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Le congrès des Associations Amies de la Révolution. Comme si vous y étiez ! La Révolution française dans les programmes.

Table ronde n° 2 : Enseigner la Révolution française Animée par François Da Rocha Carneiro , Dominique Desvignes et Fadi Kassem

lundi 22 août 2022

Compte-rendu Table Ronde 2 :
La Révolution française dans les programmes – perspectives historiques
par Dominique Desvignes et Fadi Kassem
animée par François Da Rocha Carneiro

François Da Rocha Carneiro rappelle la célèbre phrase d’Albert Soboul selon laquelle à moins de trois mille dates, il est impossible de traiter de la Révolution française et demande, malgré tout, les phases et évènements saillants retenus à certains moments dans l’enseignement de l’histoire ou de l’instruction civique.

Dominique Desvignes :

Cliquez sur la photo pour suivre l’intervention de Dominique Desvignes

Entre 1890 et 2015 qu’enseigne- t-on dans l’enseignement secondaire classique ? L’examen des manuels permet le décryptage des programmes dont les énoncés sont laconiques. Aujourd’hui, les fiches Eduscol — qui n’ont rien de prescriptif — proposent un commentaire détaillé des thématiques retenues dans les programmes.

En octobre 1848, en classe de réthorique (équivalent première) et de Philosophie (terminale), apparaît, dans le programme d’Histoire, une « question nouvelle » : la Révolution française. Un lien génétique s’établit entre la République, son Histoire et la Révolution car au 19e siècle la République est loin d’être stabilisée. Néanmoins, sous le Second Empire, l’enseignement de la Révolution française est maintenu et au baccalauréat on peut interroger les élèves sur cet objet d’étude.

La Révolution est le moment inaugural de la république et s’inscrit dans une histoire plus longue qui intègre l’histoire du temps présent et même l’histoire immédiate. En 1863, Victor Duruy justifie ce choix :« on leur apprendra à être sage » …

En 1890, les instructions prévoient un enseignement jusqu’en …1889. La compréhension de la Révolution française s’inscrit aussi dans ses développements ultérieurs. L’Histoire est indissociable de la politique : « Que voulez-vous que j’y fasse ? dit Lavisse, il s’agit d’enseigner la Révolution française à des futurs électeurs ». Or, en 1901, l’enseignement secondaire rassemble deux cent mille élèves dont la moitié dans des établissements privés et dont le tiers dans des établissements confessionnels, on veut convertir « les premiers de cordée » à la République, « républicaniser les cervelles ». En 1890, on retient un découpage politique et chronologique, intégrant les causes (point positif à souligner par rapport à aujourd’hui) : États-généraux, Constituante, Législative, Convention, Directoire. Ce schéma perdure jusque dans les années 70 avec une apparition du bilan, ses éléments positifs et négatifs.

En 1925, le « Mallet-Isaac » [1] insiste sur la rupture avec l’ancien régime et le document repère et patrimonial que constitue la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, avec la liberté et surtout l’égalité, pierre de touche de l’édifice : l’égalité politique et civile, débouchant sur de la justice sociale ! Le discours s’emballe un peu car la vente des biens nationaux est présentée sous un éclairage optimiste omettant de préciser l’exigüité des lopins acquis par les paysans. Autre exemple : l’abolition des privilèges du 4 août ne mentionne pas son rachat par des redevances étalées sur vingt-cinq ans (décrets des 5 et 11 août)… à rapprocher d’une espérance de vie de 40 ans.

Puis arrive la deuxième phase, le moment « humaniste », audacieux sur le plan didactique, le temps des activités d’éveil dans le secondaire qui veut en finir avec le « bourrage de crâne » imposé aux élèves (notion apparue en1872 et au centre des débats sur l’école dans les années 1920-1930). Il s’agit désormais de penser l’enseignement de la Révolution à travers le concept d’héritage. L’héritage de la Révolution est construit autour de deux notions : la souveraineté nationale affichée le 26 août 1789 et la souveraineté populaire le 24 juin 1793. Néanmoins, au-delà des directives laconiques (souvent une simple une ligne), on peut trouver de bonnes surprises dans les analyses proposées par les manuels : par exemple on peut y lire qu’au matin du 4 août « les choses ne sont pas réglées »

La troisième phase des années 80 est celle de la « restauration » du temps républicain :il convient de remettre la Révolution à l’ordre du jour en lui donnant des couleurs (clin d’œil à M.Furet) avec la demande de Chevènement d’un récit problématisé qui donne du sens aux événements étudiés.

Une quatrième phase démarre en 1995 avec une rupture : celle du renoncement au récit continu, ce qui pose des problèmes pour saisir la dynamique de la Révolution à travers le double jeu des forces matérielles et idéologiques. C’est le temps de l’histoire thématique et conceptuelle où prévaut une logique politique, les instructions sont en phase avec la vision de Furet.

Fadi Kassem :

Cliquez sur la photo pour suivre l’intervention de Fadi Kassem

Dans les années 90, l’enseignement est marqué par la continuité, avec un départ incontesté en 1789, mais une fin variable : 1799 ? 1815 ? elle est terminée selon Furet avec le début de l’histoire apaisée.

Les principaux tournants sont le « découpage Furet » 1789-1794 déjà apparu à la Commune de Paris de 1870 se réclamant de l’héritage robespierriste. Le Communard Gustave Lefrançais s’écriant que la commune de Paris représente le bon droit et tous les principes de 1789 à 1794, l’ensemble interrompu le 9 thermidor, c’est la consécration sociale du mouvement amorcé en 1789. Le tournant du 9 thermidor est ainsi nettement marqué.

En 2010, les manuels découpent un premier temps 1789 au 10 août 1792, avec une disparition du 4 août (même de la simple déclaration). Le passage est direct entre le14 juillet et le 26 août 1789, la Déclaration semble tomber du ciel comme tous les évènements, les deux premiers articles sont les seuls évoqués. L’ignorance du contexte, du nombre d’articles et de leur contenu concerne même les étudiants en histoire. L’ensemble donne une vision légaliste, parlementaire et bourgeoise de la révolution « respectable ».

La fuite du roi, la prise des Tuileries et les guerres sont peu approfondies. Les origines des guerres et de la 1re République sont occultées, en phase avec la position du Président Macron (discours septembre 2020). On passe directement à la Terreur, avec immédiatement un personnage associé via son portrait, alors que l’examen des textes de ce personnage avec les élèves ne colle pas avec l’image donnée. Cette période constitue la prémisse des politiques terroristes reprises notamment par les Bolcheviks, ce qui jette un opprobre définitif sur cette période.

Après 1794 jusqu’à Napoléon, c’est le vide, rien sur le Directoire. Un discours célèbre le bicentenaire de la mort de Napoléon sans comprendre les enjeux historiques. Un trou noir entre la mort de Robespierre et la prise du pouvoir de Napoléon. Cette logique prévaut toujours depuis Furet.

François Da Rocha Carneiro : Quels personnages sont essentiels à certains moments et lesquels sont-ils au « placard » ?

Dominique Desvignes :

En 1890, les grands orateurs de la Constituante sont mis à l’honneur, puis le couple infernal Danton-Robespierre avec la rivalité de haute intensité des historiens Aulard-Mathiez. Chacun choisit son camp. Le manuel « Mallet-Isaac » de 1925 présente Danton comme un intriguant, initiateur de la Terreur, mais la dénonçant plus tard. C’est l’homme d’état, l’ardent défenseur de la patrie. Victime de la jalousie orgueilleuse de Robespierre ; il n’a malheureusement pas pu donner une autre tournure à la Révolution. Danton est le joker des républicains de gouvernement, de la « République du possible ». En 1890 intervient l’amnistie des Communards, mais » amnistie n’est pas pardon ». La Révolution française des gens responsables est mise en avant, c’est celle de 1789-1792. A Gauche le mouvement ouvrier et socialiste indique que la révolution bourgeoise n’est pas son affaire.

Simultanément, le gouvernement républicain est menacé par la crise boulangiste et l’affaire Dreyfus : face à l’Église catholique et son attitude pendant cette affaire il faut défendre la République au moment où 50% des élèves du secondaire sont dans des établissements privés. Il faut attacher les jeunes gens à la République. Danton, étudié par Aulard, est présenté, dans le manuel« Mallet-Isaac » comme le défenseur de la République malgré sa part d’ombre, la Terreur. En revanche, la charge est totale contre Robespierre, sa morale et son physique sont diabolisés : lèvres pincées, mâchoire aplatie, derrière des sourcils blonds des yeux suscitant le froid et l’effroi…, un personnage redoutable, dangereux, mystérieux, dissimulateur érigeant selon Aulard, l’hypocrisie en système de gouvernement : cet homme devait disparaître !

En 2008, on veut rompre avec les pensées du soupçon (Bourdieu) et le déterminisme social : c’est l’époque où on pense des individus libres agissant selon leur propre volonté, qui font l’Histoire. Des personnages représentatifs de leur période apparaissent : première période Sieyès, deuxième période Lafayette, puis Robespierre et enfin Bonaparte. On donne à lire de courtes notices pouvant se perdre dans l’anecdote (mention des traités érotiques de Mirabeau) ou présentant une vision tronquée de ces acteurs (le Lafayette du 14 juillet 1790 éclipse celui du Champ de mars). Robespierre est présenté dans les manuels comme le chef d’orchestre des guillotines, mais des nuances apparaissent avec le temps grâce à la résistance historiographique : « on l’accuse de vouloir la dictature » dit-on ici ou là aux élèves... Les arts s’immiscent dans l’enseignement : une caricature de 1793 le montre triant les bons républicains des mauvais, une autre dans laquelle il accueille avec Danton et Marat un accusé avec une tête de mort. L’histoire se croise ainsi avec l’histoire des arts pour entrer dans la fabrique de la légende noire.

François Da Rocha Carneiro : En quoi les manuels intègrent-ils l’évolution de la recherche historiographique, mais aussi le contexte socio-politique du moment ?

François Da Rocha Carneiro. Cliquez sur la photo pour suivre la troisième partie des interventions

Fadi Kassem : L’écart se creuse entre les recherches des historiens et les manuels, notamment sur Robespierre. En 2008, un échange sur France culture à propos de la sortie du film « un peuple et son roi » où l’animateur Emmanuel Laurentin demande à Yannick Bosc si la citation de Robespierre « fonder la république n’est pas un jeu d’enfant » ne serait pas une vision léniniste ou trotskyste ? La simple réponse négative de Yannick Bosc surprend Laurentin.

Les manuels vivent leur vie indépendamment de la recherche historique. En 2015, on réintroduit l’instruction morale et civique, un terme a disparu la souveraineté. Avec des éclairages accentués sur certains concepts et le silence sur d’autres. Exemples, la liberté est partout, l’égalité aussi alors que la souveraineté n’est plus nulle part, aussi bien celle de la nation de l’art 3 de la DDHC que la souveraineté populaire de la constitution du 24 juin 1793. Parallèlement à ces attaques, des personnages sont réhabilités Marie-Antoinette, présentée comme féministe, Charlotte Corday acquittée lors d’un procès fictif à Caen. Cela rejoint le discours du ministre Blanquer en 2018 expliquant l’avenir des élèves c’est l’Europe, un concept de souveraineté européenne se développe et la caducité de la souveraineté nationale est inculquées aux élèves, c’est-à-dire la maitrise de son destin dans l’intérêt du peuple.

Dominique Desvignes : Un décalage est observable entre les programmes et l’historiographie, mais les manuels ont pu le combler.

1890-1970 le modèle historiographique proposé par Aulard met l’accent sur la politisation des Français pendant la Révolution française : la préoccupation de l’historien est autant politique (consolider la République) qu’intellectuelle Cette thématique se retrouve dans le Mallet Isaac. Mais en 1940 (instructions de 1938) sort un manuel (classe de 3e), le Lullier, qui affiche une histoire sociale de la Révolution inspirée par Georges Lefebvre : une révolution paysanne autonome évolue à côté de la révolution bourgeoise.

1980-1985, la guerre froide et la préparation excitante du Bicentenaire ; deux écoles s’affrontent :la marxiste et la révisionniste. Le récit problématisé demandé par Chevènement aboutit au Nathan 1987 : une histoire qui épouse l’histoire savante sociale « Comment nait une révolution ? (inspiration d’Ernest Labrousse) » le compromis était-il possible (clin d’œil au Furet-Richet de 1965 : « quand le peuple intervient çà dérape ») ? La révolution bourgeoise pouvait-elle vaincre sans soutien populaire (paradigme « soboulien ») ? Le directoire était-il un juste équilibre (droits naturels abandonnés) ? La révolution est-elle terminée ? Furet déclare en effet « la révolution est terminée, c’est non seulement un constat mais aussi un souhait ».

1995 – 2022. L’heure de Furet semble avoir sonné. On est pour l’histoire conceptuelle où l’accent est mis sur les formes politiques mais les auteurs de manuels n’évacuent pas les circonstances (entorse au modèle Furet). Selon Furet, la grille de lecture de la Révolution est la notion d’exclusion avec le renvoi par Sieyès des nobles dans les forêts de Souabe et de Franconie ainsi que la « faute originelle du malheur attribuée à Rousseau » rappelée par Jacques Julliard.

Or cet aspect de Furet n’existe pas dans l’enseignement. Donc une orientation vers les expériences politiques, mais il est exagéré de dire qu’on fait du Furet simplement.

Compte-rendu réalisé par Patrice Zahra

Mars 2022


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[1Célèbre collection de manuels célèbre et largement utilisé durant la première moitié du XXe siècle à tous les niveaux de l’enseignement scolaire