Lecointre, à force d’être retournée, devient à la fois exclusive, collective et personnelle : exclusive par le choix qu’il a fait de quatre membres pris dans les deux anciens comités de salut public et de sûreté générale, pour n’opposer qu’à eux seuls des actes qui sont communs à ces deux comités : collective, parce qu’on amalgame ces quatre membres, quoiqu’ils fussent de différents comités, pour leur reprocher cumulativement des faits, les uns particuliers à chacun de ces comités, les autres étrangers à leurs attributions : personnelles, en faisant à ces mêmes membres des inculpations qui n’ont aucun rapport avec la conduite qu’ils ont tenue dans leur comité, lorsque l’accusation ne porte au fond que sur ce point. Mais on ne peut trop chercher à noircir ceux dont on a si évidemment juré la perte.

Cependant, après avoir répondu à cette accusation basée sur des faits généraux, et démontré qu’elle était aussi dénuée de preuves pour spécifier des coupables que pour attester même la réalité des délits reprochés, il reste à chaque dénoncé à justifier que les imputations qui leur sont adressées nominativement, ne sont pas moins mensongères que celles qui les attaquent tous les quatre ensemble ; car des déclamations et des calomnies ne sont ni des faits, ni des preuves ; et malgré ce système de diffamation, suivi depuis six mois avec une violence sans égale ; quand la vérité se présente dans tout son jour, elle ne peut être méconnue que par ceux qui n’écoutent que la prévention, la haine et la vengeance. Au surplus, ce n’est point aux passions que je dois parler ; c’est à la justice impartiale que je m’adresse.

On m’accuse premièrement de m’être opposé au rapport de la loi relative à l’arrestation des représentants du peuple ; secondement, d’avoir dit dans une séance des Jacobins, que le lion n’est pas mort parce qu’il sommeille ; troisièmement, de m’être trouvé dans ces assemblées nocturnes composées des anciens comités révolutionnaires, et des jurés de l’ancien tribunal révolutionnaire. De ces trois inculpations, l’une est une perfidie, et les deux autres une fausseté ; ainsi que je vais le démontrer jusqu’à l’évidence.

Réponse à la première imputation

Laurent Lecointre, dans son mémoire imprimé, et après lui, Clauzel, dans une dénonciation du 6 nivôse dernier, rédigée contre les deux anciens comités de salut public et de sûreté générale, me reprochent d’avoir voulu continuer la tyrannie, en m’opposant, à la séance du 8 thermidor, au rapport de la loi qui autoriser ces deux comités à faire arrêter, sans décret, les Représentants du peuple. C’est une imposture attestée par le journal même dont Laurent Lecointre s’appuie dans son mémoire, celui des Débats. On ne trouve dans ce journal, ni dans le Moniteur, aucun article qui m’attribue cette prétendue opposition ; il n’y a même pas un seul mot concernant ce décret dans la séance du 8 thermidor ; et nulle part on ne lit cette phrase que me prête Laurent Lecointre dans son mémoire : « Eh quoi ! J’entends des murmures, je crois ! » Ainsi, lorsque la pièce invoquée ne contient aucun des détails qu’on a l’impudeur d’affirmer y être consignées ; voilà le mensonge déjà prouvé sans réplique, et je pourrais borner là ma réponse. Mais comme en effet, j’ai parlé une fois dans une discussion qui s’est élevée sur le rapport de cette loi, et que je suis loin de désavouer les opinions que j’ai émises, je dois d’autant mieux rendre compte de ce qui s’est passé alors, que cela servira à faire connaître de plus en plus toute la malignité de mes accusateurs.

C’est dans le mois de brumaire, l’an second de la République, et non pas le 8 thermidor, que la discussion à laquelle j’ai pris part eut lieu, concernant le rapport de cette loi ; et qu’elle occupa les séances des 20 et 22. quoique je n’aie point parlé dans celle du 20, comme elle est devenue le type de la suivante, il est nécessaire d’en présenter l’analyse.
 
Chabot demande, par motion d’ordre, qu’il soit décrété, comme principe fondamental, qu’aucun représentant du peuple ne sera envoyé au tribunal révolutionnaire, sans avoir été entendu, et que la Convention donne au comité de sûreté générale le pouvoir de faire arrêter provisoirement.

Bourdon (de l’Oise) réclame l’ordre du jour sur cette proposition, en soutenant les mesures révolutionnaires. Il rappelle que les vingt-deux n’ont point été entendus avant le décret d’accusation ; il demande ensuite la mise hors la loi des députés qui se soustrairaient au décret d’arrestation.

Sur quoi, débats ; d’après lesquels la Convention nationale décrète la proposition faite par Chabot, et renvoie toutes les autres au comité de législation, pour en présenter la rédaction.

Ainsi, dans cette séance du 20 brumaire, séance où aucun des dénoncés n’a parlé ; sur la proposition même de Chabot, la Convention nationale délègue au comité de sûreté générale le pouvoir de faire arrêter provisoirement. Personne n’a donc pu s’opposer à la proposition contraire, lorsqu’elle n’a pas été faite.

Le 22 suivant, Osselin, décrété d’accusation le 19, écrit une lettre à la Convention pour être entendu. Cette lettre est renvoyée au comité de sûreté générale, qui en fait le rapport, séance tenante. Le rapporteur dit que c’est à l’accusateur public à donner aux pièces le développement dont elles sont susceptibles, et à Osselin à s’expliquer devant le tribunal. Il propose en conséquence de passer à l’ordre du jour, ce qui est adopté à l’unanimité.

Merlin de Thionville appuie ces principes, et demande à les étendre. Il propose que les députés eux-mêmes ne soient plus traduits à la Convention nationale pour être décrétés d’accusation, tous les citoyens devant être poursuivis sans distinction.

Thuriot dit : Je n’attaque pas les principes de Barère ; je les appuie. Si, dans le moment où le décret sur lequel il vient de parler fut rendu, l’on eût développé les mêmes principes, la Convention n’aurait sans doute rien décrété.

Alors j’obtins la parole et je dis : Je m’oppose à la motion de Merlin de Thionville, comme mesure exagérée et attentatoire à la représentation nationale. Il faut que rien n’altère ce principe, qu’aucun tribunal, aucun autorité dans la République, ne puissent prononcer sur un représentant du peuple, avant que l’Assemblée ait pris elle-même connaissance des motifs qui déterminent son arrestation ; autrement il n’y a plus de représentation nationale. La première autorité contre-révolutionnaire pourrait paralyser l’autorité nationale.

Les principes qui ont été établis démontrent aussi qu’on ne doit pas être entendu avant l’acte d’accusation, car on ne peut se justifier que sur une accusation en forme. Je demande donc la question préalable sur la proposition de Merlin de Thionville, et le rapport du décret du 20 brumaire.

Ainsi, en appuyant le rapport de ce décret, je ne faisais que soutenir des principes établis avant que j’eusse parlé ; mais, en même temps, je combattais une proposition dont l’adoption eût sans doute été bien dangereuse ; et je ne pense pas que la manière dont je me suis prononcé dans cette circonstance, puisse me montrer comme un ennemi de la représentation nationale. Je suis loin pourtant de faire un crime de leur opinion à ceux qui ont proposer des mesures extrêmes ; car, surtout dans le sein de la Convention, on doit avoir une liberté entière sur ce point : sans cela, il n’y aurait plus de corps législatif, et la représentation nationale serait paralysée dans son essence.

Pourquoi donc, m’accuserait-on pour avoir exprimé ma pensée, en appuyant, avec plusieurs autres de mes collègues, les principes qui avaient été établis ? Pourquoi me reprocherait-on la partie accessoire de mon opinion, lorsqu’il est évident que j’avais demandé la parole pour combattre principalement la proposition de Merlin (de Thionville), tendante à renvoyer les représentants du peuple au tribunal, sans décret d’accusation ? Pourquoi affecte-t-on d’oublier ce que j’ai dit à cet égard, lorsque c’est là ce qui justifie pleinement mes intentions, et ce qui prouve qu’on n’a pu les calomnier qu’en les dénaturant ?

Mais je reviens à la séance du 8 thermidor, pour achever de démontrer jusqu’où est portée la fausseté dans cette accusation. J’ai déjà observé que, ni le Moniteur, ni le Journal des Débats cité par Laurent Lecointre, ne font mention d’une discussion relative au rapport du décret auquel on prétend que je me suis opposé dans cette séance. Cependant, ces journaux attestent aussi que j’ai parlé ; et voici dans quelle circonstance, et de quelle manière.

Robespierre venait de prononcer son fameux discours, dans lequel, dit le Journal des Débats, il a inculpé divers membres des comités de sûreté générale et de salut public, leur a fait des imputations calomnieuses, qui dévoilent ses projets usurpateurs et contre-révolutionnaires.

Lecointre (de Versailles) se lève aussitôt, pour demander l’impression de ce discours. Bourdon (de l’Oise) s’y oppose. Mais Couthon ajoute à la proposition de l’impression, l’envoi à toutes les communes de la République, ce qui est décrété. Cependant il s’élève des débats : Vadier parle le premier, Cambon ensuite. Enfin, ayant eu la parole, je dis : Le jour de mettre en évidence toutes les vérités, est arrivé : plus le discours de Robespierre inculpe le comité, plus la Convention doit l’examiner scrupuleusement, avant d’en décréter l’envoi aux communes ; je demande que les comités mettent leur conduite en évidence. On dit qu’on a dégarni Paris de canons et de canonniers : si, depuis quatre décades, Robespierre n’eût pas abandonné le comité, il saurait.....

Ici, Robespierre m’interrompt, et dit : Ce n’est pas le comité en masse que j’attaque. Pour éviter bien des discussions, je demande à la Convention la liberté de dire mon opinion.

Un grand nombre de membres, se levant simultanément, disent : Nous le demandons tous.
 
La parole m’est rendue, et je poursuis : Je déclare qu’on en a imposé à la Convention et au peuple, sur le fait des canonniers. Il existe un décret qui porte, que des 48 compagnies de canonniers de Paris, il y en aura toujours la moitié dans cette commune, et dans ce moment il y en reste 33. C’est avec de pareilles opinions qu’on trompe le peuple, et qu’on arrête le service des armées ; comme cela est arrivé il y a quelques jours, à l’occasion de l’envoi des poudres, dont l’armée du Nord avait un extrême besoin, et qui ont été retenues à l’une des barrières de Paris. Robespierre avait raison, il faut arracher le masque sur quelque visage qu’il se trouve ; et s’il est vrai que nous ne jouissions pas de la liberté des opinions, j’aime mieux que mon cadavre serve de trône à un ambitieux, que de devenir, par mon silence, le complice de ses forfaits.

C’est ainsi que je me suis exprimé dans cette séance du 8 thermidor, où suivant la dénonciation de Clauzel, venue pour renforcer celle de Laurent Lecointre, on prétend que j’ai cherché à prolonger la tyrannie ; comme si un des coups les plus forts qu’on lui ait portés, n’était pas ce que j’ai dit à Robespierre dans cette première séance préparatoire à celle du 9, dans laquelle sûrement, on ne m’accusera pas de m’être démenti.

Voilà donc ce premier chef d’accusation fondé sur une imposture démontrée par les pièces mêmes qu’on invoque, par le Journal des Débats ; et quand la vérité est connue, peut-on ne pas être révolté de voir qu’il soit possible d’en imposer avec autant d’impudence ?

Réponse à la seconde inculpation

C’est encore une opinion qu’on me reproche, ou plutôt c’est une simple expression, employée par vingt autres avant moi, et qu’on ne trouve criminelle que dans ma bouche. Cette inculpation est tirée d’un passage d’une adresse de la section Lepeletier, conçu en ces termes : Nous ne mettons nulle différence entre le Léopard britannique et le Lion des Jacobins. Ils ont le même instinct, celui de la domination ; le même goût, celui du sang. Acharnés tous les deux à la perte des Français, le premier a choisi sa proie sur les frontières, le second l’a dévoré dans l’intérieur. Aujourd’hui cependant leur sort diffère : la valeur de nos troupes, constante à poursuivre le Léopard, vient de lui porter un coup mortel en Hollande ; le Lion, libre et tranquille, dénombre encore les victimes qui lui restent à immoler.

Plus cette dénonciation paraît grave, et plus il me semble qu’elle devait être appuyée de preuves, ou du moins de faits positifs. Cependant, il n’y a absolument que ce parallèle d’un Léopard et d’un Lion, qui, puisqu’on veut jouer sur les mots, n’ont rien de semblable, ni dans l’instinct, ni dans le caractère. Aussi les maux faits à la France par le Léopard britannique, sont-ils bien notoires ; tandis que le Lion, contre lequel certaines gens déclament avec tant de véhémence, n’a aucune action de sa vie qui puisse permettre qu’on vienne l’accuser de s’être livré à des sentiments de fureur, de haine et de vengeance. Il n’est pas un citoyen dans la République, qui ait à me reprocher la plus légère injustice. Enfin, comment concilier cette prétendue similitude avec le Léopard britannique, quand au mois d’août 1793, époque du blocus de Dunkerque, et où les Anglais, tournant Cassel et coupant les communications avec Saint-Omer et Paris, s’était déjà emparé du château de Esquelbeck, j’ai marché avec mes collègues Niou et Duquesnoy, à la tête de la colonne qui, en reprenant ce château à la pointe de la baïonnette, a dégagé le camp de Cassel et facilité la jonction des différentes divisions de notre armée, par laquelle, bientôt après, Bergue et Dunkerque ont été délivrés, malgré la trahisons du général Houchard ; quand on a été du nombre de ceux qui ont le plus insisté sur la punition de ce général perfide, et de Custine plus perfide encore ; quand ensuite on a été membre d’un comité qui a fait aux Anglais, comme aux autres ennemis de la République, une guerre si vive et si brillante en succès ; quand on a été chargé par ce comité, puisqu’on m’oblige à le dire, d’une mission dont le but était de porter un coup mortel à l’Angleterre ; quand, pendant les quatre derniers mois qui ont précédé le 9 thermidor, chargé de suivre l’exécution de ce même projet, je me suis spécialement occupé de toutes les recherches, de tous les plans, en un mot, de tous les détails que nécessitait une si vaste entreprise.

Suffirait-il donc, pour faire croire qu’un homme est un dominateur altéré de sang, de prendre une phrase d’un discours improvisé, et d’interpréter à son gré une figure oratoire qui ne peut présenter aucunement l’idée qu’on lui prête, dès qu’elle se trouve expliquée par les autres développements, dont on l’isole pour la noircir. Prenez le journal de Rougiff, et vous y lirez la même expression ; vous y lirez quelque chose de plus fort encore : c’est l’invitation faite à l’ancien comité de salut public, de donner cent mille francs pour chaque tête de féroces modérés. Si j’eusse emprunté le langage de ceux qui ont dit : Je viens le poignard d’une main et la torche de l’autre ; il faut que toutes les villes rebelles disparaissent du globe : quand vous manquerez de subsistances, mangez les aristocrates rôtis sur le gril : les arbres de la liberté ne peuvent bien venir qu’en les arrosant de sang : peut-être les reproches qu’on m’adresse, me paraitraient-ils moins extraordinaires. Mais comme chacun a sa manière, et que ce ne fut jamais la mienne, j’ai lieu de m’étonner que ce soit moi seul qu’on accuse. Au surplus, c’est encore par des fais précis que je vais démontrer toute l’absurdité d’une inculpation qui ne porte sur rien.

D’abord, qu’on cherche dans ma conduite politique et privée, un seul acte propre à faire soupçonner en moi un dominateur, un homme féroce. Je défie mes accusateurs d’en citer aucun : qu’ils me suivent dans les missions que j’ai remplies, et qu’ils apprennent si j’ai eu recours à ces mesures extrêmes, qui souvent auraient pu être autorisées par les circonstances difficiles où je me suis quelquefois trouvé. Qu’ils vérifient ma correspondance, soit avec la Convention, soit avec les autorités constituées ; et qu’ils s’assurent s’ils y trouveront une seule pensée qui puisse justifier leurs inculpations. Qu’ils lisent les proclamations que j’ai faites avec mon collègue Sevestre, en 1793, dans les départements de l’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord, à l’époque du premier soulèvement des chouans, provoqué par la conspiration de la Rouerie, dont l’explosion fut entièrement arrêtée en moins de deux mois ; et qu’ils voient si, dans ces proclamations, les principes d’équité, de fraternité, d’humanité, ne se trouvent pas alliés à tout ce que l’énergie et le salut de la patrie devaient inspirer dans cette occasion. Car enfin, il ne faut pas confondre la fermeté avec la barbarie, ni ce qu’ordonnent les lois, quand on est chargé de leur exécution, avec l’intention de faire des opprimés.

Ensuite, devenu membre du comité de salut public, quel trait particulier pourrait me signaler tous les aspects moins favorable ? Il n’en existe point. D’ailleurs, dans les parties de travail qui m’y ont été déléguées, aucune n’a été d’un genre à prêter, soit à l’ambition, soit à l’oppression ; et circonscrit dans ma sphère, je me suis constamment fait une règle inviolable de ne la point dépasser, ne me mêlant jamais de tout ce qui m’était étranger. Quand, dans les discussions générales, il s’est élevé des orages au sein du comité de salut public, je me suis toujours trouvé du côté de ceux qui ont combattu avec le plus de force les projets sinistres du triumvirat. C’est moi qui, plus de dix mois avant le 9 thermidor, dis dans les deux comités réunis de salut public et de sûreté générale, en parlant de Robespierre, qu’on ne devait pas plus souffrir le despotisme d’un Titus, que la tyrannie d’un Néron. C’est moi qui ait dit à Robespierre lui-même, le lendemain que la loi du 22 prairial fut rendue, qu’il agissait en dictateur ; c’est moi qui lui ai déclaré que j’entrevoyais qu’il avait le dessein de frapper la Convention ; mais qu’on ne porterait atteinte à la représentation nationale, qu’en marchant sur nos corps sanglants. Sans doute, lors de ces débats, mes collègues ont aussi déployé une égale énergie, et opposé cette force de résistance nécessaire pour arrêter les trois usurpateurs. Aussi, dans la dernière séance à laquelle Robespierre a assisté, y ayant été mandé par les deux comités réunis, trois ou quatre jours avant le 9 thermidor, leur-a-t-il annoncé, comme à moi, qu’il nous avait tous proscrits ; et cependant nous le sommes de nouveau par la perfidie qui nous attribue les propres crimes du dictateur, sans pouvoir rapporter un seul fait à l’appui de cette accusation.

Enfin on ne peut même pas me reprocher d’avoir témoigné le désir de me faire remarquer exclusivement, en me mettant sans cesse en évidence. Pendant plus de dix mois que j’ai été membre du comité de salut public, je n’ai fait que deux rapports à la Convention nationale : on peut les consulter, et voir quels sont les principes que j’y ai émis ; et si ce n’est pas parce qu’on s’en est trop écarté, qu’on s’est élancé vers le précipice. Qu’on parcoure les autres ouvrages que j’ai faits depuis 1789, et qu’on s’assure si l’on y trouve une seule idée que l’homme le plus philanthropique pût désavouer. Que ceux qui m’ont connu plus particulièrement, déclarent si mes mœurs et mon genre de vie leur ont paru caractériser un ambitieux ou une âme féroce. Quand je me suis prononcé avec vigueur, ce n’a été que des moments de crise, et je n’ai jamais attaqué personnellement que les ennemis les plus déclarés de la révolution. Il faut pourtant juger les hommes d’après ce qu’ils ont fait, et non pas sur ce que l’esprit de parti et la calomnie en peuvent dire. Autrement quel est celui qui, ayant rempli des fonctions importantes, surtout dans un temps où toutes les passions sont en fermentation, pourra se mettre à l’abri des traits empoisonnés qu’elles lancent de toutes parts ?

Le 8 thermidor, il y avait plus de quatre mois que je n’avais pas paru à la tribune des Jacobins ; et je ne me rappelle pas y avoir parlé depuis le jour où Hébert, Vincent, Ronsin et autres, ayant été arrêtés d’après un décret de la Convention nationale, rendu dans la séance du matin, je me présentai le soir pour annoncer cette nouvelle et donner sur cette conspiration les renseignements nécessaires pour éclairer l’opinion publique, qui, comme on doit s’en souvenir, était encore si fortement trompée et prévenue en faveur de ces hommes-là. L’on sait d’ailleurs qu’un des principaux chefs d’accusation portés contre moi par Saint-Just, dans son discours du 9 thermidor, fut d’avoir cessé de fréquenter les Jacobins, ou du moins d’y garder le silence. Quand, le 8 thermidor, j’y élevai la voix à l’ouverture de la séance, pour obtenir que Collot, qui réclamait aussi la parole, fût entendu, étais-je dans ce moment sur la ligne des dominateurs ? Pour savoir à quoi s’en tenir, il est bon de connaître ce qui s’est passé dans cette circonstance. En voici le tableau, d’après les journaux qui en ont rendu compte.

Dès le commencement de la séance, la Société fut agitée d’un tumulte très violent : Collot, Billaud et Robespierre demandaient la parole ; des membres la réclamaient avec force pour Collot, et disaient que Robespierre n’avaient aucun droit à la préférence : mais étant en minorité, et couverts de défaveur, Robespierre a obtenu la parole.

Aux agitations de cette assemblée, a-t-il dit, il est aisé de s’apercevoir qu’elle n’ignore pas ce qui s’est passé ce matin à la Convention. Il est facile de voir que les factieux craignent d’être dévoilés en présence du peuple ; au reste je les remercie de s’être signalés d’une manière aussi prononcée, et de m’avoir mieux fait connaître mes ennemis et ceux de ma patrie. 

Après ce préambule, Robespierre lit le discours qu’il avait prononcé à la Convention. Il est accueilli par des applaudissements nombreux, et la portion de la Société qui ne paraissait point l’approuver ne fait qu’exciter sa colère.

Au milieu de cette faveur, Dumas, président du Tribunal révolutionnaire, monte à la tribune, et dit que la conspiration n’est pas douteuse, et que le gouvernement est contre-révolutionnaire. Puis, s’adressant à ceux qui, à l’ouverture de la séance, avaient disputé la parole à Robespierre. Il est étrange, poursuit-il, que des hommes qui, depuis plusieurs mois, ont gardé le silence, demandent aujourd’hui la parole, pour s’opposer sans doute à l’émission des vérités foudroyantes que Robespierre vient de faire ressentir. Il est facile de reconnaître en eux les héritiers d’Hébert et de Danton : ils seront, je leur prophétise, héritiers aussi du sort de ces conspirateurs.

Collot se présente à la tribune, et est couvert de huées. En vain, il rappelle ce qu’il a fait pour la patrie, les dangers qu’il a courus, et Ladmiral dirigeant sur sa poitrine deux coups de pistolet. Là des risées se font entendre. Billaud se lève en frémissant et demande : Où sont les Jacobins ? Je ne les retrouve plus dans une Société où l’on insulte un représentant du peuple, au moment où il rappelle qu’il a manqué périr victime de son patriotisme. Quand les choses en sont à ce point, il n’y a plus qu’à s’envelopper la tête dans son manteau pour attendre les poignards..... Billaud est interrompu par des cris, et le tumulte l’empêche de parler plus longtemps.

Collot reprend avec vivacité ; mais il lui faut toute la force de son organe pour faire entendre qu’il soupçonne les intentions de Robespierre ; et que, si celui-ci n’eût pas cessé de venir au Comité de salut public depuis plus de quatre décades, il eût retranché bien des erreurs de son discours.

Assailli d’improbations, Collot est contraint d’abandonner la tribune. Inutilement Billaud réclame la parole avec force ; il lui est impossible de se faire entendre autrement que par ses gestes. Quelques-unes de ses paroles parviennent pourtant, au travers du fracas et des cris, A la guillotine ! A la guillotine ! et l’on entendit qu’il parlait des Jacobins nouveaux et des erreurs où Robespierre les avaient entraînés.

Un bruit affreux grondait dans toute la salle ; mais à la voix de Couthon, qui demande la parole, un silence profond, suivi d’applaudissements, succède au tumulte. Couthon annonce qu’il est convaincu des faits énoncés par Robespierre. C’est, dit-il, la plus profonde des conspirations qui aient eu lieu jusqu’à présent. Je demande donc qu’on ouvre la discussion sur cet objet. Nous verrons paraître les conspirateurs à cette tribune ; nous verrons leur embarras ; ils pâliront en présence du peuple ; ils seront confondus, et ils périront. 

Cette proposition, vivement applaudie, est mise aux voix et adoptée. Les acclamations redoublent : les chapeaux sont agités en l’air ; une grande partie de la Société est debout ; un seul cri retentit de toutes parts : Les conspirateurs à la guillotine ! Cependant une autre portion de la Société s’écrie que le plus grand nombre est fanatisé, et que l’oppression est au comble.

Tels sont les développements d’une séance qui a été trop peu connue. Si j’ai déployé quelque énergie dans ce moment, cependant, je n’y jouais sûrement pas le rôle de ce loin avide de domination et de sang, et dénombrant aux Jacobins ses victimes. Quels sont ceux qui m’accusèrent dans cette séance ? Des hommes qui, le lendemain, se mirent en révolte ouverte. De quoi m’accusèrent-ils ? D’avoir été plusieurs mois à garder le silence, et d’être un ennemi de Robespierre et de la patrie, pour m’être prononcé le matin à la Convention nationale contre le dictateur, au moment où il levait enfin le masque ; et parce que, après lui avoir dit que j’aimais mieux que mon cadavre servit de trône à un ambitieux que de devenir par mon silence le complice de ses forfaits, j’étais venu accomplir cette résolution le soir aux Jacobins en luttant de nouveau contre lui avec ceux qu’il n’avait point égarés. Quel est le prix de ce dévouement ? Une proscription provoquée par Couthon, Dumas, Payan, Sijas et les autres complices de Robespierre, et consacrée par mille cris : A la guillotine ! Comment s’y prend-on pour me signaler comme un conspirateur ? En m’appelant l’héritier d’Hébert et de Danton ; de même que, depuis le 10 thermidor, on m’a nommé, tantôt le continuateur, tantôt le complice de Robespierre. Cependant, s’il y a eu des victimes faites par les dominateurs des Jacobins, celui accusé par eux d’y avoir gardé le silence pendant plusieurs mois, celui qui, dans cet espace de temps, n’y a parlé en effet que dans deux circonstances aussi critiques que celles où la faction d’Hébert fut frappée et le dictateur renversé, et qui, le 8 thermidor, n’a fait tant d’efforts pour s’y faire entendre que pour attaquer des conspirateurs tout-puissants ; en un mot, celui qui a été placé lui-même sur la liste de leurs victimes, puisque son nom est à la tête de celle dressée par l’état-major d’Henriot dans la journée du 9 thermidor, devait-il s’attendre qu’on l’accuserait des crimes contre lesquels, au péril de sa vie, il s’est élevé si fortement ? Car enfin, le lendemain du 8, ai-je employé moins de courage que la veille pour concourir avec la Convention à terrasser les triumvirs ?

Que mes dénonciateurs effacent donc des journaux et des procès-verbaux même de la Convention tout ce qu’ils déposent de mon dévouement dans cette crise violente, et de la même manière dont j’ai lutté corps à corps avec le dictateur, pour déchirer le voile de ses crimes, comme l’avait demandé Tallien en interrompant St-Just, et pour le déchirer si entièrement que les conspirateurs ont paru complètement démarqués, leur chute assurée et le triomphe de la liberté certain, ainsi que Tallien, en reprenant la parole après moi, l’a déclaré à la Convention. Qui était principalement menacé dans cette circonstance ? La représentation nationale toute entière, aussi ouvertement qu’audacieusement rivalisée par les conspirateurs réfugiés à la municipalité, où ils dictaient des lois, créaient des autorités nouvelles, rédigeaient des proclamations pour provoquer à la révolte, et mettaient à prix la tête des représentants. Que devait-on le plus redouter ? C’est que la Convention nationale n’aperçut pas dès le premier instant toute la profondeur de l’abîme qui ne paraissait encore qu’entr’ouvert sous ses pieds, et qu’un si grand nombre de citoyens ne reconnût pas sur-le-champ que Robespierre, Couthon et St-Just étaient des traîtres qui les avaient trompés jusqu’à ce jour. Aussi, puisqu’on m’a mis dans la nécessité de le rappeler moi-même, n’est-ce pas ce double objet à remplir que j’ai suivi aussitôt que j’ai pu obtenir la parole ? Me suis-je exprimé alors comme quelqu’un qui pouvait craindre les éclaircissements, quand Lebas, insistant le premier pour être entendu, je demandai moi-même que tous les hommes s’expliquassent, parce que, disais-je à ces conspirateurs, on est bien fort quand on a pour soi la justice, la probité et les droits du peuple à faire triompher. Quoi ! Des hommes qui vivent isolés, qui ne connaissent personne, qui passent les jours et les nuits au comité de salut public, qui organisent les victoires, ces hommes seraient des conspirateurs ! Et ceux qui ont confié la force armée en des mains parricides, qui ont déprimé la Convention nationale et médité sa ruine ; qui ne se sont éloignés du comité de salut public que quand il ne leur a plus été possible d’y faire leur volonté ; qui ont fait incarcérer d’excellents patriotes ; qui ont soutenu des scélérats, ou qui ne les ont abandonnés que lorsqu’il ne leur a plus été possible de les défendre : ceux-là seraient des hommes vertueux ! Il est infâme de parler sans cesse de justice et de vertu, quand on les foule à ses pieds, et quand on ne s’exhale qu’au moment où l’on est arrêté, ou contrarié.

Si l’indignation générale n’a pas permis aux conspirateurs de répondre à ces faits précis, ils avaient en toute liberté de se faire entendre la veille aux jacobins : et cependant quels reproches formels ont-ils pu m’adresser dans la séance du 8 ? qu’ont-ils établi pour prouver, ainsi qu’ils m’en accusaient, que j’étais un héritier d’Hébert et de Danton ? Rien, absolument rien. Le discours de St-Just, qui n’est qu’un acte d’accusation contre Collot et contre moi, comment est-il motivé ? Par des faits qui attestent positivement combien, dans le comité de salut public, nous avons été opposés à ces triumvirs, puisque mes crimes, à leurs yeux, étaient d’avoir comparé Robespierre à Pisistrate, et pressenti sa conjuration, en disant souvent à ce sujet que nous marchions sur un volcan. A quels traits voulaient-ils nous faire reconnaître comme des ennemis de la patrie ? C’est en nous reprochant d’avoir éloigné Robespierre du comité de salut public par de mauvais traitements, et d’avoir voulu briser ses instruments de contre-révolution, en cherchant à profiter des moindres prétextes pour faire arrêter les chefs de la municipalité et de l’état-major de la garde nationale de Paris, et pour réformer le tribunal révolutionnaire. Ces conspirateurs ne nous reconnaissaient donc point d’autres crimes que celui d’avoir été en opposition avec eux et leurs complices ; et maintenant nous voilà sans savoir comment, accolés à ces mêmes hommes.

Enfin, si j’ai parlé plusieurs fois dans la séance permanente du 9 thermidor, n’est-ce pas toujours pour assurer l’anéantissement de cette conjuration par l’indication de ses principaux agents, tels que Dumas, Boulanger et Lavalette ; et par l’invitation au peuple d’ouvrir les yeux sur les périls auxquels la patrie était exposée, et de marcher enfin pour exterminer les rebelles. Qu’ai-je dit aux sections qui venaient se rallier à la représentation nationale ? La Convention ne peut qu’applaudir à l’énergie des habitants de Paris : ils courent aux armes ; mais aussi au moment où je parle, les conspirateurs électrisent les esprits pour qu’on se porte contre la Convention ; à la municipalité, ils organisent la contre-révolution, et déjà plusieurs pièces de canon sont préparées pour marcher vers cette enceinte. Il est temps de terminer cette lutte entre la liberté et la tyrannie, entre la Convention et ceux qui veulent l’égorger : je demande qu’elle ordonne aux représentants du peuple qu’elle a nommés de prendre toutes les mesures nécessaires pour s’emparer des conspirateurs, afin que leurs têtes tombent avant une heure. Je ne doute pas que les canonniers, lorsqu’ils seront éclairés, ne tournent leurs canons contre les ennemis de la patrie ; mais il ne faut pas perdre en délibérations un temps précieux. Quant on est sur un volcan, il faut agir. Robespierre a dit tout-à-l’heure, qu’avant deux heures il marcherait sur la Convention : c’est à nous à le devancer ; nous dormirons quand les traîtres seront anéantis.

Le président invite les citoyens à courir aux armes : tous sortent ; il ne reste plus dans les tribunes que des femmes ; et quelques instants après la maisons commune est investie, et Robespierre et ses complices arrêtés et livrés au bras vengeur de la justice. Or, que trouvera-t-on dans toute ma conduite, qui ne caractérise pas le patriote pur et le républicain ardent. Car, sans doute, on ne m’attribueras pas la fureur d’un lion affamé de sang et de victimes, parce qu’au milieu de ces chances terribles, j’ai employé tout ce qui était en moi, pour qu’elles tournassent au succès de la liberté, en anéantissant les conspirateurs.

Dira-t-on que c’est depuis cette époque, que j’ai mérité ce reproche ? Mais aussitôt, le 10 thermidor, j’ai renouvelé, au comité de salut public, la proposition que j’y avais faite plusieurs fois avant d’en sortir. C’est un témoignage que me rendront mes autres collègues : et ce qu’il y a d’étrange ; c’est que celui qui s’est alors fortement opposé à ma démission, est le même qui m’a représenté à la Convention comme regrettant la jouissance du pouvoir.

Quant aux Jacobins, il faut encore savoir que ceux qui avaient réussi à s’emparer exclusivement de cette société, après le 9 thermidor, en formant entre eux un comité épuratoire dont les opérations n’étaient point publiques : m’avaient écarté, par ce moyen, pendant plus d’un mois et demi des Jacobins. Je n’y ai reparu que lorsqu’on m’y a rappelé. Mais c’est dans l’intervalle de mon absence qu’ont eu lieu les débats les plus orageux, auxquels par conséquent je n’ai pu prendre aucune part. Rentré à la fin de fructidor, j’ai de nouveau constamment gardé le silence, positivement pour ne pas fournir un prétexte aux malveillants de m’accuser de vouloir m’ériger en dominateur.

Cependant, à une séance du mois de brumaire, mon collègue Lejeune émet son opinion aux Jacobins, sur la situation politique de la France ; il se plaint de ce que ceux qui ont défendu avec courage la cause du peuple, gardent le silence dans des moments qui lui paraissent si critiques : il nomme Collot et moi, en nous demandant pourquoi nous ne parlons pas, si nous sommes dans le cas de ne rien craindre en nous montrant. Ainsi, telle était la position où l’on nous avait placés. En nous taisant, nous avions l’ait d’être confondus. A peine avons-nous ouvert la bouche, qu’on nous a appelé des dominateurs. Quoi ! L’on mériterait cette inculpation, pour avoir répondu à une interpellation faite de manière qu’on ne pouvait se dispenser de s’expliquer, et pour s’être servi d’une métaphore employée communément pour peindre un silence, qui n’est l’effet ni de la crainte, ni de la pusillanimité ? Enfin, je paraîtrais un homme atroce, pour avoir répondu : On accuse les patriotes de se taire ; mais un lion n’est pas mort, parce qu’il sommeille ; et à son réveil il extermine tous ses ennemis. Quelle autre signification cette expression pouvait-elle présenter, sinon que les patriotes calomniés et persécutés ; dès l’instant qu’ils se montrent, confondent leurs accusateurs, et terrassent leurs ennemis ? Cependant on n’hésite pas d’en forcer le sens, pour que cela ressemble à une provocation à la guerre civile. Ne pourrais-je pas répondre qu’une guerre civile n’est possible dans une démocratie, qu’autant que les royalistes en sont assez grande force, pour oser se mesurer avec les républicains ; et que la supposition d’un pareil état de choses, serait encore plus perfide, que le discours, dont on se servirait pour la motiver, ne serait lui-même dangereux. Au reste, c’est la première fois qu’on a fait un semblable reproche à ceux qui se sont prononcés contre des ennemis connus de la révolution ; et je n’ai pas laissé d’équivoque, lorsque j’ai nommé la Destourzelle, ci-devant gouvernante des enfants de Capet, et qui a avoué publiquement depuis le 10 août, qu’elle sacrifierait tout pour son roi ; lorsque j’ai parlé de ces dilapidateurs de la fortune publique, qui, après avoir tiré du trésor national tant de millions, n’avaient rendu aucun compte, et qui se réunissaient à des individus couverts de dettes et de turpitude, pour calomnier les patriotes purs ; et s’assurer l’impunité à jamais par la perte des hommes énergiques. Certes, il est aussi extraordinaire que ces êtres pervers trouvent des apologistes que ridicule de prétendre qu’on a parlé d’insurrection, quand il n’est besoin que de l’exécution des lois.

Mais j’étais si éloigné des intentions qu’on me prête, que j’ai observé en même temps, que c’était à la Convention nationale toute entière, que les ennemis publics en voulaient ; qu’il fallait donc la défendre avec courage, et l’empêcher de tomber dans le précipice. Nous avons mille fois exposé notre vie, ai-je continué : si l’échafaud nous attend encore, songeons que c’est l’échafaud qui a couvert de gloire l’immortel Sidney. Ayons celle de terrasser les scélérats qui attaquent les amis du peuple, ou mourrons en le défendant.
 
Si une semblable opinion est criminelle ; si repousser les traits lancés par les malveillants est un attentat ; si l’invitation de défendre la Convention nationale, et de l’empêcher de tomber dans l’abîme, est un acte répréhensible ; j’avoue que je ne sais plus où nous en sommes.

Je ne suis pas le seul qui ait parlé dans cette même séance ; et certainement, je n’ai rien dit de plus fort que les autres : cependant on choisit exclusivement l’opinion que j’ai émise, pour l’accuser ; et l’on n’a rien dit quand Tallien a déclaré qu’il fallait un 10 fructidor. Eh ! Quelle comparaison peut-on faire entre cette manière de s’exprimer, et les développements que j’ai donnés à mes idées ? Aussi, lorsqu’elles ont été dénoncées à la Convention, dans la séance du 15 brumaire, et que j’eus démontré qu’on ne pouvait jamais mal interpréter l’avertissement donné pour qu’on se tînt éveillé sur les dangers de la patrie, parce que le sommeil du peuple sur ses droits est ce qui le mène à l’esclavage, ne fut-il rien prononcé sur cette dénonciation ; et quand elle a été renouvelée trois mois après, pour me peindre comme jouant le rôle d’un dominateur féroce et sanguinaire, dans une société où je n’ai pas parlé quatre fois dans l’espace de dix mois, et où je ne suis jamais monté à la tribune que pour professer les principes d’un vrai républicain, pour défendre les droits du peuple, pour combattre les ennemis de la révolution, et pour rallier les citoyens à la représentation nationale ; dans une société où j’ai été voué moi-même à l’échafaud, par les triumvirs, à la séance du 8 thermidor, et depuis exclus pendant un mois et demi ; une pareille dénonciation offre-t-elle même la plus légère vraisemblance ?

Réponse à la troisième inculpation 

La dénonciation de Clauzel, du 6 nivôse dernier contre les deux anciens comités de salut public et de sûreté générale, porte qu’il se tenait des assemblées nocturnes, composées des anciens comités révolutionnaires, et des jurés de l’ancien tribunal révolutionnaire. Les rapports de la police désignaient Billaud pour être un des chefs de ce rassemblement.

Quoique je ne me sois nullement répandu, je trouverais néanmoins des personnes dignes de foi qui affirmeraient, s’il en était besoin, la fausseté de ce rapport, et dont le témoignage vaudrait sans doute celui de quelques mouchards. Mais il suffit même d’analyser cette dénonciation, pour l’apprécier à sa juste valeur. On prétend qu’il s’est tenu, rue Contre-Escarpe, des assemblées nocturnes très nombreuses, puisqu’elles étaient formées des anciens comités révolutionnaires, et des jurés du tribunal révolutionnaire ; et l’on indique, ni l’époque, ni la maison, ni l’individu chez qui elles se tenaient. La police ayant été avertie d’un rassemblement aussi considérable, et connaissant ceux qui le composaient, a dû en faire arrêter au moins une très grande partie. Cependant on ne nomme qui que ce soit détenu pour avoir assisté à ces assemblées nocturnes. S’il y en a eu d’incarcérés, ils doivent avoir été interrogés, et avoir déclaré ces chefs, du nombre desquels on me met. Mais tout se réduit à une simple désignation consignée dans des rapports faits à la justice.

Je dirai quelque chose de plus positif ; c’est qu’il n’est pas une seule maison, ni dans la rue Contre-Escarpe, ni dans le voisinage, où je sois jamais entré, soit de nuit, soit de jour. Si l’on excepte le temps où j’ai été membre du comité de salut public, j’ai constamment été rendu chez moi à neuf heures du soir. C’est une vérité qui sera attestée par les citoyens qui occupent la même maison que moi. D’ailleurs il serait difficile d’avoir mené en tout temps une vie plus retirée, le cercle de mes connaissances ayant toujours été très restreint. Il n’y a pas trois maisons dans Paris où j’avais l’habitude d’aller, avant de devenir un objet de proscription ; et je n’ai jamais reçu chez moi plus de cinq ou six personnes. Voilà des faits dont il serait impossible de rapporter ces preuves contraires.

Ainsi des trois inculpations qui m’ont été adressées personnellement, il n’en est pas une seule qui ne soit une calomnie évidente, et démontrée telle par des faits incontestables et notoires. Que veulent donc ceux qui me poursuivent aujourd’hui avec tant d’acharnement, et qui pour me perdre ne rougissent pas d’employer tant d’impostures et de perfidies, afin de me peindre comme un complice de Robespierre, avec lequel, loin d’avoir eu quelque intimité, j’ai été en opposition formelle ? Que voulait ce dictateur lui-même, en m’appelant aux Jacobins, le 8 thermidor, l’ennemi de la patrie, pour avoir commencé à le démasquer le matin à la Convention nationale ? Que voulait Couthon en m’accusant dans la même séance d’être un conspirateur, touchant déjà à son dernier moment ? Que voulait Dumas, leur complice, en me représentant comme héritier d’Hébert et de Danton ? Ils voulaient, par ces déclamations calomnieuses, préparer l’opinion publique à la séance sanglante qu’ils méditaient pour le lendemain, et qui devait déterminer la ruine de la liberté, par la mort de ceux qui, n’ayant jamais transigé avec aucune faction, sont les premiers à s’immoler, quand on a le projet d’asservir la patrie.

Signé : J.-N. BILLAUD

A Paris, de l’imprimerie nationale. Ventôse, l’an III. 

II : Les « mémoires » de Billaud-Varenne

1 : Présentation

Sur plus de soixante-dix ans, durant le XIXe siècle, et de manière posthume, s’étalent les publications non pas des mémoires mais des « trois mémoires » de Billaud-Varenne.

La première publication date de 1821, deux ans seulement après la mort de Billaud-Varenne à Port-au-Prince en Haïti. Le titre en est précis et semble en accentuer la véracité : « Mémoires de Billaud-Varenne, ex-conventionnel, écrits au Port-au-Prince en 1818, contenant la relation de ses voyages et aventures dans le Mexique, depuis 1805 jusqu’en 1817 ; avec des notes historiques et un précis de l’insurrection américaine, depuis son origine jusqu’en 1820, par M...., Paris, Plancher, 1821, 2 vol. in-8., IV + 211 et 228 p. »

Malheureusement Billaud-Varenne ne s’est jamais rendu au Mexique, et entre 1805 et 1816, il est agriculteur en Guyane, à « L’Hermitage » près de Cayenne. Il quittera ensuite la Guyane pour la République d’Haïti après un bref passage aux États-Unis. Ces « mémoires » n’en sont pas ! Aulard les évoquent ainsi : « Sur les dernières années de Billaud-Varenne, il y a un ouvrage apocryphe, de nulle valeur. » [30] Françoise Brunel est encore plus sévère : « Après sa mort, on lui publie de faux Mémoires, récits d’aventures rocambolesques au Mexique. » [31] Dans sa fausseté même démontrée, il eût été intéressant de connaître la genèse de ces « Mémoires », ainsi que les auteurs, restés anonymes, et leurs motivations. De même les intentions des éditeurs, les libraires Plancher et Domère mériteraient à être connues. Il faut croire que le nom de Billaud-Varenne était encore « porteur » dans les milieux lettrés libéraux de la Restauration. Les premières pages seulement du tome premier évoquent la période révolutionnaire. Voilà comment Billaud présente son rôle pendant le 9 thermidor : « Jusques-là, on le sait, j’avais paru marcher sur la ligne de Robespierre ; cependant, le 8 thermidor, ce fut moi-même qui l’attaquai avec le plus d’audace, et lui portai les premiers coups : son masque était tombé. Le lendemain, je renouvelai mes attaques, avec cette énergie qu’on m’a toujours connue, et contribuai à la perte de cet Oppimius aux ailes de pigeon. » [32] Globalement, le véritable auteur anonyme connaît le rôle politique de Billaud-Varenne sous la Révolution, ce qui donne l’illusion du vraisemblable, même s’il y a des confusions et des erreurs. De même cet auteur a lu les mémoires, en vogue alors, des déportés en Guyane après le coup d’état du 18 fructidor an V, et les utilise.

Pourquoi donc cette usurpation ? Le nom de Billaud-Varenne était alors visiblement encore bien connu plus d’un quart de siècle après son transfert en Guyane. D’ailleurs la publication de faux-mémoires n’était pas exceptionnelles. Robespierre lui-même, si l’on peut dire, en fera les frais avec la publication en 1830 et en deux volumes des « Mémoires authentiques de Maximilien Robespierre ornés de son portait et de Fac-similé de son écriture extraits de ses mémoires ». Et malgré l’authenticité des documents reproduits, ces mémoires s’avéreront eux aussi être des faux ! Ni Robespierre, ni Billaud-Varenne, morts à l’époque de leur parution, ne pouvaient plus les contester !

Le second des « Mémoires de Billaud-Varenne » est publié beaucoup plus tard au moment du centenaire de la Révolution française en 1888. c’est Alphonse Aulard qui les publie dans sa revue « La Révolution française, t. XIV, janvier-juin 1888, pages 745-761, 835-851, 929-948 et 1027-1045. » Intitulés Mémoires de Billaud-Varenne, ces textes sont conservés aux Archives Nationales sous la cote F7 4600, dans les papiers saisis lors de l’arrestation de Billaud-Varenne en 1795. Le manuscrit est rédigé sur différents supports, cahiers, feuilles isolées, brouillon raturés ou textes mises au net, difficiles à combiner. Un titre se distingue : « Porphyre ou le tableau de la vie . » Une note de l’auteur précise : « Commencé le 20 septembre 1775. » Il s’agit donc d’une œuvre de jeunesse (Billaud n’a que dix-neuf ans en 1775), reprise ensuite en 1786, et qui ne concerne pas directement la Révolution française. Elle est davantage intéressante pour la connaissance de la sensibilité littéraire du futur révolutionnaire. Elle ne constitue nullement un ouvrage prophétique de la Révolution. Aulard justifie pourtant ainsi sa publication : « L’histoire souffre et réclame tout, quant il s’agit de connaître à fond, et presque dans sa physiologie, un homme qui a joué un rôle dans la vie de la nation. »  [33]

Cinq années plus tard, Alfred Bégis, un collectionneur érudit publie un volume de « Mémoires inédits de Billaud-Varenne », les troisièmes mémoires ! Bégis les avait déjà publié en plusieurs articles dans la Nouvelle Revue des 15 octobre, 1er et 15 novembre 1892. Cette fois l’ouvrage est d’importance. L’intitulé précis est celui-là : « Billaud-Varenne Membre du Comité de Salut public, Mémoires inédits et correspondance accompagnés de notices biographiques sur Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois, par Alfred Bégis de la société des Amis des Livres, Curiosités Révolutionnaires, Paris, Librairie de la Nouvelle Revue, 1893, X + 455 p. »

Les mémoires occupent les pages 291 à 455. La longue notice biographique consacrée à Billaud-Varenne s’appuie sur une abondante correspondance familiale totalement inédite. Alfred Bégis explique ainsi sa provenance.

Gabriel Bellion (1824-1880), fils de Joseph Bellion, libraire, mais surtout de Clémentine-Henriette Billaud, elle-même fille de Benjamin, frère de Billaud, conservait cette correspondance de son grand-oncle. De plus, il avait acheté le manuscrit des mémoires lors d’une vente publique à Paris en 1848. A sa mort, c’est sa « mère adoptive », Anne-maris Foehr qui récupère ces documents. A son décès en 1887, ces lettres et manuscrits sont légués à l’Académie des Sciences en février 1888. Bégis, collectionneur réussit à les acquérir. « Les manuscrits […] sont actuellement en notre possession. » [34] « Le manuscrit autographe de ces Mémoires, les documents personnels et les lettres originales de Billaud-Varenne ou de sa famille font partie de notre collection particulière. » [35] Qu’est devenu aujourd’hui ce manuscrit autographe des mémoires de Billaud-Varenne ? Hélas, à notre connaissance, il a disparu, ainsi que la correspondance, dispersés après des ventes aux enchères. Ainsi les Archives Départementales de Charente-Maritime a fait l’acquisition récemment d’une lettre de Billaud-Varenne issue de cet ensemble de correspondance.

Même sans la conservation du manuscrit, ce qui est évidemment dommageable, ces mémoires sont importants et parfaitement crédibles. Bégis les présente ainsi : « Il a laissé un volume de Mémoires qu’il a rédigés à Cayenne. Cet ouvrage, transcrit par lui-même et conservé avec soin, est d’une authenticité incontestable. Il nous fait connaître en même temps sa véritable physionomie et le fond de son caractère ; il nous révèle, en outre, sa pensée intime sur les événements principaux de la Révolution et particulièrement sur la journée du 9 thermidor. » [36]

Billaud-Varenne aurait rédigé ses mémoires en 1813. l’idée lui serait venue suite à lecture des œuvres de Marc-Théodore Bourrit, ouvrages empruntés à un ami proche, Sieger, jeune commerçant suisse, réfugié à Cayenne, qui possédait une belle bibliothèque qu’il mit à la disposition de Billaud-Varenne.

Très touché de ce geste, Billaud lui écrivit le 5 août 1812 pour le remercier : « Comment avez-vous pu, mon bon ami, me recommander de ne pas oublier l’habitant des Alpes ? Est-il un jour, est-il une heure dans la journée sans que je songe à lui ? Que vous êtes heureux que je vous sache si occupé ; autrement, ne pouvant me lasser de m’entretenir avec vous, vous recevriez encore aujourd’hui de moi quelques volumes. Suivant la permission que vous m’avez donnée, vous ne recevrez point la cassette par cette occasion, parce que je désire lire les ouvrages de notre ami commun, M. Bourrit, avec toute l’attention qu’ils méritent. » [37] Bourrit (1739-1819), homme des Lumières, alpiniste, chantre, compositeur, artiste peintre, graveur, voyageur, écrivain et historiographe suisse est considéré comme un pionnier de l’exploration des Alpes et de l’alpinisme. Il a publié de nombreux ouvrages comme « Description des Alpes Pennines et Rhetiennes en 2 tomes, 1781. » Billaud a pu lire avec certitude l’ouvrage suivant : « Descriptions des cols ou passages des Alpes, 2 volumes, 1803-An XI par Mr Bourrit, chantre de l’Église-Cathédrale de Genève et membre de l’Institut des Sciences, d’agriculture et Arts de Boulogne sur mer, 277 et 212 pages. » Cet ouvrage a retenu son attention et son enthousiasme. Une certaine similitude avec sa situation personnelle isolée en Guyane, une comparaison avec Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, qui termina son existence en solitaire dans la forêt d’Ermenonville expliquent sans nul doute cet intérêt.

Le plan des mémoires est assez baroque et laisse supposer qu’il n’est que la juxtaposition de plusieurs feuillets sans toujours la cohérence nécessaire.

Billaud commence par un commentaire d’un passage qu’il recopie de l’ouvrage de Bourrit nommé plus haut. Il livre alors des réflexions morales et philosophiques sur les œuvres de Bourrit qu’il élargit ensuite à la société tout entière. Il intitule ses mémoires, mais plus vraisemblablement en fonction seulement de ce premier passage « Le Pour et le Contre, ou Réflexions morales et politiques sur un passage de la Description des Alpes, par M. Bourrit. » (9 [38]

S’ensuit ensuite une longue considération morale sur l’amour et le divorce qu’on ne peut pas ne pas la relier à ses déboires conjugaux personnels lorsque son épouse Angélique divorce le 29 nivôse an V-18 janvier 1797 profitant de son absence en raison de sa déportation en Guyane, afin de se remarier immédiatement avec un riche armateur américain, Billaud-Varenne n’apprenant finalement son propre divorce que bien plus tard en décembre 1801. Trahi par sa femme, il en fut mortifié et ne lui pardonnera jamais.

Il évoque ensuite avec moult précisions ses malheurs, et sa vie misérable, constamment menacée par les maladies et la mort, depuis son transfert par bateau à Cayenne en 1795 jusqu’aux brimades subies sur le territoire guyanais.

Il termine ses mémoires par des appréciations personnelles sur la Révolution française. On lira ensuite ses propos toujours conformes, disons-le, à ceux publiés en l’an III, juste avant sa déportation.

Il commence par dénoncer la peine de mort pratiquée par tortures et inhumanités sous l’Ancien Régime, mais aussi pendant la Révolution, et même si elle est infligée aux criminels coupables. Son argumentation est d’ailleurs parfois assez originale dans la mesure où il cherche à attendrir le lecteur en distinguant les condamnées des condamnés ! « L’échafaud ! Grand Dieu ! A-t-il jamais servi à épurer les mœurs ? En quel siècle, en quel pays, a-t-il su parvenir à enchaîner le crime ? » [39] Et Billaud, de faussement s’interroger : « N’y a-t-il donc en principes, comme en justice, que de nouveaux meurtres à commettre pour punir les assassinats ? » [40]

Il poursuit ensuite sur la Révolution française et révèle le sens de son engagement en faveur du peuple et des droits de l’Homme : « Jamais plus belle cause à défendre ne pouvait se présenter, celle des droits de l’humanité. » [41] Il justifie et magnifie son action en l’an II, comme membre du Comité de Salut public : « Je fus un des neuf Représentants du Peuple chargés par le Corps législatif de prendre les rênes en lambeaux de l’État expirant. » [42] « On me vit toujours dans les actions les plus chaudes, combattant avec intrépidité […] et concentré jour et nuit dans les immenses opérations du Comité de Salut public. » [43] A l’approche de la crise de Thermidor, on retrouve dans ses mémoires la métaphore préférée de Billaud-Varenne, qu’il utilisa souvent, celle du volcan qui se réveille : « Je ne marchasse plus que sur un volcan, dont les secousses souterraines, si fréquentes sous mes pas, m’avertissaient d’avance de quelque irruption nouvelle. » [44] Presque vingt ans après, Billaud se souvient de sa position particulièrement inconfortable et délicate en ces jours de Thermidor : « Il serait difficile de se trouver dans des positions plus terribles que celles par lesquelles j’ai passé, particulièrement dans les journées des 8 et 9 thermidor. » [45] L’amertume de Billaud envers Robespierre subsiste. S’il évoque « sa suprématie d’opinion […] foudroyante » [46], il n’en dénonce pas moins encore « sa puissance dictatoriale » [47] et « La vanité despotique de cet homme. » [48] Le combat s’annonçait inégal : « lutte téméraire d’un pygmée contre un géant. » [49]

Le résultats du 9 thermidor était incertain et aléatoire : « Le sort le décida différemment. » [50] Billaud-Varenne termine alors sur ses luttes contre les Thermidoriens où les derniers Montagnards furent attaqués comme « complices du tyran que nous venions de culbuter. » [51] Vaincu et condamné à la déportation, Billaud conservera ensuite la posture du proscrit avec « l’enthousiasme du martyre. » [52]

Ces mémoires rédigés vers 1813 en Guyane se sont retrouvés à paris, trente-cinq années plus tard et nous devons croire Alfred Bégis quant à sa totale véracité. Ils paraissent être, en effet, en droite ligne des écrits et des discours de Billaud-Varenne dans sa défense à la fin de l’an II et sous l’an III.

On peut cependant déplorer la disparition ou l’égarement du manuscrit ! Le retrouvera-t-on un jour ?

2 : Extraits des « mémoires de Billaud-Varenne »

« L’échafaud ! Grand Dieu ! A-t-il jamais servi à épurer les mœurs ? En quel siècle, en quel pays, a-t-il su parvenir à enchaîner le crime ? Au contraire, c’est où le gibet se voit à chaque pas, qu’on peut assurer qu’il existe le plus de malfaiteurs. Encore, en fait de suppression de part, pour qui le dressez-vous ? Sont-ce des brigands de grands chemins, des scélérats consommés, des monstres dont il importe à la sûreté publique que la terre soit purgée au plus tôt, qu’attendent vos infâmes potences ? Non : c’est une jeune fille de dix-huit ans ou vingt ans, très coupable sans doute, mais n’est-ce pas à vous, à vous seuls, que vous devez vous en prendre ? N’est-ce pas vous-même qui lui avez ordonné ce forfait, lorsque votre opinion, non moins erronée qu’inique, l’a placée entre le déshonneur, pire que la mort, qui est prêt à lui apposer sur le front le cachet ignominieux de sa perte, et le crime devenu indispensable pour s’y soustraire ! La sévérité des lois romaines est connue, et pourtant on n’eut point à leur reprocher de traîner à l’échafaud un sexe faible et timide, incapable par lui-même de concevoir la sinistre idée du crime qui demande une certaine audace, alliée à un cœur dur et féroce, noir et perverti. Les Néron, les Caligula, dans leur rage sanguinaire contrer les femmes qu’elle n’épargna même pas, employèrent le glaive, le poison, le poignard, et leur cruauté, quelque inouïe qu’elle fût, n’imagina pas de leur faire subir les horreurs du supplice. La nature vous l’avait donné ce sexe pour ramollir cette férocité qui vous distingue, en l’attendrissant par la douceur de son âme, qui lui est propre, et qui décuple son amabilité ; car n’est-ce pas à ce dessein qu’elle l’a créée un chef-d’œuvre de beauté, de grâces et de qualités enchanteresses ? Ce qui le rend, au moral comme au physique, un objet complètement digne d’adorations. Et vous, modernes, vous qui prétendez renchérir sur les anciens en galanterie, vous qui avez l’air de l’idolâtrer, à la sortie de vos bras, vous la livrez à des bourreaux ? N’y a-t-il donc en principes, comme en justice, que de nouveaux meurtres à commettre pour punir les assassinats ? Et ne serait-il pas plus humain, plus juste, plus sage, plus moral, plus utile, de tarir, de détruire, d’anéantir, s’il est possible, la source si désastreuse du crime, que d’exterminer les misérables qui s’en abreuvent, parce qu’elle coule à torrents de tous côtés ?

A l’aurore si brillante, et en apparence si pure, de la Révolution, l’amour de la Patrie, qui ne peut éclore et se maintenir que dans l’étroite société de l’honnêteté publique, chacun n’ayant plus songé qu’à voler à la défense commune, ce Paris, qui avait perpétuellement été un repaire de filous, de voleurs, d’assassins, en dépit de toute la surveillance de la police et des carcans, des potences, des roues, des bûchers de la place de Grève, cessa tout à coup de retentir des plaintes de ces affreux désordres, et l’on n’entendit même pas dire qu’un seul mouchoir eût été dérobé dans les foules, tant que ce noble enthousiasme s’est maintenu ; mais à peine la perversité machiavélique des gouvernants creusa-t-elle le gouffre horrible qui a englouti soudain, avec les précieux éléments de la prospérité générale, cette salutaire exaltation qui en est à la fois le plus puissant véhicule et la plus solide base, que non seulement Paris, mais la France tout entière, furent derechef inondés par des bandes forcenées de scélérats, qui ont si longtemps plongé dans la consternation et réduit aux abois ce beau et trop malheureux territoire, par leurs effroyables brigandages, exercés le fer et le feu à la main. Ah ! Quel est un ordre de choses qui provoque de pareilles horreurs, surtout chez le sexe le plus tendre et sur qui le litre de mère a tant d’empire que, hors cette crise d’un désespoir frénétique, il lui fait oublier, pour le salut de ses enfants, jusqu’à sa propre conservation ?

Encore une fois, ces abominables excès auraient-ils lieu, si l’opinion publique et des institutions morales et pratiques étaient enfin calquées sur les maximes fondamentales de la raisons et l’ordonnance positive d’une justice impartiale, qui peut seule correspondre aux vues du régulateur souverain, que portent ces préceptes éternels et dont les vestiges ne sont jamais totalement effaçables ? »

[Extraits, pages 360-364.]

« Ainsi, à l’ouverture de la Révolution, qui fut artistement précédée d’une très vive fermentation, que sa longue durée ne rendit que plus incendiaire, moi-même domicilié dans son funeste berceau, et déjà naturellement animé par l’émulation précoce de me distinguer au barreau, de manière à me faire honneur ; ayant en outre la tête encore fraîchement imbue des sentiments et des principes burinés dans les fastes de l’antiquité, et trop conformes à la dignité morale que je sentais fortement en moi, pour qu’ils ne se fussent pas profondément gravés au fond de mon cœur, je ne me trouvai que trop bien préparé à devenir accessible à l’impulsion volcanique. Ah ! Comment tout mon être n’eût-il pas été enflammé, transporté, entraîné même par la commotion générale, avec une âme de feu, et lorsque j’étais précisément dans toute la vigueur impétueuse de l’âge !

En vain une secrète et assez longue résistance essaya-t-elle avec sagesse de me retenir prudemment dans les bornes paisibles des avis salutaires de la froide raison ; si violemment pressé par deux véhéments aiguillons, l’un en moi, l’autre au dehors, qui me stimulaient à la fois avec une égale ardeur ; il fallut céder et prendre l’essor qui m’éleva bientôt jusqu’à l’enthousiasme du dévouement, en songeant que jamais plus belle cause à défendre ne pouvait se présenter, celle des droits de l’humanité, envahis et foulés aux pieds de l’orgueilleuse oppression, qui n’avait d’autres titres que les préjugés, les abus et la force. Dès lors, lancé, emporté au centre igné de ce tourbillon combustif d’ambition, de rapacité, de machiavélisme, de scélératesse, se croisant en tous sens, de toutes les intrigues, les excès, les attentats qui les signalent, l’indignation profonde qu’excite chez l’être probe ce monstrueux assemblage d’abominations, venant encore décupler l’effervescence de mon âme, déjà embrasée par le zèle brûlant de ma détermination qui me rendit supérieur à moi-même, en triomphant de la timidité paralysante dont la nature m’avait frappé ; mon courage et mon énergie suivirent la progression des dangers. Placé d’ailleurs en première ligne, par la confiance publique, je ne dus plus entendre que la voix gémissante de la Patrie, à deux doigts de sa ruine, au moment désespéré où je fus un des neuf Représentants du Peuple chargés par le Corps législatif de prendre les rênes en lambeaux de l’État expirant, et le ciel m’est témoin si j’y fus sourd une seule minute. Non certes, et trop jaloux de paraître digne du poste qu’on m’avait assigné au conseil, aux armées, aux séances de la Convention, j’ose croire m’être montré comme un homme qui n’aspirait, si ses efforts devaient lui coûter la vie, qu’à mourir au lit d’honneur.

On me vit donc toujours dans les actions les plus chaudes, combattant avec intrépidité ; au repos, et concentré jour et nuit dans les immenses opérations du Comité de Salut public, durant les intervalles de calme, due à l’extinction de l’anarchie par l’attitude imposante qu’avait prise ce Gouvernement, ainsi qu’au retour de la prospérité ramenée par l’assiduité infatigable de la majorité de ses membres ; mais lors des irruptions éclatantes, m’élançant soudain au milieu de la mêlée, et n’abandonnant le champ de bataille qu’après la victoire, qui eût vraisemblablement été constante à ce Gouvernement, ainsi qu’elle était déjà en permanence dans les quinze armées de cent mille hommes chacune qu’il avait mises sur pied, si la dernière des explosions, en partant de son centre, n’eût pas déterminé sa propre éversion par l’ébranlement de ses bases, que la chute d’un énorme colosse populaire, en se précipitant sur elles, ne pouvait que reverser. Enfin, quoiqu’à mesure que j’avançais de front, avec cinq de mes collègues, à l’encontre des factions renaissantes, et des trois dissidents qui formaient la tête la plus horrible de cette hydre révolutionnaire, je ne marchasse plus que sur un volcan, dont les secousses souterraines, si fréquentes sous mes pas, m’avertissaient d’avance de quelque irruption nouvelle, pendant que les poignards étincelaient autour de moi, et que la foudre grondait sur ma tête, plus exposé que Damoclès, le sacrifice de mon existence me semblait n’être rien. D’après cela, il n’y a pas lieu de s’étonner, du moment que je ne regardais les choses qu’à travers un prisme brillant, qu’au dénouement de la catastrophe, et tandis que la mort s’apprêtait plus violemment que jamais à couronner glorieusement le terme de ma tâche, j’aie vu, avec ce contentement qui poussa le généreux et héroïque Curtius dans l’abîme, l’inexorable trépas brandir dans ses mains, guidées par une fureur frénétique, sa faux redoutable pour m’exterminer.

Voilà par quel moyen l’imagination, cette artificieuse magicienne nous séduit tellement qu’elle nous fait presque toujours courir après des chimères. Ainsi, conduit comme les autres dans ce pays qui n’est guère habité que par des prestiges, si son ascendant m’a pareillement leurré par un fantôme d’illustration, du moins a-t-elle su singulièrement l’embellir. Il serait difficile de se trouver dans des positions plus terribles que celles par lesquelles j’ai passé, particulièrement dans les journées des 8 et 9 thermidor.

Vraiment cette lutte téméraire d’un pygmée contre un géant me pronostiquait-elle, suivant toutes les probabilités, que mes efforts ne tendraient qu’à me faire succomber ; Robespierre lui-même en était encore plus convaincu que moi ; autrement lui qui, un mois auparavant, avait aposté deux assassins, chargés de le débarrasser de Collot-d’Herbois et de moi-même, nous ayant tenus tous les deux à sa discrétion dans la séance si orageuse, tenue aux Jacobins, pendant la nuit intermédiaire de ces deux jours, nous en eût-il laissés sortir existants et sans atteintes, au milieu des transports, des cris, des menaces d’une agitation convulsive ! Mais cette crise violente, ayant commencé publiquement dès le matin, dans le sein même du Corps législatif, où nous avions déjà vigoureusement essayé nos forces ensemble, qui a connu la vanité despotique de cet homme, sait qu’il fut indubitablement non moins humilié, qu’outré du dessous qu’il avait eu dans ce prélude au combat. Toutefois, bientôt rassuré par le triomphe nocturne qu’il remportait aux Jacobins, il ne dut que mieux préférer y mettre le complément par l’éclat de nous abattre sous la hache des lois, en exerçant le lendemain sa vengeance, avec des armes plus loyales, et d’ailleurs plus formidables par la réunion concertée à loisir de tous les leviers, que lui fournissaient et sa puissance dictatoriale et sa suprématie d’opinion, encore plus foudroyante.

Pour nous, qui n’avions que la justice de notre cause, fondée sur la pureté de nos cœurs, et la vérité à mettre en évidence, en déchirant avec énergie le viole que la politique jette sur les opérations du Gouvernement et qui cachait, aux regards fascinés du public, les vues perfides du moderne Pisistrate, Collot-d’Herbois et moi, satisfaits de recueillir au moins l’honneur de balancer le succès, et prenant pour modèles Hermodius et Aristogiton, nous n’aperçûmes dans notre défaite, presque assurée, que le noble dévouement et la gloire de mourir à notre poste, en défendant avec courage le salut de tous aux abois. Le sort le décida différemment ; Robespierre eut celui d’Hipparque et la couronne de Thrasybule nous fut décernée, pour la voir mettre en pièces un instant après. Car, par suite de cette commotion subversive qui nous enveloppa incontinent, comme complices du tyran que nous venions de culbuter, survint le 12 germinal, dont j’ai rendu compte, puis cette nouvelle entreprise sur mes jours, ayant derechef échoué, je fus, le 15 juillet suivant, exposé avec Collot-d’Herbois, dans la ville d’Orléans, à une pareille scène, scène dont l’horreur est d’autant plus propre à bouleverser, qu’on y est traîné, étant soi-même plein de sang-froid. Cependant la tête exaltée par les sentiments et les principes que je soutenais au péril de ma vie, depuis mon entrée dans la carrière, et de plus en plus électrisé par l’effervescence de tant de crises successives, l’enthousiasme du martyre me conserva au milieu de ces deux derniers évènements la tranquille sécurité d’un simple spectateur des apprêts tragiques d’une fureur livrée à tous les transports forcenés d’une de ses plus violentes convulsions.

Enfin, dans la série ultérieure des tourments que j’ai subis, c’est encore l’imagination qui, après avoir été en grande partie la cause des maux que j’endurais, m’a présenté son remède ordinaire, c’est-à-dire l’espoir, inséparable de l’innocence immolée pour avoir tenu immuablement à ses devoirs, et qui lui promet dans l’avenir une justification éclatante, en égale proportion des revers qui l’auront accablée : cette espérance qui charme constamment les âmes bien nées, et sans laquelle la haine et les persécutions des pervers les réduiraient à ne pouvoir seulement pas compter sur la justice du ciel ; mais qui loin d’abandonner Socrate, en buvant la ciguë, lui certifia que le souvenir de ses vertus et de son nom serait immortel, comme la récompense qui attendait son âme. »

[Extraits, pages 417-425.]

Billaud-Varenne, membre du Comité de Salut public, Mémoires inédits et correspondance accompagnés de notices biographiques sur Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois, par Alfred Bégis, de la société des Amis des Livres, Curiosité révolutionnaires, Paris, Librairie de la Nouvelle Revue, 1893, 455 p.

III : Derniers propos et regrets rapportés posthumes

1 : Présentation

Pour quelles diables raisons Billaud-Varenne aurait-il totalement changé d’avis non seulement sur le 9 thermidor mais encore sur Danton entre 1813 et 1819, c’est-à-dire dans ses dernières années d’existence ? Peut-on penser justement qu’arrivé au seuil de la mort, et voulant être en paix avec lui-même, il aurait diamétralement changé d’avis et absous les deux grands révolutionnaires ? Honnêtement, cela ne lui ressemble guère et tout dans sa conduite atteste de la permanence de ses idées et de son inflexibilité ! Aurait-il réfléchi en ces ultimes instants sur l’échec de la Révolution après ces mois de germinal-thermidor an II, sentiment d’échec renforcé par sa persécution et sa proscription de vingt-quatre ans sous des régimes qu’il désavouait : Convention thermidorienne, Directoire, Consulat, Premier Empire et puis finalement le retour des Bourbons et la Restauration avec Louis XVIII, frère de Louis XVI, comme monarque ? Peut-être.

La plupart des historiens et autres biographes de Danton et de Robespierre, tout en émettant des réserves inhérentes à leur déontologie professionnelle sur la validité des sources, admettent ces « regrets » et autres « remords » bien commodes il est vrai pour réécrire a-postériorité les mérites révolutionnaires des uns et des autres.

Peut-on réellement les valider ?

Les sources sont extrêmement fragiles et, disons-le, sujettes à caution. Elles reposent sur un seul article de Revue rédigé par un auteur anonyme, qui retranscrit des propos rapportés de Billaud-Varenne en République d’Haïti, donc entre 1817 et 1819.

Cette revue, « La nouvelle Minerve politique et littéraire » est parue à Paris de 1835 à 1838. Sa publication intégrale se compose de 12 tomes in-8 et sa 151e et dernière livraison est datée du 25 février 1838.

« La Nouvelle Minerve » a été fondée par de nombreux érudits et intellectuels, à savoir Messieurs Jacques Laffitte, Dupont de l’Eure, Odilon Barrot, Georges de Lafayette, Charles Comte, Ernest de Girardin, Francœur, comte de Lasteyrie, Népomucène Lemercier, Chapuis-Montalville, Félix Desportes, G. Murat, Adolphe Crémieux, J. B. Laffitte, Sicard, Duval, Eugène Renault, Patorni, De Montrol, Sarrans jeune, etc., puis à partir du tome 5, par Messieurs de Cormenin, Pagès de l’Ariège, Hercule Guillemot, Alexandre Dumas, E. Guinot, Aug. Luchet, etc.

L’époque doit retenir toute notre attention : « Les dernières années de Billaud-Varenne (Anonyme) est publié dans : La Nouvelle Minerve, tome I, 1835, pages 351 à 358. »

A ces débuts de la Monarchie de Juillet née des trois Glorieuses de la révolution de 1830 (27, 28 et 29 juillet 1830) une forte agitation libérale et républicaine règne en France et dans les milieux parisiens. Les deux premières personnes sur la liste des fondateurs de « La Nouvelle Minerve » correspondent à ce profil. Jacques Laffitte ( 1767-1844), riche banquier et Dupont de l’Eure ( 1767-1855) sont d’importants politiciens libéraux qui font preuve d’hostilité à l’égard du pouvoir de Louis-Philippe. La culture et la littérature sont totalement imprégnés du mouvement romantique, celui de Chateaubriand, de Lamartine, du jeune Victor Hugo. Un personnage au parcours aussi exceptionnel que celui de Billaud-Varenne ne pouvait que les passionner, au moment où les derniers grands acteurs et témoins de la Révolution française disparaissent peu à peu.

Françoise Brunel explique très bien ce contexte des années 1830, marquées par le Romantisme, les idées libérales, l’influence mythifiée de la Révolution de 1789 née elle-même des Lumières. La vie publique et privée de Billaud-Varenne, redécouvert acteur majeur de la Révolution, remplit en effet ces conditions : « Au cours des années 1830, certains libéraux, fascinés par la Révolution, la proscription, Cayenne, évoquent son souvenir en romantiques. » [53] « A leur manière, les représentations du « terrible » Billaud-Varenne s’inscrivent dans la mutation des valeurs de ce début de siècle, à la croisée des Lumières et du Romantisme. » [54]

L’article anonyme évoque des fragments de textes, (sont-ils véridiques ?) mais également des visites régulières du docteur Chervin, au moment précis où Billaud-Varenne, épuisé, accumulent les maladies et autres problèmes de santé, à plus de soixante ans.

Nicolas Chervin (1783-1843), médecin français, a voué sa vie à établir la non-contagion de la fièvre jaune. Pour ce faire, il a visité les lieux où sévissait la fièvre jaune, La Nouvelle-Orléans, les Antilles, La Havane, puis, plus tard Cayenne en 1824 et Cadix en 1828. Il entre à l’académie nationale de médecine en 1832. Au cours de ses voyages aux Antilles il a pu très bien rencontrer Billaud-Varenne et s’entretenir avec lui de sujets historiques et politiques.

Un second journal, « Le Cabinet de lecture journal littéraire et politique numéro 75 du 24 juin 1835 » publiera également le même article de « La Nouvelle Minerve » : « Les dernières années de Billaud-Varenne » avec un auteur nominativement cité. [55] Nous le présenterons également ci-après.

Notons également que « La Nouvelle Minerve » récidivera avec un second article « Billaud-Varenne à Cayenne », « La Nouvelle Minerve, tome 2, 1835, p. 288-295. » Rédigé par le général Jacques Bernard (1774-1852), ancien aide de camp du gouverneur de Guyane Victor Hugues et voisin de Billaud-Varenne à Cayenne, il raconte la dernière tentative d’Angélique son ancienne épouse de se réconcilier avec lui, en vain, ainsi que le refus définitif de Billaud d’accepter l’amnistie consulaire de Napoléon Bonaparte, ce qui n’a pas peu contribué à façonner pour la postérité l’image d’un Billaud-Varenne inflexible dans ses conditions républicaines. Le premier article, qui nous intéresse ici, présentait le 9 thermidor sous un autre jour : « Il avait changé d’opinion sur le 9 thermidor, qu’il appelait sa déplorable faute à lui. » [56] Et Billaud aurait dit : « Nous nous sommes bien trompés de jour-là ! » [57] Il aurait argumenté de cette manière : « Je le répète : la Révolution puritaine a été perdue le 9 thermidor ; depuis, combien de fois j’ai déploré d’y avoir agi de colère ! […] J’ai vu la réaction qui fit naitre le 9 thermidor, c’était affreux ; la calomnie venait de partout. Cela dégoûte bien des révolutions. » [58] Ces paroles sur le 9 thermidor sont surprenantes, mais après tout n’avait-il pas été un révolutionnaire montagnard très proche de la politique de Robespierre, mettant en œuvre celle du Comité de Salut public de l’an II ? Une comparaison entre ses idéaux Montagnards de 1793 et la réaction thermidorienne pouvait le faire regretter sa participation active et décisive dans la chute de Robespierre.

Mais Danton ? Personne plus que lui n’a contribué davantage à son arrestation, sa condamnation et son exécution. Lors de la fameuse séance du 9 thermidor, Billaud-Varenne s’exclama : « La première fois que je dénonçai Danton au comité, Robespierre se leva comme un furieux, en disant qu’il voyait mes intentions, que je voulais perdre les meilleurs patriotes. » [59] Et le 12 fructidor an II-29 août 1794, lors de son discours de réfutation des accusations de Lecointre, Billaud assuma complètement : « Si le supplice de Danton est un crime, je m’en accuse, car j’ai été le premier à dénoncer Danton ; j’ai dit que, si cet homme existait, la liberté était perdue. […] Danton était le complice de Robespierre. » [60] Qu’est-ce qui peut expliquer son revirement total désormais, lorsqu’il dresse un portrait si favorable de Danton : « Danton, comme membre de la Convention, fut admirable de courage et de ressources en 1792 et en 1793. […] quelle étendue d’esprit ! Quelle facilité ! » [61] Et que dire de ce remords bien tardif, sur la mort de Danton : « J’y ai trempé trop directement et avec une haine affreuse. Le malheur des révolutions, c’est qu’il faut agir trop vite ; vous n’avez pas le temps d’examiner ; vous n’agissez qu’en pleine et brûlante fièvre. » [62] Billaud-Varenne se reprochait donc les exécutions de Danton et de Robespierre, qui ont perdu la Révolution : « Oui, c’est au 14 germinal, date de la condamnation de Danton, et au 9 thermidor, que les patriotes ont fait les deux fautes qui ont tout perdu. » [63] « Je reste avec la conviction intime qu’il n’y avait pas de 18 brumaire possible, si Danton, Robespierre et Camille (Desmoulins) fussent restés unis aux pieds de la tribune. » [64]

Le portrait brossé très avantageusement de Westermann, ce général intrigant guillotiné avec Danton, est très peu probable : « Le brave Westermann, le Murat de la République. » [65] 

Évidemment, les propos de Billlaud sur les mesures de salut public sont crédibles, et d’ailleurs permanents chez lui : « Les décisions que l’on nous reprochent tant […] Elles étaient prises au milieu des lassitudes de nos longues séances de nuit au Comité. […] Nous voulions vaincre à tout prix. » [66] « Nous avons été hommes d’État, en mettant au-dessus de toutes les considérations le sort de la cause qui nous était confiée. » [67] Et Billaud de conclure, peut-être en référence à l’invasion de la France en 1814, à la fin de l’Empire et à Waterloo : « Nous, du moins, nous n’avons pas laissé la France humiliée. » [68]

Ces propos, qui sonnent bien aux oreilles républicaines, nous laissent dubitatifs ! Ils sont sans certitude, ni sources sûres. Jusqu’où peut-on accepter la crédibilité de cet article posthume ? (Billaud-Varenne est mort depuis seize ans à sa parution) Il est impossible de le dire, eu égard à la fragilité de cette seule source, mais finalement, le mythe de Billaud-Varenne, au delà de l’histoire et de la mémoire, ne s’en trouve-t-il pas davantage renforcé ?

2 : « Regrets » rapportés posthumes

« La conversation de Billlaud était riche de souvenirs nets et précis ; ses idées étaient originales, souvent bizarres, et quelquefois grandes et justes. Ses sentiments et ses opinions politiques n’avaient fléchi ni sur les hommes ni sur les choses, si ce n’est sur quelques points seulement. Par exemple, il avait changé d’opinion sur le 9 thermidor, qu’il appelait sa déplorable faute à lui, et il ajoutait :

« Nous nous sommes bien trompés ce jour-là ! Nous avons recommencé, après cette journée, tous les chapitres de la réaction anglaise ; on nous a infligé, comme on l’a fait à la mort de Cromwel, un système qui, sous l’apparence de la modération, nous a désignés comme des types de monstres, comme des loups à figure humaine, bons tout au plus à égorger. Ce système nous a conduits, à travers d’affreuses et d’implacables vengeances, des palinodies plus lâches encore, à la disette, la banqueroute, la vile banqueroute et les événements du 1er prairial, à des torrents de sang patriote et pur !

Oui, c’est au 14 germinal, date de la condamnation de Danton, et au 9 thermidor, que les patriotes ont fait les deux fautes qui ont tout perdu. Nos divisions ont brisé ces jours-là l’unité du système révolutionnaire ; vous avez vu aussitôt l’influence revenir à des misérables, écartés pour vol, enfin à tous les fripons, les briseurs ( de scellés), les oligarques, les royalistes. Les amis de Tallien ne s’endormirent pas : ils avaient vendu notre cause, et nous firent dénoncer par Lecointre, qu’ils proscrivirent ensuite avec nous ; par Saladin et Goupilleau, qui avaient été nos séides, et qui offrirent nos têtes aux royalistes et à l’Europe. Nous étions pour les royalistes de lâches stupides, bien que nos actes fussent là ; bien que tout rayonnât de l’éclat terrible de notre dictature et de nos batailles. Ainsi, nous, pauvres jacobins, nous qui avions châtié l’orgueil des rois, nous ne fûmes vaincus que par nos fautes et nos frères ; alors, nous fûmes jetés par eux aux flots de la mer en fureur, triste concession de l’ambition, de la cupidité et surtout de la peur.

Je le répète : la Révolution puritaine a été perdue le 9 thermidor ; depuis, combien de fois j’ai déploré d’y avoir agi de colère ! Pourquoi ne laisse-t-on pas ces intempestives passions et toutes les vulgaires inquiétudes aux portes du pouvoir ? J’ai vu la réaction qui fit naître le 9 thermidor, c’était affreux ; la calomnie venait de partout. Cela dégoûte bien des révolutions. Nous, du moins, nous nous défendîmes avec dignité. Duhem leur tenait tête tous les jours. Les amis qui les secondaient étaient Lejeune, Fayau, Chasles, Goujon, Ruhl, etc., etc. Mais quelle tâche ! Et puis nous avons disparu ! Mais l’ébauche révolutionnaire était sortie de nos mains et elle resta comme pierre tumulaire de l’ancien régime et plus forte que tous les partis réunis ! » »

« Hélas ! Disait-il souvent, j’y ai trempé trop directement et avec une haine affreuse. [La mort de Danton était alors à ses yeux un crime] Le malheur des révolutions, c’est qu’il faut agir trop vite ; vous n’avez pas le temps d’examiner ; vous n’agissez qu’en pleine et brûlante fièvre, sous l’effroi de ne pas agir ; sous l’effroi, je m’entends, de voir avorter vos idées. Danton et ses amis étaient d’habiles gens, des patriotes invincibles à la tribune ou dans l’action publique, et nous les avons massacrés ! Ils n’avaient pas comme nous, excepté le brave Westermann, le Murat de la République, les mains pures de trafics et de rapines ; ils aimaient trop le luxe, mais ils avaient le cœur noble et révolutionnaire ; vous saurez leurs services un jour, quand on fera l’histoire sincère de notre époque. Celle de M ; Lacretelle n’est qu’une œuvre sans faits, une œuvre fardée de rhéteur. Je reste avec la conviction intime qu’il n’y avait pas de 18 brumaire possible, si Danton, Robespierre et Camille (Desmoulins) fussent restés unis aux pieds de la tribune. »

« Les décisions que l’on nous reproche tant, nous ne les voulions pas le plus souvent deux jours, un jour, quelques heures avant de les prendre ; la crise seule les suscitait. Elles étaient prises au milieu des lassitudes de nos longues séances de nuit au Comité ; nous ne voulions pas tuer pour tuer ; c’est trop stupide ; nous voulions vaincre à tout prix, être les maîtres pour donner l’Empire à nos principes. De là, mille malheurs que vous dénoncez, que nous ne connaissions pas ! Au Comité, nous ne perdions pas un moment de vue le grand but que nous nous étions proposé ; et nous tous, le jour et la nuit, nous reprenions du même cœur et les mains fatiguées la tâche immense de la conduction des masses. Quelle tâche et comme tout marchait ! Danton, comme membre de la Convention fut admirable de courage et de ressources en 1792 et en 1793 ; il avait fait le 10 août ; il n’avait pas voulu nominalement le pouvoir. Que de calme et d’activité puissante avait cet homme, quand les circonstances étaient difficiles ! Quelle étendue d’esprit ! Quelle facilité !

Pendant deux ans nous marchâmes positivement à la tête de Paris ; nous marchâmes et contre les départements fédéralisés, et contre les infâmes de la Vendée, et contre les satellites des rois de l’Europe. Dans cette sphère de tempêtes nous ne pouvions voir que le salut commun ; nous faisions de la dictature, sans autre intitulé : Dictature ; nous le disions avec une voix ferme, que personne ne fit baisser en Europe : c’était une dictature, un gouvernement révolutionnaire, menant violemment à la République. Relisez le Moniteur et le Journal de la Montagne. La dictature dans vos mains dissipa les obstacles ; nous battîmes les Vendéens et l’Europe ; nous écrasâmes les dissidences funestes. Oui, sans nos propres divisions, nous eussions conduit le pays à la République, et à présent, une partie de l’Europe serait politiquement puritaine. Aucun de vous n’a vu les faits, les accidents très affligeants, sans doute, que l’on nous reproche ! Nous avions les regards portés trop haut pour voir que nous marchions sur un sol couvert de sang. Parmi ceux que nos lois condamnèrent, vous ne comptez donc que des innocents ? Attaquaient-ils, oui ou non, la Révolution, la République ? Oui ! Eh bien ! Nous les avons écrasés comme des égoïstes, comme des infâmes. Nous avons été hommes d’État, en mettant au-dessus de toutes les considérations le sort de la cause qui nous était confiée. Nous reprochez-vous les moyens ? Mais les moyens ont fait triompher cette grande cause. Reprochez-les-nous, j’y consens, mais dites aussi : Ils n’ont pas failli à la République, à la plus sainte des causes, celle du droit humain, écrite jadis dans la fierté du front de l’homme et effacée par les despotes. Nous, du moins, nous n’avons pas laissé la France humiliée, et nous avons été grands au milieu d’une noble pauvreté. N’avez-vous pas retrouvé au Trésor public toutes nos confiscations ? »

La Nouvelle Minerve, tome I, 1835, p. 351-358.

Billaud-Varenne, membre du Comité de Salut public, Mémoires inédits et correspondance accompagnés de notices biographiques sur Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois, par Alfred Bégis, de la société des Amis des Livres, Curiosité révolutionnaires, Paris, Librairie de la Nouvelle Revue, 1893, 455 p. p. 232-240. 

Textes de Billaud-Varenne

Introduction, présentations et notes de Bruno DECRIEM. (Avril 2021)

Annexe : Intégralité de l’article : « Les Dernières Années de Billaud-Varenne » (Le Cabinet de Lecture, journal littéraire et politique)

Présentation :

« Le Cabinet de lecture, journal littéraire et politique » est un journal libéral dont la parution s’étale sur 14 années, entre 1829 et 1842. Il compte 979 numéros (disponibles sur Gallica la bibliothèque numérique de la BNF.) publiés tous les deux ou cinq jours par semaine. Chaque numéro est composé d’environ huit pages.

Le numéro contenant l’article sur « Les dernières années de Billaud-Varennes » date du mercredi 24 juin 1835, n°75, 6e année, 2e série. Il comprend plusieurs articles : Les réunions littéraires par M. Joncières, Souvenirs de voyage : Gavarnie et le Marboré par M. Fourcade, Un homme aimé, Boutade, par M. Bénédict, Théâtres : le Portefaix ; le roi, Esquisses des tribunaux et Revue politique et nouvelles diverses.

Le second article reprend l’intégralité de celui de « La Nouvelle Minerve. » L’auteur est ici clairement noté, Frédéric Fayot.

Alfred Charles Frédéric Fayot (1797-1861) « fut un infatigable polygraphe, très attaché à la cause napoléonienne, et qui quitta une sinécure au ministère des Affaires étrangères pour vivre de sa plume. » Il est historien, publiciste et journaliste. Il est aussi « ancien professeur d’histoire dans plusieurs universités étrangères. » Il publie énormément d’ouvrages dans des domaines éclectiques : l’histoire et la politique bien sûr, mais aussi des ouvrages de cuisine et même un Almanach des chasseurs et des gourmands.

Il dédia à Lafayette son « Histoire de Pologne, depuis son origine jusqu’en 1831 » publiée en trois tomes en 1832. Il y ajouta cette dédicace imprimée dithyrambique :

« A Monsieur le Général Lafayette,

Premier grenadier de la Garde nationale de Pologne, président du Comité polonais à Paris ; et, depuis cinquante années, le défenseur intrépide des droits de cette nation héroïque et des franchises du genre humain, l’un des Français les plus aimés de notre âge. » ( Frédéric Fayot)

On ne peut écarter une flatterie de circonstance eu égard au rôle important joué par Lafayette lors de la Révolution de 1830, et parallèlement, on ne peut que souligner la détestation des Montagnards, Robespierre, Marat, et Billaud-Varenne envers le Général Motier de Lafayette, soupçonné, avec quelque raison, de Césarisme et de despotisme militaire.

Frédéric Fayot, sans s’étendre sur les sources consultées, donne dans l’article lui-même des indications précieuses sur celles-ci. Il évoque « une note que j’ai sous les yeux » et très vraisemblablement, il a pu s’entretenir avec le docteur Chervin. Globalement l’article n’est pas très favorable à Billaud-Varenne, présenté comme un « dictateur de 1793 ». Pourtant l’essentiel est ailleurs.

A-t-il transcrit fidèlement les dernières idées de Billaud-Varenne, ou s’est-il permis certaines libertés en fonction de ses sensibilités politiques ?

Il est impossible de conclure en l’état, et le mieux est de laisser le lecteur se faire sa propre opinion en présentant ci-dessous l’intégralité de l’article.

« Les dernières années de Billaud-Varenne »

Depuis 1800, toutes les biographies perdent de vue Billaud-Varenne. Nous avons retrouvé cependant la trace de cette orageuse et dramatique existence ; et les renseignements que nous publions aujourd’hui apprendront à nos lecteurs comment les années avaient modifié la nature du terrible proconsul de 1793. Quel portrait que celui de Billaud-Varenne exilé, et, pour ainsi dire, perdu dans les savanes américaines, pauvre, vieux, et devenu doux comme une jeune fille. (Expression des femmes noires qui lui ont fermé les yeux.)

On se souvient qu’en l’an 3 Billaud-Varenne fut déporté à Cayenne. Il y géra d’abord, pour le compte d’un habitant, une exploitation agricole qu’il fit prospérer et dont il hérita à la mort du propriétaire. Quelques nègres l’habitaient sous ses ordres ; il les garda et les rendit heureux. Sa plantation était une des mieux cultivées de l’île soumise, à cette époque, à la domination anglo-portugaise. Quelque temps après, Billaud-Varenne unit, de fait, son existence à celle d’une jeune et jolie négresse nommée Virginie, qui se recommandait à lui par des services et des soins de tous les instants. La colonie étant rentrée, en 1815, sous la domination de la France, Billaud conçut des craintes, vendit mal sa propriété, et partit pour New-York après avoir réalisé sa petite fortune en traites du commerce de l’île sur la métropole ; mais diverses raisons s’opposèrent à ce qu’il demeurât aux États-Unis, où il désirait fixer sa résidence.

D’abord ses traites avaient été protestées en France, et il s’était vu ruiné ; il essaya de réclamer auprès de la justice coloniale de Cayenne, mais celle-ci rejeta sa réclamation et lui ferma tout recours. D’un autre côté, le climat de New-York lui parut trop froid pour sa constitution ; enfin son ignorance de la langue anglaise le mettait dans l’impossibilité de chercher ses moyens d’existence dans l’exercice de quelques fonctions intellectuelles. Il songea à se retirer à la Louisiane ; mais sur les représentations qui lui furent faites qu’il ne manquerait pas d’y rencontrer d’anciens émigrés, il renonça à ce projet et s’embarqua, d’après les conseils du général Jackson, pour Saint-Domingue, où, en effet, il fut bien accueilli. Lorsqu’il descendit au Port-au-Prince, son petit pécule était épuisé, et le président, à qui Billaud s’ouvrit à ce sujet, lui fit remettre quelque argent. Le proscrit acheta alors, auprès de la ville, une case et quelques pièces de terre où il s’établit avec sa jeune négresse. Un membre du gouvernement haïtien, un jeune mulâtre rempli d’âme et d’esprit, et qui avait été élevé en France, M. Colombel, fut sa première connaissance intime. M. Colombel arrivait d’Europe, et occupait auprès du président la place de secrétaire de la république. Avant les évènements de 1815 il avait rempli des fonctions administratives dans le département de la Roër, auprès du préfet, M. le baron Ladoucette. Le jeune homme et le vieillard se comprirent en peu de jours. La république demanda à Billaud un travail historique sur la révolution de l’île ; il s’en chargea, et donna en même temps des consultations sur le droit civil. Ces consultations étaient payées. De plus, on lui avait créé une petite place dans les bureaux de M. Sabourin, grand juge. Cette place, ainsi que son travail sur l’expropriation révolutionnaire de Saint-Domingue, étaient rétribuées par de légères indemnités que l’économie de Virginie savait merveilleusement employer.

Billaud vécut ainsi durant près de trois ans ; puis on s’aperçut tout-à-coup que ses facultés et sa santé s’affaiblissaient rapidement. Le temps avait creusé profondément ses joues et fatigué sa forte tête ; sa figure, plus pâle que jamais, était devenue d’une maigreur effrayante ; elle semblait plus longue, plus resserrée et plus expressive. Ses cheveux, autrefois noirs et plats, qui simulaient la crinière du lion, suivant des paroles devenues historiques, étaient tout blancs. Ses regards, seuls, avaient conservé leur premier feu, et quelquefois leur fixité terrible ; on sentait bien, en l’approchant, qu’il restait encore en lui quelque chose des habitudes d’un ancien grand pouvoir, mais ce n’était que passagèrement qu’on s’en apercevait. Vous étiez-vous débarrassé de certains souvenirs, sa figure redevenait à vos yeux calme et bienveillante, malgré le reste de fierté que Billaud ne pouvait cacher.

Billaud était naturellement poli et fort attentif à vos moindres paroles. Ces qualités lui étaient propres, et répandaient sur sa personne un certain caractère de douceur et de bonhomie. M. de Marbois, qui l’a vu souvent à Cayenne, mais sans lui parler, vient d’écrire dans son ouvrage sur sa proscription au 18 fructidor, « que son aspect lui avait rappelé Socrate. » La conversation de Billaud étaient riche de souvenirs et d’idées. Ses souvenirs étaient nets et précis ; ses idées neuves, souvent bizarres, quelquefois grandes et justes.

A l’époque dont je parle ici, Billaud était atteint d’une dysenterie chronique qui l’avait fait tomber en étisie ; il passait toutes ses journées dans un grand fauteuil qui venait de France. Cependant si vous paraissiez sur le seuil de sa cabane, composée de deux petites pièces et d’une alcôve tapissées de quelques morceaux de vieux papier, mais fort proprement tenues, ses mains sèches et nerveuses cherchaient instantanément les bras du vieux fauteuil où il s’était enfoncé, pour soulever son corps et l’incliner devant vous, et alors vous aviez de la peine à le faire rasseoir. Il habitait la chambre du fond qui avait vue sur quelques enclos et sur une plaine : la première pièce était affectée à la cuisine. C’est là, dans cette demeure plus que modeste, qu’un des anciens dictateurs de la France voyait s’écouler les derniers moments de sa vie.

La maladie faisant chaque jour de nouveaux progrès, Billaud-Varenne se détacha de tout travail et particulièrement de l’Histoire de la révolution de St-Domingue, qui, par la nature des faits et des arguments qu’elle présentait, avait violemment ramené son esprit sur ce qu’il appelait la justice de la révolution française, la rétrocession des droits de l’homme. Quelques personnes éclairées, qui ont eu dans leurs mains des fragments de cet ouvrage, entre autres le savant docteur Chervin, s’accordent à dire qu’il y avait peu de mérite politique et littéraire. Billaud était trop affaibli pour écrire avec son ancienne vigueur. Un petit nombre de ses pensées seulement avaient de la grandeur ; et ses pages fourmillaient de néologismes barbares. L’ouvrage entier n’était composé que de véhémentes récriminations contre la patrie de l’auteur, si effacée, disait-il, qu’elle subissait de nouveau le joug odieux des Bourbons et des girondins introduits à la Chambre des pairs par Louis XVIII.

Comme on le voit, les sentiments et les opinions politiques de Billaud-Varenne n’avaient fléchi, ni sur les hommes, ni sur les choses, si ce n’est sous quelques rapports seulement. En voici quelques exemples : « Oui, c’est au au 14 germinal (1) [(1) Condamnation de Danton.] et au 9 thermidor que les patriotes ont fait les deux fautes qui ont tout perdu. Nos divisions ont brisé ces jours-là l’unité du système révolutionnaire..... Nous devînmes de lâches stupides, bien que nos actes fussent là ; bien que tout rayonnât de l’éclat terrible de notre dictature et de nos batailles. Car, nous pauvres jacobins ; nous qui avions châtié l’orgueil des rois, nous ne fûmes vaincus que par nos fautes et nos frères : alors nous fûmes jetés par eux aux flots de la mer en fureur, triste concession de l’ambition, de la cupidité et surtout de la peur. Je le répète : la révolution puritaine a été perdue le 9 thermidor ; depuis, combien de fois j’ai déploré d’y avoir agi de colère ! Pourquoi ne laisse-t-on pas ces intempestives passions, et toutes les vulgaires inquiétudes aux portes du pouvoir ? »

La mort de Danton était alors à ses yeux un crime, un crime en raison des immenses services qu’il avait rendus.

« Hélas ! Disait-il souvent, j’y ai trempé trop directement et avec une haine affreuse. Le malheur des révolutions, c’est qu’il fait agir trop vite ; vous n’avez pas le temps d’examiner ; vous n’agissez qu’en pleine et brûlante fièvre, sous l’effroi de ne pas agir ; sous l’effroi, je m’entends, de voir avorter vos idées. Danton et ses amis étaient d’habiles gens, des patriotes invincibles à la tribune ou dans l’action publique, et nous les avons massacrés ! Ils n’avaient pas comme nous, excepté le brave Westerman, le Murat de la république, les mains pures de trafics et de rapines ; ils aimaient trop le luxe, mais ils avaient le cœur noble et révolutionnaire ; vous saurez leurs services un jour quand on fera l’historie sincère et notre époque. Celle de M. Lacretelle n’est qu’une œuvre sans faits, une œuvre fardée de rhéteur. Je reste avec la conviction intime qu’il n’y avait pas de 18 brumaire possible si Danton, Robespierre et Camille fussent restés unis au pied de la tribune. »

Billaud a écrit une note que j’ai sous les yeux :

« Les décisions que l’on nous reproche tant, nous ne les voulions pas, le plus souvent deux jours, un jour, quelques heures avant de les prendre ; la crise seule les suscitait. Elles étaient prises au milieu des lassitudes de nos longues séances de nuit au comité ; nous ne voulions pas tuer pour tuer, c’est trop stupide ; nous voulions vaincre à tout prix ; être les maîtres pour donner l’empire à nos principes. De là, mille malheurs que vous dénoncez, que nous ne connaissons pas ! Au comité, nous ne perdions pas un moment de vue le grand but que nous nous étions proposé ; et nous tous, le jour et la nuit, nous reprenions du même cœur et les mains fatiguées, la tâche immense de la conduction des masses. Quelle tâche, et comme tout marchait ! Danton, comme membre de la Convention, fut admirable de courage et de ressources en 1792 et en 1793. Il avait fait le 10 août ; il n’avait pas voulu nominativement le pouvoir. Que de calme et d’activité puissante avait cet homme quand les circonstances étaient difficiles ! Quelle étendue d’esprit ! Quelle facilité ! »

« ….. Dans cette sphère de tempêtes, nous ne pouvions voir que le salut commun ; nous faisions de la dictature, sans autre intitulé : Dictature ; nous le disions avec une voix ferme que personne ne fit baisser en Europe : c’était une dictature, un gouvernement révolutionnaire, menant violemment à la république. Relisez le Moniteur et le Journal de la Montagne. La dictature dans nos mains dissipa les obstacles ; nous battîmes les Vendéens et l’Europe ; nous écrasâmes des dissidences funestes ; oui, sans nos propres divisions, nous eussions conduit le pays à la république, et à présent, une partie de l’Europe serait politiquement puritaine. Aucun de nous n’a vu les faits, les accidents très affligeants, sans doute, que l’on nous reproche ! Nous avions les regards portés trop haut pour voir que nous marchions sur un sol couvert de sang. »

« Parmi ceux que nos lois condamnèrent, vous ne comptez donc que des innocents ? Attaquaient-ils , oui ou non, la révolution, la république ? Oui ! Eh bien ! Nous les avons écrasés comme des égoïstes, comme des infâmes. Nous avons été hommes d’état, en mettant au-dessus de toutes les considérations le sort de la cause qui nous était confiée. Nous reprocherez-vous les moyens ? Mais les moyens ont fait triompher cette grande cause. Reprochez-les-nous, j’y consens, mais dites aussi : Ils n’ont pas failli à la république, à la plus sainte des causes, celle du droit humain écrite jadis dans la fierté du front de l’homme et effacée par les despotes. Nous, du moins, nous n’avons pas laissé la France humiliée, et nous avons été grands au milieu d’une noble pauvreté. N’avez-vous pas retrouvé au trésor public toutes nos confiscations ? »

Cette note que j’ai transcrite, résume les dernières opinions de Billaud-Varenne : elle indique aussi les faits relativement auxquels il avait changé de manière de voir.

Billaud-Varenne mourut de la dysenterie le 13 juin 1819. Il avait beaucoup et courageusement souffert pendant les derniers mois de sa vie, malgré les soins les plus tendres de son médecin, M. Mirambeau, et de sa jeune négresse, soins qui ont évidemment prolongé son existence ; Cependant, ainsi que le plus grand nombre de ses collègues révolutionnaires proscrits avec lui, il ne fit pas un sou de dettes : il avait pour elles une invincible répugnance.

A la dernière époque de sa vie, la société de Billaud était douce comme sa figure de vieillard ; rien en lui ne rappelait l’homme de 93, si ce n’est lorsque la conversation ramenait forcément sa pensée vers cette époque. Alors le squelette devant lequel vous étiez assis, renaissait à son ancienne énergie ; vous pensiez entendre sa parole âpre et mordante d’autrefois ; il essayait de sortir de son fauteuil, et vous aviez pour quelques instants le Billaud-Varenne de la tribune des Jacobins. Mais ces réminiscences fortuites n’étaient que des éclairs, et bientôt vous n’aviez plus sous les yeux qu’un pauvre vieillard épuisé et mourant. Quand Billaud sentit que sa maladie était mortelle il prit le parti de se retirer à la campagne. « Je vais, dit-il au célèbre médecin qui l’avait soigné depuis son arrivée dans l’île, je vais aller respirer pendant quelques semaines l’air des hauts lieux, l’air des Mornes qui m’a guéri il y a deux ans ; mais je me sens bien usé, docteur ! » M. Chervin lui demanda s’il habiterait la maison de campagne d’un de ses amis. « Non, répondit-il, je ne veux déranger personne ; je suis un vieux républicain qui veut mourir libre ; le vent des montagnes emportera ma vie. Je me rends à une pauvre cabane des Mornes charbonnières, où je serai bien reçu. - Chez qui ?- chez la négresse qui nous blanchit ; je m’y reposerai dans un bien beau site ; il ne faut rien de plus à un pauvre malade comme moi. Viendrez-vous me voir ?- Oui.- Je voudrais bien vous revoir, docteur ; notre ami Colombel viendra aussi de son côté.-quand partez-vous ?- mais dans deux jours, lundi. Par quelle route et quel moyen. (Il indiqua la route). - Le moyen est simple, ajouta-t-il, je serai placé sur l’âne qui porte le linge blanc à la ville.- Mais ce sera trop pour lui de vous et de sa charge habituelle. - Oh ! Notre amie a pourvu à tout : elle amènera deux montures. » Déjà Virginie s’occupait des préparatifs du voyage. J’écoute M. Chervin.

« Au matin indiqué ( le 7 juin 1819), Billaud reçut la visite du docteur. Il était de bonne heure ; les deux montures étaient placées devant la porte, et chacun était prêt à s’acheminer vers les charbonnières. Le fauteuil fut attaché sur le dos de l’âne, déjà chargé de linge ; alors, avec l’assistance des femmes, j’enlevai de terre le vieux proconsul, et je le plaçai sur la croupe du second âne, où il dit se bien trouver, mieux même que dans la case ; il souriait et paraissait un peu ranimé ! Il me remercia et me pressa les mains, ainsi qu’à tous ceux qui l’entouraient. « J’espère vous voir ces jours-ci dans les Mornes ; venez, c’est un beau paysage ! Si je ne vous revois pas, soyez heureux...Adieu ! » Il était ému, et Virginie, accorte, à pied, faisait aussi ses adieux à ses voisins. Les voyageurs partirent, et, tant qu’ils purent apercevoir leurs amis, ils continuèrent à leur adresser des signes d’amitié ; et puis ils disparurent dans les hautes herbes et les haies du chemin.

Lorsque, sept ou huit jours après, le docteur voulut visiter le malade, on annonça à la ville que M. Billaud-Varenne, de la Rochelle, ancien député à la Convention, ancien membre du comité de salut public, etc., venait de mourir aux Mornes charbonnières. Son agonie avait été douce ; Colombel était présent. Il était mort avec un peu de délire en confessant, avec l’exaltation de la fièvre, que, loin de se repentir, il mourrait fier de l’utilité et du désintéressement de sa vie. Ses lèvres, bleues et livides, se fermèrent en murmurant ces paroles terribles du dialogue d’Euchrate et de Sylla « Mes ossements, du moins, reposeront sur une terre qui veut la liberté ; mais j’entends la voix de la postérité qui m’accuse d’avoir trop ménagé le sang des tyrans d’Europe. »

Frédéric FAYOT. » (Nouvelle Minerve) (Le Cabinet de Lecture, journal littéraire et politique, mercredi 24 juin 1835, n°75.) 

Bruno DECRIEM, Vice-Président de l’ARBR 


[1Revue « La Révolution française », t. XIV, janvier-juin 1888, Documents inédits Mémoires de Billaud-Varenne, par Alphonse Aulard, p. 715.

[2Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution Française, Édition revue et annotée par Albert Soboul, Paris, Éditions Sociales, 1972, tome 6, p. 55, note 12.

[3Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du système social, introduction et notes par Françoise Brunel, Préface par Michel Vovelle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1992, 271 p., p. 5 (Michel Vovelle).

[4Ibidem.

[5Ibidem.

[6Jacques Guilaine, Billaud-Varenne l’ultra de la révolution (l’ascète de la révolution), Paris, Fayard, 1969, 377 p.

[7Arthur Conte, Billaud-Varenne Géant de la Révolution, Paris, Olivier Orban, 1989, 525 p.

[8Bruno Decriem, Billaud-Varenne-Robespierre ou le malentendu de Thermidor, Lille, Éditions E.M.R., 1993, 109 p.

[9Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du système social, op. cit.

[10Op. cit., p. 5, Préface de Michel Vovelle.

[11Michel Biard et Marisa Linton, Terreur ! La Révolution française face à ses démons, Paris, Armand Colin, 2020, 236 p.

[12Marc Belissa et Yannick Bosc, Robespierre La fabrication d’un mythe, Paris, Ellipses, 2013, 557 p.

[13Rapport fait au nom de la Commission chargée de l’examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par E.B. Courtois, Député du département de l’Aube, Dans la séance du 16 nivôse, An III de la République française une et indivisible Imprimé par ordre de la Convention Nationale, Paris, Maret, An III de la République, 408 p.

[14Michel Biard, En finir avec Robespierre et ses amis Juillet 1794-Octobre 1795, Paris, Lemme Edit, 2021, 115 p.

[15Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du système social, Paris, R. Vatar, pluviôse an III, 208 p.
AN ADXVIIIA 8. Opinions émises par les députés, 1789-1815.
BN R 29 093.
 
Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du système social, introduction et notes par Françoise Brunel, op. cit.
 
Thomas Primerano, Rééduquer le peuple après la Terreur La philosophie politique et sociale de Billaud-Varenne, Paris, Books on Demand, 2020, 317 p. (Principes régénérateurs du système social, pp. 153-311.)

[16Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Mémoire inédit de Billaud-Varenne sur les événements du 9 thermidor, Défense de Billaud-Varenne, publié par Charles Vellay dans la Revue Historique de la Révolution française, Janvier-décembre 1910, pp. 7-44, 161-175 et 321-336.
Manuscrit original : AN F7 4599.

[17Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du système social, introduction et notes par Françoise Brunel, op. cit., p. 17.

[18Bruno Decriem, Robespierre au centre des justifications de Billaud-Varenne sous la Convention thermidorienne, Fructidor an II- Germinal an III, 2021, article de l’A.R.B.R. ( Amis de Robespierre pour le Bicentenaire de la Révolution.)

[19Stéphanie Roza, préface, p.3, dans : Thomas Primerano, op. cit.

[20Ernest Hamel, Robespierre, 2 tomes, Paris, Ledrappier, 1987, tome 2, III, p. 516.

[21Alphonse Aulard, La société des Jacobins, Recueil de documents pour l’histoire du club des Jacobins de Paris, tome VI, mars à novembre 1794, paris, Librairies Cerf et Noblet, Maison Quantin, 1897, p. 245.

[22Françoise Brunel, Thermidor La chute de Robespierre, Bruxelles, Éditions Complexe, 1989, 155 p., p. 94-95.

[23Réponse de J.N. Billaud, représentant du peuple, aux inculpations qui lui sont personnelles, Paris, ventôse an III, in-8 de 28 pages, p. 4.

[24Op. cit., p. 11.

[25Op. cit., p. 13-14.

[26Op. cit., p. 14.

[27Alphonse Aulard, op. cit., p. 633.

[28Réponse de J.N. Billaud, op. cit., p. 27.

[29Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du système social, introduction et notes par Françoise Brunel, Paris, Publications de la Sorbonne, 1992, 271 p., p. 17.

[30Alphonse Aulard, La Révolution française, t. XIV, janvier-juin 1888, p. 748.

[31Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du système social, introduction et notes par Françoise Brunel, Paris, Publications de la Sorbonne, 1992, 271 p., p. 17.

[32Mémoires de Billaud-Varenne, ex-conventionnel, écrits au Port-au-Prince en 1818, contenant la relation de ses voyages et aventures dans le Mexique, depuis 1805 jusqu’en 1817 ; avec des notes historiques et un précis de l’insurrection américaine, depuis son origine jusqu’en 1820, par M...., Paris, Plancher, 1821, Tome premier, p. 5-6.

[33Alphonse Aulard, op. cit., p. 752.

[34Billaud-Varenne Membre du Comité de Salut public, Mémoires inédits et correspondance accompagnés de notices biographiques sur Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois, par Alfred Bégis de la société des Amis des Livres, Curiosités Révolutionnaires, Paris, Librairie de la Nouvelle Revue, 1893, X + 455 p., p. 259.

[35Op. cit., p. X.

[36Op. cit., p. VII.

[37Op. cit., p. 226.

[38Op. cit., p. 291.

[39Op. cit., p. 360.

[40Op. cit., p. 362.

[41Op. cit., p. 418.

[42Op. cit., p. 419.

[43Ibidem.

[44Op. cit., p. 420.

[45Op. cit., p. 422.

[46Op. cit., p. 423.

[47Ibidem.

[48Op. cit., p. 422.

[49Ibidem.

[50Op. cit., p. 424.

[51Ibidem.

[52bidem.

[53Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Principes régénérateurs du système social, introduction et notes par Françoise Brunel, Paris, Publications de la Sorbonne, 1992, 271 p., p. 17.

[54Op. cit., p. 18.

[55Le cabinet de lecture journal littéraire et politique, numéro 75, 24 juin 1835.

[56La Nouvelle Minerve, tome I, 1835 : « Les dernières années de Billaud-Varenne », pp. 351-358, et dans :
Billaud-Varenne Membre du Comité de Salut public, Mémoires inédits et correspondance accompagnés de notices biographiques sur Billaud-Varenne et Collot-d’Herbois, par Alfred Bégis de la société des Amis des Livres, Curiosités Révolutionnaires, Paris, Librairie de la Nouvelle Revue, 1893, X + 455 p., p. 232.

[57Op. cit., p. 233.

[58Op. cit., p. 234.

[59Archives Parlementaires, tome XCIII-93, p. 552.

[60Moniteur universel, tome XXI, p. 622.

[61Billaud-Varenne Membre du Comité de Salut public, Mémoires inédits et correspondance, op ; cit., p. 238.

[62Op. cit., p. 236.

[63Op. cit., p. 233.

[64Op. cit., p. 237.

[65Op. cit., p. 236.

[66Op. cit., p. 237.

[67Op. cit., p. 239.

[68Op. cit., p. 240.